Chapitre 96 : la bataille du pont de la rivière Grolsh

Publié le par RoN

« Battez-vous, mes amis ! On doit tenir le rythme ! »
La voix de Jack était à peine perceptible au milieu du vacarme qui régnait dans les véhicules. Claquements d’armes à feu, cris d‘encouragement, de peur ou de joie, appels à l’aide, l’habitacle des bus était envahi pas une véritable cacophonie, à laquelle se mêlait une odeur forte, piquante et familière. Transpiration, poudre et douilles fumantes, un parfum très à la mode dans les terres infectées. 
Combien de goules avaient été tuées jusque là ? Difficile à dire. La montagne de cadavres qui grossissait continuellement au milieu du pont était en tout cas encourageante. Les corps sans vie étaient devenus si nombreux que les zombies n’avaient d’autre choix que de les escalader pour tenter d’atteindre les humains. Un mur de morts que les monstres franchissaient péniblement, trébuchant sur les corps, glissant sur de la visque. Leur approche était ainsi ralentie, facilitant le travail des survivants.
Au début, les adamsiens avaient bien cru que leur plan ne fonctionnerait pas. Ils avaient l’avantage du terrain mais les goules fonçaient sur eux avec une telle férocité, une telle hargne, que les combattants auraient sans doute été dépassés si un seul d’entre eux s’était dégonflé. Mais ils avaient serré les dents, gardé leur sang-froid et empêché leurs doigts de trembler, alignant les zombies l’un après l’autre. Même quand certains monstres s’étaient approchés dangereusement, allant jusqu’à se jeter contre les grilles de sécurité des bus.
Ce n’était pas plus calme maintenant mais le flux de monstres s’était tout de même ralenti, l’étroit pont encombré par la masse de goules tombées au combat. Plus vraiment de risque que les zombies parviennent jusqu’aux véhicules. Il ne fallait pas relâcher sa vigilance pour autant car les monstres continuaient toujours à attaquer, inlassables. Aussi les adamsiens travaillaient-ils à la chaîne, exécutant patiemment ces abominations malgré la difficulté de maintenir une telle cadence. 
Pour la première fois depuis de longues minutes, Jack se retrouva avec une ligne de tir dégagée. Pas de goules pour se présenter devant lui et être saluée d’une balle dans la tête. D’autres arrivaient sur les côtés mais ses collègues s’en chargeaient. Pas besoin d’être deux à tirer sur la même cible, il fallait viser ce qui était en face de soi.
Essuyant la sueur sur ses joues, Jack se rappela qu’il avait toujours une fin de joint aux lèvres. Il utilisa le canon brûlant de son fusil pour le rallumer, et tira une grosse latte qui calma un peu les battements de son cœur. Il parcourut son propre véhicule du regard. Ses camarades bataillaient dur, étreignant leur flingue, la bouche grimaçante et un œil fermé pour mieux viser. Leur visage paraissait tordu, déformé, exacte contraire des traits lisses et inexpressifs des créatures qu’ils affrontaient.
Jack réalisa que l’idée des « renforts », qui ne combattaient pas directement mais assistaient et aidaient leurs compagnons, était une sacrée bonne initiative. Les quelques personnes qui assuraient ce rôle déambulaient parmi les guerriers, les réapprovisionnant en munitions, leur donnant à boire, glissant quelques mots réconfortants à ceux qui semblaient flancher. Les adamsiens n’auraient certainement pas tenu aussi longtemps sans ce soutien.
Jack vit Marie mettre une petite tape sur l’épaule de Charles Moncle. Le jeune homme n’entendit pas ce que son amie disait à l’ancien leader, mais il pouvait aisément le deviner. L’armurier avait probablement oublié la consigne « d’une balle par tête », et tirait en n’économisant pas assez ses munitions. Absorbé par la bataille, Jack lui-même s’était ainsi fait rappeler à l’ordre quelques minutes auparavant. Perdant toute notion du temps, il avait commencé à tirer beaucoup trop rapidement, manquant régulièrement ses cibles. Il n’avait pas fallu attendre longtemps pour que quelqu’un vienne lui sonner les cloches avec un « une balle par seconde, chef, pas plus ! ».
Se concentrant à nouveau sur sa tâche, le jeune homme envoya trois zombies au trépas. BAM ! BAM ! BAM ! Les détonations sèches et assourdissantes lui étaient maintenant familières, presque agréables, comme si la mécanique brûlante qu’il tenait dans ses bras faisait partie intégrante de son corps. Ses muscles absorbaient le recul de l’arme, ses yeux se fermaient une demi-seconde lorsque la douille était expulsée, le rythme de ses respirations était en phase avec celui des coups de feu.
Du coin de l’œil, Jack aperçut Marie en train d’emprunter un katana. La scientifique dégaina l’arme et se précipita sur le flanc du bus opposé à la bataille, pour empaler un évolué qui venait de s’y accrocher. Le chef appela sa camarade.
« Ils sont en train de nous encercler ? interrogea-t-il à voix basse pour ne pas inquiéter ses camarades.
-    Non, non, je ne crois pas. Cette goule ne faisait pas partie de l’armée. Elle est arrivée de l’autre côté parce qu’elle devait y être avant, tout simplement.
-    D’autres risquent d’être attirées par les coups de feu. Surveille nos arrières, tu veux bien ?
-    Te fais pas de soucis. Toi par contre, tu ferais bien de regarder devant toi… »
Jack détourna les yeux de sa camarade juste à temps pour voir une goule bondir vers lui et s’accrocher violement aux grilles. Surpris, il eut un mouvement de recul et faillit trébucher. Marie le rattrapa avant de planter la pointe de son katana dans l’œil du monstre. Jack la remercia et s’excusa de son manque de vigilance, avant de se remettre rapidement à son poste et de continuer sa macabre tâche.
Viser. Tirer. Viser. Tirer. Recharger. Et ainsi de suite, oubliant le début de cette interminable bataille, n’osant en imaginer la fin. Au milieu du pont, le métal des balles venait heurter, déchirer, détruire la chair des goules de façon quasi-continue. Certains combattants commençaient à manquer de munitions. Leur fusil à sec, ils se rabattaient sur les armes de poing. Revolvers et pistolets en tout genre avaient une visée moins bonne que les fusils d’assaut ou de chasse, mais c’était toujours mieux que de laisser les goules venir pour les combattre au corps à corps.
Tous étaient épuisés, incapables de dire depuis combien de temps ils combattaient. L’épaule de Jack était atrocement douloureuse, torturée par la crosse de son arme. Pas tout à fait remises des derniers événements, ses articulations menaçaient de se mettre en grève, et une crampe atroce venait régulièrement lui assaillir la cuisse droite. Il se força à ignorer la souffrance, se concentrant de toutes ses forces sur les zombies, faisant de son mieux pour gratifier chaque tête d’une balle. Les encouragements et acclamations de joie lorsqu’une cible était abattue furent peu à peu remplacés par des grognements, des soupirs, quelques cris hystériques. Dans le dos des combattants, les « renforts » s’occupaient des quelques goules qui venaient pas derrière, tout en s’efforçant de stimuler leurs compagnons.
Jack demanda à Marie d’évaluer leur stock de munitions. Celui-ci avait fondu comme neige au soleil. Ils n’auraient bientôt plus une seule cartouche. Et les goules continuaient à affluer inexorablement. En verraient-ils un jour le bout ? Bien qu’étant le premier à encourager ses camarades, Jack commençait à sentir le doute pointer dans son cœur. Impossible de savoir combien il restait de goules, la montagne de cadavres empêchant d’observer l’armée de l’autre côté du pont. Dans son viseur, le jeune homme voyait la petite caisse de dynamite qu’ils avaient déposé dans un coin. Peut-être lui faudrait-il bientôt se résoudre à la faire sauter pour protéger leur fuite. Mais cela suffirait-il à briser le pont ?
Encore quelques minutes et ils n’auraient plus rien pour se défendre à part quelques armes blanches. Mieux valait mettre les voiles tant que c’était possible. Quelle folie de croire que soixante dix hommes étaient capables de venir à bout de plusieurs milliers de zombies ! Ils n’avaient ni les ressources ni les forces nécessaires pour combattre un tel ennemi, qui ne connaissait pas la peur, le doute, qui ne reculait jamais.
Merde, comment les goules pouvaient-elles continuer à arriver ? Les centaines de corps mutilés qui encombraient le pont auraient suffi à décourager n’importe quelle armée. Mais pas les goules. Aucune crainte dans les assauts des monstres, pas la moindre émotion dans leurs yeux quand un de leur camarade se faisait exploser le crâne juste à côté. Des soldats parfaits, ne réfléchissant à rien et motivés par une cause unique, à savoir la contamination des humains.
Jack enclencha son dernier chargeur. Encore quelques tirs et son fusil deviendrait aussi utile que des gants pour un manchot. A court de munition, nombreux étaient les adamsiens qui avaient abandonné leur flingue pour récupérer une batte de base-ball ou un objet contondant quelconque. Ils étaient terrifiés, exténués, mais résolus pour la plupart. S’il fallait finir l’armée de goules au corps à corps, ils le feraient.
Mais de son côté, Jack songeait plutôt à la retraite. Ignorant le nombre exact de goules restantes, ils ne pouvaient courir le risque de se faire submerger. Le leader demanda donc aux chauffeurs de se tenir prêts à partir d’une minute à l’autre. Il souhaitait juste finir son chargeur. Vider cette arme, tuer le plus de goules possible avant de repartir, d’abandonner l’espoir d’une victoire. Tirer jusqu’à la dernière de ses balles, se battre jusqu’au bout, ne serait-ce que pour avoir la certitude qu’il avait fait tout ce qu’il pouvait.
Jack resta quelques secondes immobile, le visage collé contre son arme dans l’attente qu’un monstre se présente dans sa ligne de mire. Un crâne apparut derrière un cadavre, et il envoya immédiatement son propriétaire en enfer. Puis il patienta encore, réalisant du même coup que le rythme des coups de feu s’était dramatiquement ralenti. Pourtant, de nombreux tireurs étaient encore en position, le canon de leur arme appuyé entre les maillons de la grille pour viser plus facilement. Ils disposaient encore de quelques munitions, mais ne tiraient presque plus. Seulement un ou deux coups de feu toutes les dix secondes, puis trente, puis toutes les minutes.
Jack lui-même ne trouvait plus de cible. Il avait beau parcourir du regard la montagne de corps, être attentif au moindre mouvement, le doigt sur la gâchette, plus rien ne bougeait de l’autre côté. Au bout de plusieurs minutes, un évolué finit par se montrer, titubant au sommet du charnier. Il fut accueillit par une bonne douzaine de balles. Puis plus rien.
Fébriles, les adamsiens restèrent en place pendant une durée indéfinissable. Chacun faisait de son mieux pour ne pas respirer trop fort, tendant l’oreille pour percevoir un indice sur ce qui se passait dans le camp d’en face. Les tripes tendues et les doigts sur le contact, les chauffeurs des bus attendaient des ordres en trépignant nerveusement.
N’y tenant plus, Jack finit pas abandonner son poste et se décida à sortir du véhicule. Dehors, l’air était froid et humide, une bénédiction pour son corps en feu. Un silence oppressant s’était établi sur la rivière Grolsh après le vacarme assourdissant de la bataille. Jack trotta le long de la berge jusqu’à avoir une vue de l’armée de goules. La félicité emplit immédiatement son cœur et il eut du mal à retenir un hurlement de joie.
Le nombre de monstres abattus était presque impossible à imaginer. Des centaines, des milliers de cadavres immobiles, comme entassés par des bulldozers. Des torrents de visque, partout des têtes éclatées. La mer de zombies s’était transformée en montagne, immobile à jamais. Il était même difficile de croire que le pont pouvait supporter un tel poids.
Derrière le rempart de chair restaient quelques goules survivantes. Beaucoup, sans doute plus d’une centaine, mais largement moins qu’au début de l’affrontement. Rien que les adamsiens ne puisent régler rapidement, même au corps-à-corps.
Jack parcourut les alentours du regard, s’assurant que les troupes zombies ne leur jouaient pas un tour, se planquant quelque part pour prendre les humains par surprise. Il repéra quelques monstres isolés le long de la rivière, ainsi que deux ou trois silhouettes sous l’eau. Immergées, les goules semblaient complètement perdues. Leur poids les faisait couler au fond, tout comme les nombreux cadavres tombés du pont. Elles auraient sans doute pu y marcher pour regagner la rive. Mais elles éprouvaient visiblement des gros problèmes pour se repérer et se déplacer, errant d’une démarche lente et maladroite dans n’importe quelle direction. Aucun danger de ce côté-là, donc.
Pas grand-chose à craindre non plus du côté des goules rescapées du massacre. Rien ne leur interdisait de se lancer dans une dernière offensive, mais elles comprenaient apparemment que cela ne servirait à rien. Beaucoup restaient immobiles, se contentant de fixer la montagne de cadavres ou lancer des regards dans la direction de Jack, avant de tourner les talons et de partir. Finalement, ces monstres savaient faire preuve d’un peu de jugeotte, et maîtriser leurs instincts lorsque le combat était perdu d’avance. Elles reculaient, elles se repliaient.
La réalité explosa en Jack et il ne retint pas sa joie plus longtemps. Riant aux éclats, il rejoignit ses amis pour leur annoncer la nouvelle : l’armée de goules était vaincue.

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Tistou Lacasa 23/12/2009 18:41


En lisant, j'ai "vu" la scène...