Chapitre 157 : l'ultime bataille (partie 4)

Publié le par RoN

Expirer. Frapper. Avancer. Parer. Frapper. Avancer encore. Jack avait l’impression d’être devenu une machine, un automate dont la seule fonction était de pourfendre tout ce qui se trouvait devant lui. Depuis quand ? Jusqu’à quand ? Impossible de le savoir, et sans doute mieux valait-il ne pas se poser la question. Les combattants avaient complètement perdu la notion du temps. Leur lutte contre l’armée de goules semblait ne jamais devoir se terminer.
Ou peut-être s’achèverait-elle sous peu, quand leurs muscles n’auraient plus l’énergie nécessaire pour brandir leurs armes, quand leurs yeux irrités se fermeraient d’eux-même, usés d’avoir à fonctionner dans cette pénombre fumeuse. Jack sentait ses bras devenir de plus en plus lourds, ses pieds se déplaçaient difficilement, comme s’ils s’enracinaient dans le sol à chaque pas. Et les goules arrivaient toujours, ne laissant aucun répit à ces pauvres humains épuisés.
Tous étaient blessés plus ou moins gravement, mais rares étaient ceux à avoir abandonné le combat. Ils ne pouvaient pas reculer, ils n’avaient pas le droit d’abandonner. La douleur les aidait à lutter contre la fatigue, contre la lassitude. Leurs habits étaient gluants de sueur, de sang et de visque, et certains s’en étaient tout simplement débarrassés, préférant se battre en étant le plus à l’aise possible. De toute manière, les vêtements n’assuraient pas la moindre protection contre les attaques des goules.
Par bonheur, le fait que le combat se prolonge handicapait également les zombies. Non pas que ceux-ci commencent à s’épuiser. Ils débordaient d’énergie, ayant passé tout l’été à emmagasiner de l’énergie solaire sans avoir à en dépenser. Mais la buster-weed semblait enfin avoir un effet physique. Si les goules s’étaient mises à paniquer lorsque la fumée s’était répandue dans le tunnel, ce n’était pas pour rien. La drogue avait véritablement le pouvoir de leur faire du mal, peut-être de les tuer.
Jack avait au départ cru que les monstres transpiraient. Leur peau sombre luisait à la lueur du feu, de grosses gouttes grises coulaient le long de leurs muscles, de leurs os tranchants. Lorsque le jeune homme porta un puissant coup de pied dans le ventre de l’un d’eux, et que sa chaussure s’y enfonça de plusieurs centimètres, il comprit que les goules étaient en train de se liquéfier. Longuement exposés à la super-weed, leurs corps se dissolvaient peu à peu, comme rongé par de l’acide. Au contact de la fumée, les bactéries logées dans leur épiderme étaient progressivement détruites.
En conséquence, leurs mouvements se faisaient de moins en moins efficaces. Les super-goules auparavant redoutables redevenaient aussi lentes que lorsqu’elles étaient de jeunes infectés. Leur armée ne montrait plus la moindre cohésion. Plus de signe d’intelligence dans leur comportement, plus de tentative désespérée pour prendre l’avantage sur les humains.
Elles ne se laissaient pas massacrer pour autant. Comme conscientes de leur fin imminente, elles faisaient tout pour blesser leurs adversaires, les incapaciter suffisamment pour les empêcher de continuer le combat. Les deux camps étaient à bout de forces, luttaient sans pitié pour survivre.
Grognant sous l’effort, Jack lança une nouvelle attaque, essayant d’ignorer les protestations des muscles de ses bras, à la limite de la crampe. La goule qu’il visait s‘écroula, coupée en deux, l’aspergeant de visque. Le jeune homme cracha pour évacuer le peu de fluide qui s’était infiltré dans sa bouche, puis avança à la rencontre de sa prochaine victime. Celle-ci se montra plus véloce que les autres, et il fut obligé de reculer de quelques pas pour éviter la main griffue qui plongeait vers son visage.
Son pied écrasa une masse gluante et il trébucha en pestant, manquant s’étaler de peu. Il retrouva son équilibre tant bien que mal et gratifia le monstre qui se ruait sur lui d’une décapitation très professionnelle. Il s’en était fallu de peu. Les cadavres jonchaient le sol, et il suffisait d’une seconde d’inattention pour glisser, tomber à la renverse et se retrouver à la merci des monstres. Sans compter ceux qui n’étaient pas tout à fait morts. Posez le pied à côté d’un zombie encore conscient, et il vous bouffait la cheville sans avertissement.
La vigilance nécessaire pour combattre dans ces conditions était écrasante. Même avec des nerfs d’acier, il était impossible de ne commettre aucune erreur. Au bout d’un certain temps, les réflexes n’étaient plus aussi vifs, les yeux négligeaient certains détails. Une petite inattention pouvait vous coûter la vie.
Dans cette situation sans issue, Jack ne pouvait s’empêcher de penser à son héros, à son maître spirituel Miyamoto Musashi. Selon la légende, le samouraï avait un jour livré une bataille mythique, dans laquelle il s’était dressé seul contre un dojo entier. Soixante-dix experts en sabre avaient tout tenté pour le pourfendre, pour tuer ce rônin impudent qui avait osé prendre la vie de leurs chefs. Tous ou presque étaient tombés sous les lames du grand Musashi, dans un affrontement sanglant qui avait valu au guerrier un souvenir éternel.
Dans le tunnel de Talante, chaque être humain avait à livrer une bataille de cette envergure. A deux-cent cinquante contre vingt-mille, chacun devait envoyer au trépas une centaine d’adversaires à la seule force de ses bras. Quelle folie ! Des duels à un contre cent. Non, il ne fallait pas voir les choses de cette façon, sans quoi le découragement vous privait de toute volonté. Plutôt des duels à un contre un, cent fois de suite. Quelle différence, au final ?
Même s’ils étaient bien entraînés, les combattants n’avaient pas l’étoffe d’un Miyamoto Musashi. Ils continuaient pourtant à se défendre, à survivre tant qu’ils en avaient la force. Mais cela ne durerait pas éternellement.
Jack vit Roland se faire bousculer par une goule enflammée et tomber à la renverse. Il se précipita à son secours, repoussant le monstre d’une ruade avant de lui planter son katana dans le crâne.
« Relève-toi, gamin ! lança-t-il en tendant la main à son disciple. Il te reste encore des adversaires !
-    J’en peux plus, maître… gémit l’enfant, les larmes aux yeux. Je veux sortir d’ici.
-    La seule manière de le faire, c’est de pourfendre ces monstres jusqu’au dernier ! Alors debout, et bats-toi !
-    Attention ! » hurla Aya derrière eux.
Jack se retourna juste à temps pour voir le bras d’un zombie descendre sur lui. L’os coupant l’atteignit en plein visage, l’assommant à moitié. Aya bondit et exécuta la créature, tandis que son amoureux s’écroulait en arrière, hors de combat.
« Ca y est… songea Jack sans éprouver grand regret. Je suis mort… »
Mais le simple fait qu’il soit capable de penser prouvait que ce n’était pas le cas. Tout comme l’atroce douleur dans son crâne. Il réunit toute la volonté dont il disposait encore, força son dos meurtri à se redresser et se remit sur ses jambes en chancelant. La lumière semblait avoir encore baissé d’intensité. Non, c’étaient ses yeux qui voyaient moins bien. Il distinguait vaguement les silhouettes d’Aya et de Roland devant lui, bataillant ferme pour le protéger le temps qu’il se replie.
Gina le prit par le bras en le tira en arrière. Hébété et flageolant de douleur, le jeune homme passa sa main sur son visage. Le côté gauche de son crâne dégoulinait de sang, et son œil n’était plus qu’un globe brûlant qui ne transmettait aucune image à son cerveau.
« Mon dieu, chéri… gémit Gina en observant sa blessure. Tu tiens le coup ?
-    Ouais, ça va aller… Retourne te battre, ma belle. On ne peut pas se passer d’un seul guerrier.
-    On réussira à se passer de toi. Va voir Samuel, et vite. »
Jack hocha la tête, et Gina le lâcha pour aller prêter main forte à Aya et Roland. Une quinzaine de combattants à peine tenaient la première ligne. Les autres étaient trop salement amochés pour manier une lame et se contentaient de rester en arrière, travaillant au fusil pour réduire le flux monstrueux qui fonçait sans cesse sur leurs camarades. Jack faillit rebrousser chemin, négligeant sa blessure pour aider ses amis. Mais la tête lui tournait déjà, il fallait absolument que le saignement soit maîtrisé.
Il trouva Samuel à l’arrière du convoi, occupé à soigner les nombreux estropiés. La plupart des blessures consistaient en des coupures plus ou moins profondes, des griffures ou des morsures. Plus quelques brûlés, mais ceux-ci étaient sans doute les moins à plaindre. Complètement débordé, le médecin bandait les plaies, faisait parfois quelques points de suture rapides et renvoyait au combat ceux qui en étaient capables. Quand il vit Jack s’approcher de lui, il écarquilla les yeux d’horreur.
« Bordel, mec, mais comment tu fais pour tenir debout ?
-    C’est qu’une égratignure. Répare-moi ça, et j’y retourne.
-    Tu rêves. Si on ne fait rien, tu risques de perdre ton œil.
-    Il est déjà perdu. Aller, grouille-toi de me rafistoler. Pas le temps de discuter. »
Samuel hocha la tête, convaincu que quand Jack aurait subi les soins, il ne pourrait plus faire un geste. Le jeune homme hurla de douleur quand le médecin aspergea sa plaie avec de l’alcool, mais parvint à rester conscient. Alors que Samuel s’apprêtait à le recoudre à l’arrache, il secoua la tête.
« Un bandage suffira. Dépêche ! D’autres personnes ont besoin de toi.
-    Comme tu veux, mon gars. Mais fais bien gaffe. Avec un seul œil, ta perception des distances va être complètement perturbée… »
Jack haussa les épaules. Tant que ses bras n’étaient pas tranchés, il pourrait continuer à se battre. Il s’empara d’un seau de buster-weed, inspira à pleins poumons histoire de lutter contre la douleur, et repartit au front en courant. Il ne se sentait pas bien, oh non. Tout tournait autour de lui, il avait l’impression que le moindre coup de vent le jetterait à terre. Sans parler de son champ de vision désormais réduit. Mais il n’allait pas renoncer. Pas après tout ce travail, pas après avoir vu Kenji se jeter dans la mer de goules. L’avenir de leur communauté dépendait peut-être d’un seul homme, de la bravoure d’êtres uniques.
Des êtres comme Lloyd et Arvis Bronson, qui maniaient leur lance avec une efficacité dévastatrice malgré leur handicap commun. Des femmes comme Marie et Mickie Moncle, combattant côte à côte, ne reculant pas malgré les blessures innombrables sur leur peau et leurs cheveux roussis par les flammes. Ou comme Aya et Gina, le corps recouvert de visque mais pourtant toujours aussi belles.
Tous luttaient avec l’énergie du désespoir, résolus à aller jusqu’au bout, n’envisageant pas la défaite. Malgré la douleur dans son crâne et dans ses muscles, Jack sourit devant ce spectacle. Si par le plus grand des malheurs il ne s’en sortait pas, il serait heureux de mourir ici, aux côtés de tous ses amis. Ce serait un honneur, une récompense que d’avoir pu se battre en leur compagnie, de donner sa vie pour eux.
Déterminé comme jamais, il se lança en avant, se glissant dans une place libre entre sa sœur Béate et son élève Roland. Son sabre vola en avant pour trancher la goule qui se présentait devant lui. Pendant un instant, le jeune homme crut halluciner. Le monstre était toujours debout ! Intact ! Jack faillit en lâcher son arme de stupeur.
Puis il se rappela les mots de Samuel. Sa perception des distances n’était plus la même. Il venait de le réaliser, frappant dans le vide sans atteindre sa cible. Du dépit et de la tristesse envahirent son cœur. Il était mutilé, avait perdu à jamais une partie de son talent de combattant. Les goules ne faisaient pas de cadeau. Elles ne donnaient rien, elles prenaient. Elles avaient emporté son œil, et elles prendraient sa vie si elles en avaient l’occasion.
Non. Il le refusait. Jack poussa un cri de rage, provoquant le monstre qu’il avait manqué. Celui-ci se rua sur lui, mais cette fois, le jeune homme se montra patient. Il attendit le dernier moment, quand les griffes de la créature ne furent plus qu’à quelques centimètres de lui, pour se jeter et avant. Il sentit nettement sa lame mordre le corps de la créature, la visque couler sur ses mains. Oui, c’était comme ça qu’il fallait faire. Pas besoin d’y voir clair, il suffisait de laisser agir son corps. Il suffisait d’expirer. De frapper. D’avancer. De parer. De frapper. D’avancer encore. Et encore.

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Tistoulacasa 25/02/2010 17:17


Putain quelle longue bataille !!!
Quand est-il de Hadida de l'autre côté ?
Et Kenji ? Il est toujours en vie ?
Et Faye ?


RoN 25/02/2010 17:24


Ehe, tu sauras tout ça demain, avec la conclusion de cet affrontement épique. Et dimanche, le chapitre final de Ghoul-Buster !