Chapitre 160 : journal de la reconstruction

Publié le par RoN

Aujourd’hui, j’ai vu un animal. Un lapin tout ce qu’il y a de plus normal. Avec Kenji, on est parti pour une petite marche en dehors de la ville. On s’est aventurés dans la forêt qui borde le cimetière, histoire de s’assurer qu’aucune chimère ne traînait dans les parages. On n’a pas croisé la moindre bestiole, à part ce petit rongeur faiblard. Aussi insignifiant soit-il, on est restés de longues minutes à l’observer sans dire un mot, trop heureux de constater que nous n’étions pas les seuls à avoir survécu à l’holocauste.
Au plus profond de moi-même, je crois que le monde que nous avons connu n’a pas disparu. Notre pays a peut-être été dévasté, mais ça ne signifie pas forcément que l’humanité a perdu. Des petites communautés ont certainement réussi à subsister, il n’appartient qu’à nous de les unifier. Ce sera un travail long et difficile. Il faudra repartir sur les routes, trouver ces gens, les amener jusqu’ici. Nous avons de la place, énormément de place, de quoi faire vivre des milliers de personnes. Nous ne pouvons pas laisser nos semblables souffrir, combattre éternellement les goules qui les harcèlent.
De toute manière, rien ne dit que l’intégralité de la planète ait été touchée par l’infection. Je vois mal comment les infectés auraient pu franchir les océans qui séparent les différents continents. Peut-être que pour le reste du monde, rien n’a changé. Que nous sommes simplement en quarantaine. Comment le savoir ?
Mitch a peut-être la solution. Il n’a pas trop voulu s’avancer quand je l’ai questionné, mais je sais qu’il réfléchit à un moyen de savoir ce qui se passe dans le reste du monde. Si nous réussissons à rétablir l’électricité, nous pourrons faire fonctionner pas mal de matériel. Et peut-être établir le contact avec le reste de l’humanité. Bon, on en est encore très loin. Mais comme tous nos autres projets, nous tenir au courant de la situation globale est important.
Tôt ou tard, il se peut que les goules réussissent à se répandre sur toute la planète. Les oiseaux-zombies pourraient réussir à traverser les mers, à se répandre sur les autres continents, à semer la dévastation, à tuer des milliards d’innocents encore. Dans ces conditions, c’est notre devoir – mon devoir – que de tout faire pour empêcher ça.
Jusqu’à preuve du contraire, la super-weed – ou buster-weed, comme disent dorénavant la plupart des gens, même si je pense que cette appellation devrait être réservée à son usage en tant qu’arme – reste le seul moyen dont nous disposons pour lutter contre la Ghoulobacter. Je dois répandre cette drogue partout où il reste des humains. Et continuer mes recherches, perfectionner ma formule jusqu’à ce que la super-weed devienne un véritable remède à l’infection.
C’est un boulot herculéen, mais avec le matériel dont nous disposons, c’est possible. Il y a tout ce dont Marie et moi avons besoin, au laboratoire de l’université de Talante. Ou devrais-je dire de Genesia. Car notre petite communauté a décidé de rebaptiser notre ville. Genesia – la naissance – est le symbole de notre survie, la preuve que les humains ne se laisseront pas exterminer. Elle est aussi le point de départ de notre nouvelle société.
Deux cent six personnes. Telle est la population de Genesia. C’est si peu. Mais c’est également beaucoup. Et j’espère de tout mon cœur que ce nombre ne fera qu’augmenter. Je ne m’inquiète pas. La nouvelle génération est en marche. D’ici quelques semaines, Faye donnera naissance au premier bébé genesien. Et si tout se passe bien, nombreux sont les enfants qui viendront au monde dans les prochains mois.
Je vais sans doute finir par être père moi-même. Aya et Gina n’utilisent aucun moyen de contraception, et se réjouissent à l’idée que je puisse donner de nombreux frères et sœurs à la petite Alice. L’avenir va être riche en émotions, c’est certain. Mais je ne pourrais rêver meilleur environnement pour élever mes gosses.
Au départ, je craignais qu’il ne soit difficile de garder le mode de fonctionnement que nous avions à Adams ou à Nemace. Une utopie ne peut fonctionner que si ses habitants font preuve d’une bonne volonté extrême, ce qui n’est envisageable qu’à petit nombre. Mais mes camarades et amis m’ont prouvé le contraire.
Tous montrent un réel désir de laisser derrière eux ce qu’ils ont connu. De panser leurs plaies, de construire un avenir, de renaître. Non, de naître, tout simplement. Ils sont prêts à tous les sacrifices pour bénéficier d’un peu de tranquillité, d’un peu de bonheur. Ils ont tout perdu, et ont été obligés de se battre pour obtenir ce qu’ils ont aujourd’hui. Ils ont versé de la sueur, du sang, des larmes, et même une partie de leur âme pour survivre, et ont ainsi acquis une sagesse, une intelligence qu’ils n’auraient jamais pu atteindre dans le carcan de l’ancienne société. Ils réalisent qu’ils n’ont presque jamais été heureux, et sont prêts à tenter de nouvelles expériences pour y remédier. Ils savent ce qui est important : la vie, l’amour, le plaisir. Pas le fric, pas le succès, pas la politique.
Nous avons donc tout laissé derrière nous, à tel point que nous avons abandonné l’ancien calendrier. Nous repartons à zéro, avec comme date de renaissance le jour de la bataille de Talante. Si nous constituons réellement la base d’une nouvelle société, d’une nouvelle humanité, nous serons une base propre, pure et dépourvue de tout artifice. Le monde dans lequel grandiront nos enfants sera très différent de celui que nous avons connu, ça ne fait aucun doute. On ne peut que s’en réjouir, même s’il aura malheureusement fallu des millions de morts pour cela.
Des millions de morts, dont je suis en grande partie responsable. C’est un fardeau très lourd sur mes épaules, mais je saurai le supporter. Aujourd’hui, seuls Marie et moi sommes au courant. Viendra peut-être un jour où je devrai répondre de mes actes devant tous les survivants. Si tel est le cas, je l’accepterai. Mais d’ici là, je compte bien faire tout ce qui est en mon pouvoir pour réparer mes erreurs.
Qui sait ce que le futur nous réserve ? Peut-être passerons nous des années ici, peut-être qu’une armée de goule déferlera sur nous dans un mois. Les zombies vont continuer à se transformer, à devenir plus forts, plus intelligents. Dans un siècle, il est possible que cette planète leur appartienne définitivement. Après quelques milliers d’années d’histoire, l’humanité est peut-être arrivée à un nouveau stade de son évolution. Deviendrons-nous tous des créatures photosynthétiques dépourvues de toute ambition ? Une chose est sûre : nous ne nous ferons pas exterminer sans combattre. L’épopée de l’Homme est loin d’être terminée.

Jack Redfield, Genesia, An 1, Jour 13.

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Tistoulacasa 28/02/2010 18:59


Magnifique fin...