Réédition : Vicious

Si le pays n’avait pas été bouleversé par l’épidémie, Victor Deschain aurait assurément été promis à un brillant avenir. Bien qu’issu d’une famille défavorisée ne lui ayant jamais accordé ni reconnaissance ni attention (à l’exception des raclées alcoolisées), il ne s’était jamais laissé aller et avait su se créer son propre succès. Il avait toujours montré une grande aisance dans les études, si bien qu’à à peine vingt ans, il était titulaire d’un diplôme en direction des ressources humaines. Immédiatement recruté par une grande entreprise, il s’était retrouvé à la tête d’une équipe de cinq personnes ; et malgré son âge, n’avait pas tardé à impressionner la direction. Le jeune homme était fait pour diriger. Son calme imperturbable et son intelligence froide lui permettaient de faire les calculs les plus judicieux, de prendre les meilleures décisions. Il déterminait très rapidement les points faibles et forts d’un collègue, savait s’organiser pour répartir les tâches le plus efficacement au sein de son équipe.
Mais cela ne faisait pas de lui quelqu’un de sympathique, bien au contraire. Ses sourires enjôleurs et ses phrases parfaitement construites laissaient toujours un certain malaise ; dans sa bouche, même un compliment sonnait comme une menace. Impossible de savoir s’il était sincère ou sarcastique. Mais après tout, c’étaient précisément les qualités attendues d’un chef. Tant que l’argent coulait, peu importait de savoir ce qui se passait dans la tête de Victor Deschain. Et le jeune homme se fichait royalement de ce que les gens pouvaient penser de lui. Cela faisait bien longtemps qu’il avait appris à ne pas compter sur les autres.
Dès son plus jeune âge, il était apparu comme un enfant étrange, incapable de se faire de vrais amis. Il parlait peu, lisait beaucoup, ne montrait que peu d’intérêt pour les activités de groupe. Sa froideur et son air sombre inquiétaient les gosses de son âge. Ceux qui voyaient du mépris dans son attitude apprirent rapidement à ne pas le lui reprocher : Victor ne payait pas de mine, mais il se défendait avec la férocité d’un animal. Les bagarres avec ses aînés étaient fréquentes, et ne lui déplaisaient pas vraiment : il avait vécu avec la douleur depuis qu’il était venu au monde, en infliger à son tour valait largement d’encaisser quelques coups. Et l’enfant remarqua très vite que ses semblables avaient tendance à bien moins la supporter que lui.
Il en fit même un jeu. Souffrir et faire souffrir. Qu’on lui fasse mal pour qu’il ait envie de faire mal. Qu’y avait-il de plus excitant ? Il aimait voir jusqu’où ses adversaires seraient prêts à aller, jusqu’où ils le pousseraient à aller. Ainsi fit-il sans s’en rendre compte ses premiers pas dans le sado-masochisme. Ce n’étaient plus les grands qui venaient l’insulter, mais lui qui les défiait chaque jour ! Tant et si bien que les brutes finirent par se lasser. Coller des beignes à ce petit con ne valait pas le coup de se faire bouffer un doigt ou défigurer à coup d’ongle…
Victor n’en devint pas plus populaire, loin de là. Mais il put dorénavant consacrer plus de temps à ses loisirs solitaires. Ceux-ci consistaient dans l’ensemble à la recherche de l’émotion. Et plus particulièrement du plaisir. Oublier le monde, s’oublier soi-même. Plonger dans la réalité, se dissoudre dans l’instant présent. Jouir de ce que l’on ressent. Pour Victor, cela semblait la voix la plus directe vers le bonheur.
En l’absence de partenaire de combat, il trouva ses shoots d’adrénaline dans diverses cascades, acrobaties et exploits physiques, aussi privés que téméraires. Mais il y perdait tout de même une bonne partie de ses sensations. Il revint vite à la violence, passant ses pulsions sadiques sur les animaux domestiques ou sauvages qui avaient le malheur de tomber dans un de ses pièges. Il aimait particulièrement les chiens, qui ne se laissaient généralement pas dépecer sans lutter.
Des blessures régulières lui donnant l’occasion de tester différents anti-douleurs, Victor s’intéressa bientôt aux sensations que pouvaient procurer les substances psychoactives. En totale liberté dans une famille qui l’ignorait, il découvrit bien trop vite les paradis artificiels de l’alcool et des drogues. Ce qui ne fit que renforcer son goût pour les plaisirs sombres comme la souffrance et le sadisme. Les notions de bien et de mal ne signifiaient rien pour lui. Seule comptait l’expérience, et l’émotion qu’il pouvait en retirer.
Sans vraiment comprendre ce qui n’allait pas chez lui, Victor se savait différent des autres jeunes. La solitude lui pesa pendant une grande partie de son enfance, se changeant parfois en véritable haine de son prochain. Personne pour l’envoyer chez le psychiatre, personne pour le guider à travers les ténèbres de ses propres pulsions. Quand la puberté arriva et que les hormones commencèrent à bouillonner dans son corps, il crut devenir fou pour de bon. Plus d’une fois il faillit commettre l’irréparable. Impossible de gérer tous ces désirs, toute cette frustration. Impossible de trouver quelqu’un pour lui expliquer qui il était, ce qu’il était.
Et comme beaucoup d’âmes torturées, Victor fut finalement sauvé par les sages du passé. C’est à quinze ans qu’il découvrit les écrits des philosophes de l’Ancien Monde, lors des innombrables nuits d’insomnies passées à s’évader dans les livres. Qu’avait-il à apprendre de pseudo érudits morts depuis des siècles ? L’un d’eux lui apparut pourtant comme un véritable messie, définissant un mode de vie et une façon de pensée dans lesquels le jeune Victor ne pouvait que se retrouver. Après plusieurs heures de lecture intense, entre une excitation dévorante et des larmes d’émotion, il prit conscience de ce qu’il était réellement : un libertin, dans sa forme la plus absolue.
Aussi riche et intéressante soit-elle, la philosophie libertine n’est pas bien complexe. Prenant pour acquis que la vie n’a en soi aucun sens, et que des chimères comme le bonheur ou l’amour sont par définition impossibles à atteindre, le seul but d’un être humain doit être la recherche du plaisir. Et ce à n’importe quel prix.
Rien de ce que l’on peut désirer n’est contre nature, puisque si tel était le cas, l’univers ne permettrait pas l’existence de telles envies. Il est par conséquent tout à fait légitime de mettre en pratique tous ses fantasmes, même si ceux-ci impliquent de faire souffrir ses semblables. Après tout, rien ne prouve que la douleur que l’on peut infliger à d’autres existe réellement. On ne peut être certain que de sa propre existence, et celle des autres pourrait très bien n’être qu’un rêve issu de notre propre conscience. Le libertin doit donc s’évertuer à réaliser ses désirs, quels qu’ils soient ; et à y trouver, par tous les moyens possibles, le plus grand plaisir imaginable.
Totalement imprégné de cette manière de voir les choses, Victor dévora les œuvres les plus révoltantes, lut les philosophes les plus provocateurs ; il s’imagina en train de converser avec les libertins, réfléchit à des choses qu’il n’avait jamais conçu jusque là. Et enfin il put vivre sa vie en paix avec lui-même. Il s’accepta, se mit à aimer ce qu’il était.
Bien entendu, il ne lui était pas possible d’appliquer complètement cette philosophie. Même en se prétendant le disciple de Sade, Victor doutait qu’on le laisse pratiquer ses fantasmes tordus en tout impunité. Les lois de la société des hommes les empêchent de se livrer à de trop grands crimes, même légitimes aux yeux de l’univers. Mais avec assez d’argent, il n’existe pas de désir irréalisable…
Que Victor Deschain se soit investi dans ses études et son travail avec tant d’enthousiasme n’était donc guère surprenant. Si le chaos dans lequel sombra le pays remit radicalement en question ses projets, le libertin sut rapidement se fixer de nouveaux objectifs. C’était peut-être justement là l’occasion de suivre sa voie…

Quand l’épidémie atteignit la ville de Meigin, à une centaine de kilomètres de Pavilion, Victor se trouvait au bureau avec trois de ses collègues. Ils restèrent cloîtrés une journée, témoins du chaos à l’extérieur, sans possibilité de s’échapper ou d’appeler du secours. Les massacres qui se déroulaient au dehors fascinèrent le libertin plus qu’ils ne l’effrayèrent ; le jeune homme prit cependant conscience que son existence risquait fort de se terminer sous peu. Il accepta cette constatation sans en éprouver une grande peur : la mort était un sujet auquel il avait souvent réfléchi, et qui au final éveillait surtout sa curiosité.
Victor décida en revanche de profiter au maximum du temps qui lui restait. S’il se prétendait libertin, il en avait tout simplement le devoir. Et quelle meilleure façon de jouir de ses dernières heures qu’en donnant libre cours à sa philosophie dépravée ? Autant dire que bientôt, ses collègues souhaitèrent presque être passés du côté des zombies. Les goules au moins ne semblaient pas ressentir la douleur…
Victor les maintint attachés tous les trois et leur fit subir les pires ignominies durant plusieurs jours. Manquant de nourriture et constatant qu’il s’amusait plus avec les deux femmes qu’avec l’homme, il finit par s’essayer au grand frisson, sacrifiant son technicien pour le dévorer sous les yeux des assistantes. Et les forcer à se nourrir elles aussi.
Pour Victor, elles n’étaient que des objets destinés à le satisfaire. Les malheureuses avaient beau tenter de le raisonner ou de sympathiser, le libertin ne faisait preuve d’aucune compassion. Leurs hurlements, pleurs et suppliques ne faisaient généralement que renforcer son excitation et l’encourageait à continuer ses sévices. Mieux valait ne pas essayer de résister : c’était ce qu’il préférait.
Victor débordait d’imagination et était très soigneux dans sa barbarie. Il aurait pu faire durer les supplices éternellement, perdant presque le compte des jours, mais la faim le força bientôt à se repaître d’une deuxième collègue. Quant à la troisième, elle périt accidentellement – et heureusement – sous la brutalité du libertin.
Victor venait de vivre la plus belle période de son existence ; si la perspective de sa propre mort ne l’inquiétait toujours pas, il était désespéré de ne pas avoir pu profité de ces victimes quelques jours de plus. Avec plus de pratique, il n’aurait pas commis l’erreur d’étrangler sa dernière « partenaire ». Mais de l’expérience, il pouvait en acquérir… Il n’y avait qu’à regarder par la fenêtre pour comprendre que le monde avait changé. Les lois avaient changé. Les préoccupations avaient changé. A tel point qu’un prédateur comme lui pouvait peut-être trouver sa place. Victor se résolut donc à sortir pour tenter de trouver des survivants prêts à l’accueillir. Dans le pire des cas, il aurait toujours une place dans la grande famille des zombies…
Fuir et lutter contre les goules lui procura quelques petits frissons, mais rien qui ne puisse égaler ce qu’il avait ressenti durant son « initiation ». Même pas capables de souffrir, les monstres n’étaient pas assez intelligents pour être intéressants. Et mieux valait ne pas essayer de les manger.
Par bonheur, Victor tomba bientôt sur un groupe humain relativement important. Une vingtaine de motards qui se faisaient appeler les « Raiders » et qui, sous le commandement d’un dénommé Jet, avaient réussi à s’organiser suffisamment pour survivre. Autrefois enchaînés par le système, aujourd’hui sans foi ni loi, les brigands écumaient les terres infectées en pillant tout sur leur passage, prenant ce qu’ils voulaient prendre sans se soucier de l’avis d’éventuels survivants. Ils étaient parvenus à mettre la main sur un camion citerne avec lequel ils transportaient du carburant, fluide indispensable à la vie nomade et à l’approvisionnement des trois bus dans lesquels ils dormaient et stockaient leur matériel. La bande possédait des armes, beaucoup d’armes - Victor apprit qu’ils avaient récemment pillé une grande armurerie.
Ils avaient aussi des femmes ; pour la plupart aussi dénuées d’émotion que courtement vêtues. Leur rôle était évident. Pas besoin d’avoir l’air heureuse pour être une fille de joie. Quand les Raiders trouvaient une jolie femme, ils l’embarquaient sans lui demander son avis. Mais dans la majorité des cas, ces esclaves sexuelles acceptaient plutôt bien leur sort. Après tout, elles étaient nourries et protégées, le minimum pour survivre en ces temps troublés. Beaucoup devaient penser qu’il était juste de payer de leur corps.
Cette mentalité séduisit bien évidemment le jeune Victor (même s’il ne connaissait rien à la moto). Les Raiders étaient peu enclins à recruter d’autres membres, mais le libertin avait de la ressource et était excellent comédien. Il réussit à se faire accepter en leur promettant de leur indiquer tous les endroits pouvant receler de marchandises intéressantes (« quand on travaille pour des gens hauts placés, on connaît certaines choses, voyez-vous »). Il joua leur larbin pendant un temps, se chargeant de toutes les basses besognes et des labeurs les plus difficiles en échange d’un maigre repas par jour. Pas question pour lui de toucher aux filles. Cette situation ne le satisfaisait donc pas du tout, et il saisit la première occasion tirer son épingle du jeu.
Les affrontements avec les goules étaient quotidiens. Et parfois sacrément chauds. Lors d’une bataille pendant laquelle ils perdirent deux hommes, Victor se fit remarquer en abattant une bonne quinzaine de monstres à la batte de base-ball (pas de flingue pour le petit nouveau). Une performance suffisante pour qu’il soit le bienvenu à la beuverie du soir. Le libertin jubilait, mais il sut jouer avec dextérité et intelligence. Il attendit patiemment que les Raiders aient bien éclusé avant de s’adresser au chef, l’air de rien.
« Quand-même, Jet, tu pourrais prendre un peu plus soin de tes hommes, fit-il remarquer. Je suis sûr qu’on aurait pu mieux s’organiser, cet aprem’…
-    Allons, gamin, je dirige cette bande puante depuis suffisamment d’années pour savoir comment la gérer ! Parfois, faut sacrifier des potes pour le groupe…
-    Pas dans une telle situation. T’es un bon chef, Jet, mais si on veut survivre, il va falloir faire mieux que ça. Sam et Dean étaient des combattants précieux. Chaque homme est précieux. Faut économiser les vies. Ou on y passera tous au fur et à mesure… »
La discussion avait attiré l’attention des autres Raiders. Ce n’était pas tous les jours que quelqu’un osait critiquer le commandement de Jet. Et le petit Victor avait mis le doigt sur un problème qui les préoccupait tous. Beaucoup avaient mal digéré la perte de Sam et Dean, deux de leurs meilleurs chasseurs. Chacun se demandait s’il ne serait pas le prochain. Ils doutaient de leur leader, pour la première fois peut-être. Jet le perçut clairement, en fut aussi décontenancé qu’irrité. 
« Choisis bien tes paroles, vermisseau… déclara-t-il après avoir vidé son verre. T’es en train de dire que tu serais un meilleur chef que moi ?
-    Etant donné que tu as compris ça tout seul, je t’ai peut-être un peu sous-estimé, répondit Victor avec un sourire éclatant. Mais oui, ça me semble évident.
-    Allez, petit con, on arrête. Va donc te coucher, si t’as de le chance je me souviendrai pas de cette conversation demain. Sois pas idiot, je le répéterai pas deux fois : ici c’est moi le chef. Si tu veux prendre ma place, faudra me passer sur le corps. »
Ricanements dans l’assemblée. Les Raiders commencèrent à se désintéresser de la situation. Le petit jeune était marrant, mais il était temps qu’il rentre dans le rang. Si Jet commençait à serrer les poings, mieux valait ne pas le chercher. Contrairement à ce qu’il prétendait, il n’oublierait pas les paroles de Victor. Celui-ci allait avoir des conséquences à subir ; il ferait bien de s’incliner et de présenter immédiatement ses excuses au leader.
Mais au contraire, Victor se leva et le gratifia d’un regard imperturbable, pas impressionné le moins du monde par le ton menaçant de Jet.
« C’est vrai ? interrogea-t-il, mortellement sérieux. Si je te bats, je pourrais devenir le chef ? »
Un silence glacial accueillit cette question, bientôt rompu par un fou rire général. Même les femmes ne purent s’empêcher de pouffer. Le petit Victor, soixante kilos tout mouillé, espérant se mesurer au mur de muscles et de testostérone qu’était Jet. Il est vrai que cela devait être comique. Mais si tout cela n’était qu’une plaisanterie, son auteur allait prendre douloureusement conscience que la blague était allée trop loin…
« Ouais, ouais, répondit Jet, hilare. C’est la loi sur la route ! Si t’arrive à me battre, tu prends la tête du clan !
-    Alors on y va, annonça Victor. Maintenant. »
Et le jeune homme sortit du bus sans un regard en arrière. Les Raiders n’en revenaient pas. Ce petit con était vraiment sérieux ? Il ne se rendait donc pas du tout compte de l’écrasante différence de force entre lui le chef naturel ?
Jet haussa les épaules. Victor voulait sa rouste ? Il allait lui faire plaisir. Casser des gueules et botter des culs étaient ses hobbies préférés. Et mettre une bonne raclée à cette petite merde arrogante permettrait d’asseoir son autorité, pour ceux qui en doutaient. Toute la bande le suivit quand il rejoignit son adversaire à l’extérieur.
« On est bien d’accords ? demanda Victor aux Raiders. Si je bats Jet, vous m’obéirez. »
Les motards braillèrent leur approbation, morts de rire. La plupart semblaient bien éméchés ; y compris Jet, visiblement instable sur ses appuis. Sa garde était tout simplement grotesque, il n’était pas du tout échauffé. 
Il fit pourtant signe à son adversaire de venir. La dernière de ses erreurs. Victor n’attendit pas, ne montra aucune indulgence. La réussite de son plan dépendait en grande partie de la terreur qu’il allait infliger à l’assemblée ce soir là.
Ramassé sur lui-même comme un prédateur, il se rua sur son adversaire, feinta un direct au visage, pour finalement lui envoyer un coup de pied droit dans le bas-ventre. Le chef des Raiders était bien trop saoul pour esquiver ; l’assaut le plia en deux, les mains crispées sur son intimité. Aveuglé par la douleur, il ne vit le genou de Victor qu’au moment où celui-ci percutait sa mâchoire.
Jet tituba en arrière, à moitié assomé par le choc. Il était sans doute déjà vaincu, mais le libertin ne lui laissa aucune chance. Un atémi à la gorge, un crochet à l’estomac. Incapable de respirer, Jet s’écroula au sol en crachant de la bile. Un bon coup de pied dans la tempe acheva de le mettre KO, les bras en croix.
Mais Victor n’en avait pas fini. Il s’agissait de faire entrer une leçon dans la tête des Raiders. Et dans celle de leur chef, au sens littéral. Mieux valait ne pas laisser à Jet la possibilité de prendre sa revanche. Aussi le libertin entreprit-il de démolir consciencieusement la face du vaincu. Coup de poing après coup de poing. Encore. Et encore. Et encore. Pour ne s’arrêter que quand il n’eut plus à cogner qu’une bouillie informe et sanguinolente.
« Oh, désolé, souffla-t-il en se relevant, maculé de sang et le sourire aux lèvres. J’avais oublié de demander. C’était bien un combat à mort ? »
Seul Victor rit de sa plaisanterie. Le silence était total parmi les Raiders atterrés. Difficile de savoir ce qui se passait dans ces caboches alcoolisées. Allaient-ils accepter le changement de chef ? Cela aurait pu facilement éclater en révolte. Le libertin venait de massacrer celui qui avait été leur ami et leader depuis plusieurs années. S’il ne gérait pas correctement la situation, il avait de grandes chances de finir la nuit attaché nu derrière une moto… Mais Victor prit immédiatement les choses en main, s’emparant des revolvers de Jet et ordonnant que soit évacué « le corps de ce connard de merde ».
Et aussi étonnant que cela puisse paraître, cela fonctionna. Victor Deschain devint naturellement le chef des Raiders, décidant dans quelle direction voyager, organisant les expéditions et les campements, dirigeant les hommes lors des affrontements avec les goules. Il devint rapidement évident qu’il n’avait pas usurpé son rôle de leader. Ses choix réfléchis et stratégiques permirent au groupe de survivre bien plus facilement qu’auparavant. Ils ne perdaient presque plus d’hommes durant les batailles, leurs ressources augmentaient avec chaque raid, leur bande s’agrandissait progressivement au fil de semaines. Et tant que les mercenaires pouvaient continuer à voler, violer et vandaliser ce qu’ils voulaient, l’identité de leur chef leur importait peu.
De toute façon, le jeune chef savait se faire respecter. Son intelligence n’avait d’égale que sa cruauté, tous en avaient été les témoins : quand les Raiders n’approuvaient pas ses décisions, la peur suffisait bien souvent à les faire rentrer dans le rang. Si l’un d’eux avait un problème, Victor lui proposait cordialement de l’affronter en duel, tout comme il l’avait fait avec l’ancien leader. Le souvenir du combat contre Jet gravé au fer rouge dans sa mémoire, le dissident repartait généralement la queue entre les jambes.
Les seules qui virent leurs conditions de vie empirer furent les femmes. Brutal et volontairement monstrueux, Victor ne se privait d’aucun plaisir avec elles. Enfin il pouvait s’adonner à sa passion en toute plénitude. Ses fantasmes ne connaissaient pas de limite, il allait même parfois jusqu’à mettre à mort ses victimes pendant qu’il les violait. Rares étaient les filles à sortir indemnes d’un « entretien avec le patron ».
Cela importait peu : des survivants, ils en trouvaient toujours. Trop heureux de voir du monde après être restés cachés pendant des semaines, ces idiots sortaient de leurs abris dès qu’ils entendaient les motos. Les Raiders n’avaient plus qu’à leur tomber dessus. Ils prenaient les femmes et les vivres, tuaient les hommes si ceux-ci leurs opposaient la moindre résistance. Ils recrutaient par principe les individus à la morale la plus douteuse, et laissaient les enfants à leur sort (à condition que le boss soit de bonne humeur ; dans le cas contraire, il appréciait toujours d’assister à une petite partie de « loup-zombie »).
En raison de son imagination sadique et de sa cruauté sans borne, les Raiders finirent même par surnommer leur chef. Victor Deschain devint Vicious, le démon des terres infectées.