Chapitre 97 : la victoire

Publié le par RoN

Jack eut beaucoup de plaisir à annoncer la victoire à ses compagnons. Après toutes ces émotions, les visages tendus des adamsiens lui parurent extrêmement comiques. Le stress extrême auquel il avait été soumis ces dernières heures n’avait d’égal que son immense soulagement. Euphorique et glorieux, il lui fallut un peu de temps pour cesser de rire et informer ses camarades que les goules battaient en retraite.
«  Il n’en reste même pas une centaine ! s’exclama-t-il une fois en mesure d’articuler quelque chose d’intelligible. Et elles reculent. Tous ces cadavres ont dû les dissuader de continuer, finalement. On les a eu, les amis. On a vaincu cette putain d’armée ! »
N’osant y croire, tous restèrent silencieux quelques secondes. C’était sans compter sur les enfants, qui laissèrent éclater leur joie dans un concert de cris et de rires.
« On a gagné ! On a gagné ! » scandaient-ils en sautillant.
Il n’en fallut pas plus pour que les adultes se lâchent à leur tour, laissant retomber l’énorme pression de ces dernières heures. Un hurlement victorieux retentit dans les véhicules pendant une bonne minute. Ils s’applaudirent mutuellement, se félicitèrent, rirent, pleurèrent, s’embrassèrent, se répandant hors des bus pour danser et chanter.
Pour la première fois dans ce pays depuis le début de l’épidémie, les humains célébraient une victoire contre l’ennemi goule. Soixante-dix hommes et femmes, qui pour la plupart n’avaient jamais touché une arme de leur vie, étaient venus à bout de plus de huit mille zombies. Un véritable exploit, permis uniquement par leur intelligence et leur sang-froid. Ils étaient restés soudés, s’étaient soutenus les uns les autres, avaient combattu ensemble pour leur surrvie. Et s’en étaient sortis. Telle une pointe de lance, leur groupe avait fendu les interminables vagues de zombies sans plier ou casser. Balle après balle, tir après tir, les rangs des monstres avaient été décimés sans même réussir à faire une seule victime. La réussite était totale. La bataille du pont de la rivière Grolsh resterait à jamais dans la légende. 
Un seul point venait noircir le tableau : les munitions. Malgré la grande efficacité dont avaient fait preuve les tireurs, presque chaque balle ayant été rentabilisée par la mort d’une goule, l’intense bataille les avait forcé à utiliser la quasi-totalité de leur puissance de feu. Une heure auparavant, ils étaient encore surarmés, bénéficiant de gros stocks emportés lors de leur fuite d’Adams. Chaque personne avait au moins une arme à feu et une bonne réserve de cartouches. Maintenant, ils ne disposaient plus que de quelques centaines de balles à tout casser, bien loin des milliers d’avant bataille. Dans un avenir proche, ils n’auraient d’autre choix que de se salir les mains pour lutter contre les goules à l’arme blanche.
Mais pour le moment, les survivants n’en avaient cure. Seule importait leur victoire éclatante et l’espoir que cela représentait. Oui, l’humanité avait un avenir, ils en étaient tous certains. Ils étaient venus à bout d’une armée de goules et possédaient le moyen de se protéger de la Ghoulobacter. Que pouvaient-ils craindre dorénavant ? Pas grand-chose, du moins en avaient-ils l’impression.
Inutile de dire que les heures qui suivirent furent particulièrement festives. Personne n’avait envie de reprendre la route immédiatement, trop fatigués et trop heureux. Aussi décidèrent-ils de rester sur place, de faire la fête et de se reposer. Ils s’éloignèrent un peu du lieu de la bataille, histoire de ne pas passer la soirée entourés de cadavres, et disposèrent les bus de façon à former une sorte de U. Il était peu probable qu’ils rencontrent de nouvelles goules, tous les monstres de la zone ayant été attirés par la bataille, mais mieux valait ne pas tenter le diable. Les véhicules ainsi placés, ils bénéficiaient d’une relative protection pour fêter leur victoire.
Ils firent un feu gigantesque, à la mesure de ce qu’ils éprouvaient, et passèrent de longues heures à jouir du simple fait d’être en vie. Les joints de super-weed tournèrent sans arrêt, les adamsiens mangèrent sans se priver, et ils purent même profiter d’un peu d’alcool, un adamsiens ayant eu la bonne idée de sauver quelques bouteilles lors de leur exode. La drogue, l’euphorie de la victoire et l’alcool aidant, les humeurs jusque là moroses s’adoucirent et de nombreux couples se formèrent lors de cette soirée. Il n’était pas rare de voir une lamidienne s’isoler dans un bus en compagnie d’un autre rescapé, sans doute pour passer à des réjouissances plus intimes.
Jack ne pouvait qu’en être heureux, mais tout ce bonheur partagé ne rendait sa propre solitude que plus pesante. Oh, il n’était pas seul au sens propre du terme. Il y avait toujours un adamsien pour venir lui parler, le féliciter, partager un spliff ou un verre. Il fut même abordé par deux jeunes filles visiblement peu farouche, avec qui il aurait certainement pu passer la nuit. Mais le cœur n’y était pas, car les personnes les plus chères à son cœur étaient toujours aussi absentes. Aya, puis Gina. Deux femmes qu’il aimait et qu’il avait abandonnées l’une après l’autre.
Jack secoua la tête. Il ne devait pas se laisser aller à ce genre de sombres pensées. Soixante-dix personnes avaient survécu aujourd’hui, et c’était en partie grâce à lui. Et il en aiderait d’autres, beaucoup d’autres, c’était le serment qu’il s’était fait, la mission qu’il avait juré de remplir. Maintenant qu’il connaissait le pouvoir de la super-weed, cette tâche devenait plus importante encore, car il avait réellement entre les mains le pouvoir de sauver des millions de vies.
Accroché à cet espoir pour oublier sa tristesse, il alla se chercher un verre avant de se rouler un pétard. Roland vint bientôt le voir, se vantant de son palmarès lors de la bataille. Selon lui, quatre-vingt trois goules étaient tombées sous ses balles. Jack doutait qu’un gosse ait pu faire autant de victimes, mais il ne remis pas ses dires en question. Il était heureux de voir que l’enfant reprenait du poil de la bête. Sa responsabilité lors des événements d’Adams lui pesait sur les épaules, et Jack avait craint que son protégé ne sombre dans une sorte de dépression, écrasé par le poids de sa culpabilité. Heureusement, la bataille du pont de la rivière Grolsh semblait avoir eut un effet curatif sur Roland. Le gosse s’était battu aussi bien qu’un adulte, alignant rapidement les goules sans perdre son calme, restant concentré et efficace jusqu’à la fin. Il y avait de quoi le féliciter, et son maître ne s’en priva pas.
« Quatre-vingt trois ! insista l’enfant. Tu te rends compte, maître ? Je me demande combien j’ai tué de goules en tout. Peut-être bien deux cent !
-    Aha, n’importe quoi ! intervint Pierre Moncle, gamin du même âge que le disciple de Jack. Toi, tuer deux cent goules ? Me fais pas rire ! J’ai déjà du mal à croire que tu aies vraiment pu en abattre quatre-vingt trois, comme tu dis.
-    J’ai gardé mes douilles. Tu peux les compter si ça t’amuse.
-    C’est pas une preuve, ça. C’est pas parce que tu as tiré quatre-vingt trois fois que tu as tué quatre-vingt trois zombies.
-    Je ne tire que quand je suis sûr de faire mouche, moi.
-    En tout cas, pas la peine de te vanter. Moi, j’en ai tué plus de cent cinquante rien que dans cette bataille. Ca doit faire au moins cinq cent en tout. »
Déjà énervé par l’interruption de son éternel rival, Roland s’offusqua à cette annonce. Non, ce sale gosse ne pouvait pas avoir fait mieux que lui. Cent cinquante victimes ! Il ne fallait pas exagérer. N’importe qui se serait rendu compte qu’il affabulait.
Il se mit à le pointer du doigt en le traitant de menteur, ce qui eut le don d’enrager immédiatement le fils Moncle. Pierre se précipita sur Roland, qui se carapata à toute allure en continuant d’insulter son camarade. Et dire que ces deux-là avaient le même âge. Ils auraient pu être amis mais non, rien n’y faisait. Les gosses ne pouvaient même pas discuter sans s’asticoter continuellement, en venant parfois aux mains.
Pierre était le plus fort, mais Roland le plus rapide, aussi leurs échanges avaient des issues assez prévisibles : ou le fils Moncle réussissait à attraper sa proie et lui mettait une bonne correction s’il n’était pas arrêté par quelqu’un, ou Roland parvenait à lui échapper jusqu’à ce qu’il se lasse. C’est bien ce qui se produisit cette fois, Pierre baissant les bras, essoufflé, tandis que le disciple de Jack lui faisait un bras d’honneur.
« Menteuuur ! continua-t-il. Menteur menteur menteur !
-    Moi au moins, je suis pas un meurtrier ! lança Pierre. C’est de ta faute si des gens sont morts, à Adams. Trente personnes, ça ne fait pas trop lourd pour ta petite conscience ? »
Pierre était le plus fort, oui, et Roland le savait parfaitement. Pourtant, cette fois c’est lui qui se jeta sur son rival. Celui-ci ne s’y attendait absolument pas, et la charge le renversa violemment. Il tenta de se débattre, mais les poings de Roland commencèrent à s’abattre sur son visage. Les coups étaient faibles et mal portés mais Pierre finit tout de même par saigner du nez et se mit à pleurer. Ce qui n’arrêta pas Roland. Les lèvres tordues en un rictus de rage, il passait sa colère, sa frustration sur son malheureux rival, lui martelant le visage sans écouter ses suppliques.
Jack se précipita pour l’empêcher de faire trop de mal au fils Moncle. En général, il ne se mêlait pas trop aux discordes des gamins. S’ils voulaient se taper dessus, qu’ils s’en donnent à cœur joie. Les disputes entre gosses sont des choses naturelles, nécessaires à leur apprentissage de la vie. Tous ces enfants avaient subi de graves traumatismes, et il était parfois nécessaire d’évacuer la pression. Mieux valait qu’il se batte un peu plutôt que de péter les plombs et se servir de leur arme au hasard. Si certains ne partageaient pas cet avis et s’interposaient lors des affrontements entre les jeunes, Jack avait choisi de les laisser faire, tant que cela ne dépassait pas une certaine limite. Et là, cette limite était franchie.
Il chopa Roland par le col avant de lui coller une bonne gifle et de le pousser à l’écart. Pierre avait pris cher mais s’en remettrait. En pleurs, il fut houspillé par son père, qui gratifia Jack d’un regard noir avant de traîner son fils dans un bus pour soigner ses blessures. Roland s’était éloigné, ruminant sa colère et passant sa rage sur bambous qui envahissaient les berges de la Grolsh. Jack le rejoignit, l’observa un moment avant de lui tendre son sabre.
« Tiens, fais-toi plaisir » lui dit-il en désignant les plantes du menton.
Sans dire un mot, Roland s’empara de l’arme pour se défouler en tranchant quelques tiges. Le sabre était visiblement trop lourd pour lui, et Jack le regarda manier maladroitement le katana pendant quelques minutes. Au fond, le gosse ne se débrouillait pas si mal. Avec un sabre plus léger et un peu d’entraînement, il pourrait devenir redoutable. Ou en tout cas aussi efficace que son maître.
Quand le disciple se fut enfin épuisé, Jack récupéra son arme avant de s’asseoir au sol pour rouler un ixième joint. Il tira quelques lattes, scrutant le visage sombre de Roland, et finit par lui tendre le pétard.
« Je peux vraiment ? interrogea-t-il, les yeux soudain brillants.
-    Ouais, mais ne le dis pas aux autres. Ca va mieux ?
-    Mouais… répondit l’enfant après avoir essuyé une bonne quinte de toux. Mais pas question que je m’excuse. Pierre a eu ce qu’il méritait. »
Jack était plutôt d’accord mais s’abstint de signaler. Il sermonna un peu son disciple pour son manque de retenue, et lui rappela qu’il n’était pas responsable de ce qui s’était passé à Adams.
« Je sais… soupira Roland, abdiquant face au joint après seulement deux taffes. Les vrais coupables, ce sont les goules. Ce sont eux les ennemis.
-    Tu as bien raison. Alors pourquoi ne pas laisser Pierre tranquille ? Devenir amis ?
-    Ami avec ce type ? Et admettre qu’il est un meilleur tueur de goules que moi ? Jamais de la vie. Un jour, je lui montrerai que je suis le plus fort. »
Le maître soupira. Ah, les gosses et leur rivalités. Il n’y avait pourtant pas de fille de leur âge à impressionner. Mais tout comme Jack et Charles, Roland et Pierre étaient des gamins diamétralement opposés. Ils trouvaient toujours un moyen de se disputer, leur terrain favori étant de savoir qui faisait le plus de victime lors des affrontements avec les zombies. Bah, tant que ça en restait là, il n’y avait pas de souci à se faire. Du moins Jack le croyait-il. Si la bagarre de ce soir n’avait pas été innocente, il ne pensait pas que les gosses iraient jusqu’à se mettre réellement en danger. Il lui fut bientôt prouvé le contraire.

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