Chapitre 151 : Talante

Publié le par RoN

« Nous ne pouvons plus rester à Nemace » déclara le général Hadida sans préambule.
Assis en compagnie de Jack, il sirotait tranquillement son thé tandis que le jeune homme s’attelait au roulage d’un joint géant. Aya et Gina ne tardèrent pas à venir s’asseoir à leurs côtés. Il n’était pas rare qu’ils accueillent des invités, aussi pensaient-ils que le militaire leur rendait une simple visite de courtoisie. Mais visiblement, il avait l’intention d’aborder des sujets sérieux.
« Qu’est-ce que vous racontez là ? interrogea Jack. Je croyais que vous aviez définitivement laissé tomber votre soi-disant quête. Si vous décidez de repartir sur les routes, personne ne vous suivra. Vos anciens soldats n’ont aucune envie d’abandonner leurs projets. Votre armée est morte, désolé de vous l’apprendre.
-    Je sais tout ça, rétorqua Hadida. Je n’ai aucunement l’intention de reconstituer l’ARH. Quand je dis « nous », je parle de tous les nemaciens.
-    Où est le problème ? Tout fonctionne très bien, ici. Je ne vois pas pourquoi on devrait partir.
-    Bien sûr que si, vous le savez, Jack. Vous prétendez que notre avenir se construit de jour en jour, que nous sommes en train de reconstituer une société digne de ce nom. Mais comment cela serait-il possible dans ce village minuscule ?
-    Où voulez-vous en venir ? demanda Aya.
-    Cet endroit semblait peut-être parfait quand vous y êtes arrivés. Des maisons intactes, des terres fertiles à perte de vue, une tranquillité relative. Mais vous n’étiez qu’une centaine. Maintenant, nous sommes presque le triple. Il n’y a pas assez de place pour tout le monde, à Nemace.
-    Je n’ai entendu personne s’en plaindre, intervint Gina.
-    C’est pourtant le cas. Votre politique des « groupes sentimentaux » fonctionne plutôt bien. Les gens sont très proches les un des autres, et n’hésitent pas à vivre nombreux sous le même toit. Mais rendez-vous compte, il y a souvent plus de dix personnes dans la même maison ! Ce n’est pas vivable à long terme. Sans parler des douzaines de nemaciens qui dorment encore dans les tentes. Ce n’est pas ce que j’appelle une société.
-    Vous marquez un point, John, acquiesça Jack. Mais ce n’est pas comme si on avait le choix, et nos camarades le savent. Ils seront capables de s’accommoder à ces conditions.
-    Pour un certain temps, oui. Mais ça ne durera pas éternellement. On se monte littéralement les uns sur les autres. Dans ce cadre, notre croissance sera inévitablement limitée. Notre population ne va faire qu’augmenter, du moins faut-il l’espérer. De nombreuses femmes sont enceintes. Il faut migrer avant qu’elles soient incapables de se déplacer, de se battre.
-    Alors qu’est-ce que vous proposez ? Qu’on reparte sur les routes, qu’on voyage au hasard jusqu’à trouver un village plus grand ? Tout ça pour que chacun ait un logement à soi ? Ca me semble un peu futile, non ?
-    Ce n’est pas la seule raison. Dites-moi, vous ne trouvez pas que les attaques de goules sont de plus en plus fréquentes, en ce moment ? »
Jack aurait aimé répondre par la négative, mais cela aurait été un mensonge grossier. Il ne pouvait le nier : les raids de zombies devenaient de plus en plus problématiques. Avant l’arrivée de l’ARH, les attaques étaient rares. Le clocher sonnait une ou deux fois par semaines, et les monstres n’étaient jamais bien nombreux. Mais depuis quelques jours, des meutes assez conséquentes se présentaient fréquemment aux portes de Nemace.
Etait-ce la conséquence de l’intense activité qui régnait autour du village à longueur de journée ? Ou bien la puissance du soleil d’été dopait-elle les sens des goules ? Sans doute les deux à la fois.
Par conséquent, il n’était pas rare que l’alerte se déclenche plusieurs fois par jour. En général, les attaques ne posaient pas beaucoup de problèmes, mais il arrivait que les hordes d’évolués se révèlent bien plus coriaces que d’ordinaire. Assauts sur plusieurs fronts, meutes de plus d’une centaine d’individus, super-goules extrêmement rapides et féroces, pas un jour ne passait sans que Samuel ait à s’occuper de nombreux blessés. Sans compter les chimères.
La veille, les nemaciens avaient une nouvelle fois eu affaire à des oiseaux-zombies. En réemployant la « technique de la marmite », ils avaient pu s’en sortir sans trop de mal, mais trois personnes avaient tout de même succombé à leurs blessures.
Il était inutile de se voiler la face : à l’heure actuelle, ils étaient trop nombreux pour rester discrets. La tranquillité des premières semaines n’existait plus. Tôt ou tard, ils risquaient d’attirer l’attention d’une meute gigantesque, d’une armée de goules, contre laquelle ils ne pourraient pas se défendre bien longtemps sur ce terrain totalement ouvert. Hadida avait raison : la communauté ne pouvait plus se contenter du petit village de Nemace.
« Ca m’étonnerait que nos compatriotes aient très envie de déménager… soupira Jack après avoir tiré quelques taffes de son pétard. On commence tout juste à s’organiser, ici. Marie et moi venons de reprendre nos recherches. Les cultures poussent. Les gens se sentent chez eux. Et vous dites qu’on devrait laisser tomber tout ça, déménager encore une fois vers une destination inconnue ?
-    Pas vers l’inconnu, non. Ce qu’il nous faut, c’est une ville relativement cachée, difficile d’accès pour les goules, avec de la place, beaucoup de place, et des terres cultivables. Et pendant qu’on y est, des infrastructures qui pourraient nous êtres utiles.
-    C’est clair qu’on serait mieux dans un vrai laboratoire, pour effectuer nos expériences. Mais c’est un rêve, rien de plus. On ne trouvera rien de tel à proximité. Et franchement, je doute que les gens acceptent de repartir pour un voyage de milliers de kilomètres.
-    Ca, on ne le saura pas avant de leur avoir proposé, remarqua Aya.
-    De toute manière, nous n’aurons pas à parcourir une si grande distance, les rassura le général en souriant. Il existe une ville du nom de Talante, située à moins de cent kilomètres d’ici. En plein cœur de la Chaîne Platte, sur un plateau entouré d’une véritable barrière montagneuse.
-    Je me suis déjà intéressé à cette ville, l’informa Jack. C’est vrai qu’elle a du potentiel. Un endroit idéal où s’établir. Mais il y a un problème de taille : la population. Avant l’épidémie, Talante comptait près de vingt mille âmes. Ce qui signifie probablement vingt mille zombies. Et si ça se trouve, la ville a complètement été détruite.
-    En l’occurrence, il s’avère qu’elle est quasiment intacte. Le gouvernement ne s’est pas emmerdé à bombarder un coin aussi perdu.
-    Comment vous le savez ? Il faudrait envoyer un groupe en reconnaissance pour s’en assurer…
-    A vrai dire, c’est déjà fait. Il y a une semaine, j’ai demandé à une dizaine d’hommes d’aller y jeter un œil. Ils sont revenus ce matin.
-    Je m’en doutais. Il me semblait bien que quelques personnes manquaient à l’appel… Vous auriez pu nous faire part de cette initiative avant. On ne fonctionne pas comme ça, ici.
-    Pourtant, vous vous prétendez anarchistes, non ? Chacun est libre de faire ce qu’il veut.
-    En effet, dit Aya. Mais ça signifie aussi que si vos actes mettent en danger la communauté, celle-ci est libre de vous punir comme elle l’entend. Qu’est-ce que vous auriez fait, si vos hommes avaient attiré une armée de goules jusqu’ici ?
-    Ca n’a pas été le cas. Qui plus est, ils sont revenus avec d’excellentes nouvelles. Des informations très précieuses. Talante est l’endroit qu’il nous faut. Il y a tout ce dont on a besoin, là-bas. Des milliers de maisons, des terres et de l’eau, beaucoup d’infrastructures industrielles qui ne demandent qu’à être remises en fonction. Et même une petite université. De quoi faire le bonheur de nos scientifiques.
-    Mais tout ça est bien gardé, rappela Gina. Vingt mille zombies, vous vous rendez compte ? Vous n’envisagez pas sérieusement d’aller là-bas ? »
Tout le monde resta silencieux. Ah, ce qu’il était plaisant d’imaginer un retour à la civilisation. Tranquillité, confort, espoir, Talante offrait de nombreuses perspectives d’avenir. Mais comme toutes les villes, elle était occupée par un ennemi redoutable. Vingt mille goules. Un tel nombre était difficilement imaginable. Les nemaciens avaient déjà réussi à vaincre une armée de monstres, mais ils avaient l’avantage du terrain. Et les créatures n’étaient pas aussi nombreuses. Que pouvaient-ils espérer face à une telle horde ?
« Il faut discuter de ça avec tout le monde, décréta Hadida. Cette décision est trop importante, et concerne chacun d’entre nous.
-    A quoi ça servira de donner de leur donner de faux espoirs ? objecta Gina.
-    L’espoir est réel, jeune fille. Je crois sincèrement que nous pouvons reprendre cette ville. Talante nous appartient, comme toutes les cités de ce pays. Nous ne devons pas la laisser aux mains – aux griffes – d’une bande de cadavres ambulants. Nous sommes capables de gagner, je le sais. Nous avons un grand avantage sur eux : notre intelligence. Durant des millénaires, l’être humain a utilisé son cerveau pour se hisser au sommet de l’évolution, pour vaincre les prédateurs qui terrifiaient les primates pitoyables que nous étions à l’origine. Cette époque est-elle arrivée à sa fin ? Après notre apogée, devons-nous sombrer dans la décadence sans lutter ? Je le refuse. »
Jack le jaugea du regard pendant quelques secondes. Hadida avait l’air sérieux, déterminé. Il croyait en ce qu’il disait, était convaincu que l’avenir de leur communauté ne pouvait exister qu’à Talante. Et si pour cela il fallait livrer la bataille la plus terrible de ces dernières décennies, il le ferait sans hésiter.
« Souvenez-vous de vos paroles, lui conseilla Jack. Vous en aurez besoin pour convaincre les nemaciens. Et je vous y aiderai. »

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Bigdool 19/02/2010 19:38


Il manque le mot "soient" à : "Il faut migrer avant qu’elles incapables de se déplacer, de se battre."

Moi quand j'ai découvert son roman, il y avait à peu près 86 chapitres déjà publiés il me semble. J'ai tout lu en une semaine, en "rationnant" chaque jours les chapitres pour en garder plusieurs
pour chaque jour ^^'.

(Et je suis toujours ton roman du grand tournoi aufait, j'ai kiffé le passage du "cow-boy" :p)


RoN 19/02/2010 22:45


Merci, c'est corrigé !

Moi aussi je suis "Le grand tournoi", une histoire bien sympathique ma foi ^^


Eddy Lavallée 19/02/2010 18:58


Hello!
Bon, je t'avoue tout de suite, je ne me suis pas encore lancé dans la lecture complète, j'ai pour le moment simplement jeté un coup d'oeil rapide et lu quelques extraits. Ca m'a l'air bien sympa
tout ça. A priori, l'histoire devrait me plaire et j'aime bien ton style.

Par contre, y a la dose en volume! C'est ça d'arriver si tard dans la parution des épisodes et ça me rebute un peu. Sais-tu combien de chapitres il te reste encore à écrire en gros?

Bon courage pour la suite!


RoN 19/02/2010 22:44


En effet, il y a une sacrée dose, de quoi se bousiller les yeux pour plusieurs heures ^^
Pour info, la fin est proche, très proche, d'ici 5-6 chapitres je pense qu'on touchera au but... Mais comme je l'ai dit dans la petite "auto-interview", ce ne sera que la fin du premier cycle. J'ai
pour projet d'en rédiger deux autres, donc l'histoire est loin d'être terminée.


Tistoulacasa 19/02/2010 18:13


Une bataille épique en perspective, youpi !