Chapitre 150 : évolution des moeurs

Publié le par RoN

Il y eut d’autres combats. Nombres d’officiers de l’ARH avaient la rancune tenace, en particulier vis-à-vis de Kenji. Le tueur de goule restait responsable de la destruction de la troupe du colonel Magnus, sans compter l’assassinat de son frère Eldred lors de leurs « retrouvailles » aux portes de Nemace. En conséquence, il dû se défendre lors de plusieurs duels proposés par les soldats désirant venger leurs amis.
Il ne se défila jamais, bien que les combats qu’il eut à livrer fussent autrement plus sévères que celui qui avait opposé Hadida à Strychnine. Contrairement à leur général, les militaires lui en voulaient réellement, et si les affrontements n’avaient pas été strictement réglementés, ils auraient pu très mal se terminer.
Kenji ne gagna pas à chaque fois, loin de là. Malgré sa réputation de guerrier, il était beaucoup moins talentueux à mains nues qu’avec un bon katana. Ce qui ne l’empêcha pas d’accepter tous les duels qu’on lui proposait, de faire face à ses adversaires et de leur donner du fil à retordre. Plus d’une fois, il en sortit en sang. Mais au fond, cela était préférable. Mieux valait endurer un peu de souffrance et permettre à la rancune de s’extérioriser plutôt que de se planquer, de laisser les ressentiments s’envenimer et de risquer de se faire trancher la gorge dans son sommeil. Tout comme Strychnine, les différents adversaires de Kenji en sortirent purifiés, capables de pardonner, et le tueur de goule en gagna un respect et une notoriété bien mérités.
Nombreux furent ceux qui s’essayèrent à cette nouvelle pratique, soit par simple curiosité et besoin de se défouler, soit pour régler des discordes. Charles Moncle réclama sa revanche auprès de Jack, qui l’avait vaincu des mois auparavant pour prendre la tête des adamsiens. Lloyd et Arvis Bronson s’affrontèrent fraternellement à plusieurs reprises, cherchant à déterminer lequel se débrouillait le mieux avec un seul bras. Aya rendit enfin la monnaie de sa pièce à Niels Krayzos. Le président avait accepté le duel sans craindre grand-chose de cette femme à l’air fragile. Il s’en mordit les doigts.
Beaucoup d’autres manifestèrent le désir de se bagarrer avec leur ancien dirigeant. Après avoir maintenu son peuple dans la misère pendant une décennie, il était temps pour Krayzos de payer. Mais après sa cuisante défaite face à Aya, il se garda bien de retenter le diable.
Au départ peu enclin à permettre toutes ces bastons, Jack devait bien avouer que ses craintes étaient infondées. En dehors du ring, les relations entre nemaciens et militaires étaient cordiales et amicales. Les duels permettaient de relâcher la tension, agissaient comme des exutoires à la violence qui habitait le cœur de nombreux survivants. Ils semblaient bien devoir constituer un nouveau pilier de leur société naissante.
Mais se mettre joyeusement sur la gueule ne résolvait pas tous les problèmes. Bien que l’ambiance à Nemace soit généralement bon-enfant, certains désaccords ne trouvaient pas de solution. En particulier quand il s’agissait de sentiments.
La population de la ville avait presque triplé, deux cent soldats de l’ARH se rajoutant à la centaine de nemaciens. Beaucoup espéraient que l’arrivée de toute cette nouvelle chair fraîche permettrait de rétablir la balance hommes-femmes dans la communauté. Ils furent bien déçus en constatant que la majeure partie de l’armée d’Hadida était féminine. Toujours deux fois moins d’hommes que de femmes, au grand désespoir des nombreuses célibataires.
Par conséquent, la compétition était forte, allant parfois très loin, trop loin. Des disputes, des bagarres… Les femmes se défiaient, s’affrontaient sauvagement pour obtenir les faveurs d’un prétendant. Mais dans ces cas-là, les combats de réglaient rien du tout. La jalousie et la solitude ne s’effaçaient pas après quelques coups de poing, au contraire. Et bien entendu, il ne fallait pas compter sur les hommes pour temporiser tout ça, ceux-ci étant bien trop heureux d’avoir toutes ces courtisanes à leurs pieds, et en profitant sans vergogne.
Tout cela aurait été beaucoup plus simple si les survivants avaient réussi à se détacher de la notion de couple telle qu’ils l’avaient toujours connu. Durant des siècles, on leur avait asséné qu’amour rimait avec fidélité, que la famille au sens noble du terme se construisait forcément autour de deux êtres. Que quand on entretenait une relation avec une personne, celle-ci devait avoir l’exclusivité.
Difficile de se défaire d’un tel conditionnement. Pourtant, dans la situation des nemaciens, celui-ci se révélait parfaitement absurde. Il ne pouvait que générer des souffrances, plonger la moitié de la population dans la solitude, lui interdire l’espoir d’une descendance. De leur côté, Aya, Jack et Gina l’avaient compris depuis longtemps.
Pour eux, l’amour était précisément une question de partage. Leur trio amoureux se portait merveilleusement bien, chacun aimant sincèrement les deux autres. Pas de jalousie, rarement de disputes entre leurs mûrs. Et quand il y en avait, cela ne concernait jamais leur relation. De toute manière, les deux femmes étaient presque toujours du même avis, et s’entendaient parfaitement quand il s’agissait de critiquer leur homme.
Mais il était difficile de faire évoluer les mœurs de leurs concitoyens. Comment leur faire comprendre que dans cette situation, la polygamie était non seulement la solution aux problèmes relationnels, mais constituait de plus la seule alternative pour garantir l’avenir de la communauté ?
Etonnamment, c’est grâce aux enfants que les préjugés commencèrent à s’effacer. Les gosses étaient peu nombreux à Nemace – trop peu nombreux – et une bonne partie d’entre eux vivaient sous le toit de Jack et ses concubines. Certains nemaciens désapprouvaient cela : ces trois pervers constituaient selon eux un bien mauvais exemple pour la jeunesse. En conséquences, beaucoup de gamins étaient invités à déménager. Mais ceux-ci s’y refusaient catégoriquement. Ils tenaient trop à leurs professeurs, et n’étaient aucunement choqués par leur étrange relation triangulaire.
Innocents et inconscients que certaines choses devaient rester privées, ils ne cachaient rien de ce qu’ils voyaient ou entendaient quand Gina, Aya et Jack étaient réunis. Comment tous trois s’échangeaient des mots d’amour et des baisers ; le fait qu’ils dorment dans le même lit ; les piques lancées par les femmes, sous-entendant parfois que leur homme n’était pas assez performant pour les satisfaire toutes les deux ; les discussions animées dès que plusieurs membres de la « famille » étaient réunis ; les rires ; la complicité ; le bonheur.
Tout cela était raconté avec la sincérité et l’éloquence propres aux jeunes enfants. Ils décrivaient une famille unie, un amour réel. Et peu à peu, le mépris et les critiques des nemaciens se transformèrent en curiosité. Puis en un intérêt certain. Les premières à se lancer furent les ex-prisonnières. Elles mirent leur fierté de côté et vinrent discuter ouvertement avec le trio de la manière dont ils fonctionnaient. Comment faisaient-ils pour s’entendre, pour ne pas céder à la jalousie ? Comment Aya pouvait-elle tolérer que Jack couche avec Gina, et inversement ? Comment cela pouvait-il marcher à long terme ?
Au départ assez mal à l’aise, les intéressés firent de leur mieux pour offrir des réponses à ceux qui les interrogeaient. Parler ainsi de leur vie sexuelle et sentimentale n’était pas facile, et bien souvent, ils ne savaient pas quoi dire à ceux qui s’obstinaient à avancer qu’amour et jalousie étaient inséparables. Leur trio prouvait pourtant le contraire. Et bientôt, d’autres décidèrent de suivre leur exemple.
Les véritables « groupes sentimentaux », couples multiples et stables, mirent du temps à apparaître. Mais tout commença par une sorte de libération sexuelle collective. La jalousie naissait de la notion de fidélité. Aussi, il fallait que la fidélité devienne obsolète. Personne n’appartenait à personne. Chacun était libre de donner son corps à ceux qu’il désirait. Sans même s’en rendre compte, nombreux étaient ceux à devenir de vrais libertins, ce qui aurait fait le plus grand bonheur de Vicious.
Bien entendu, cela ne se fit pas instantanément. Beaucoup restaient attachés à l’ancienne notion de couple, et n’étaient pas blâmés pour autant. Mais il n’était plus inhabituel que plusieurs femmes partagent la même couche avec un seul homme. Tard dans la nuit, on entendait parfois des gémissements et des cris provenir de certaines maisons, dans lesquelles régnaient de véritables orgies de sexe, de drogue et d’alcool.
Et peu à peu, de la tendresse, de l’attachement, de l’amour se construisirent sur cette base de sensualité et de partage de la chair. Les gens n’avaient plus honte d’éprouver des sentiments pour plusieurs personnes simultanément, ne cherchaient pas à se le cacher. Ils en ressortaient grandis, épanouis et heureux.
Et logiquement, il ne fallut pas attendre longtemps pour que les premières grossesses se déclarent. Bien souvent, il s’avérait difficile de déterminer qui était le père. Mais rares étaient ceux qui y accordaient réellement de l’importance. La seule chose qui importait était de savoir que la nouvelle génération était en marche.

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