Chapitre 18 : égoïsme

Publié le par RoN

« Tu es sûr que c’est une bonne idée ?
-    Non, Aya, ce n’est certainement pas une bonne idée, répondit Jack en soupirant. Mais on en a déjà discuté. C’est ce qu’on DOIT faire.
-    Conneries. La notion de devoir vient uniquement du conditionnement qu’on nous inflige dans la société. La seule chose qui importe dans ce monde, c’est notre propre existence. « Je pense donc je suis », ça te dit quelque chose ? Ca implique que seul le « moi » a de l’importance. Par conséquent, le devoir envers les autres n’a strictement aucun sens. L’égoïsme, c’est quasiment la seule notion qui se justifie philosophiquement.
-    C’est ça. Alors pourquoi est-ce que tu m’accompagnes ?
-    Parce que je t’aime, bien sûr.
-    Tsss… Et l’amour, c’est pas du conditionnement, peut-être ?
-    Hum… si, probablement. Mais les faits sont là : je me sens bien quand je suis avec toi, et si tu mourrais, je n’aurais qu’une envie, c’est te suivre. Donc je suppose que ça tient dans mon raisonnement égoïste.
-    Mouais. Mais pour le moment, un joint nous serait plus utile que ta philosophie à deux balles. »
Ca, c’était sûr. Cela faisait plusieurs heures que le couple avait quitté le laboratoire au volant du break, et parti comme c’était, il allait encore leur falloir du temps avant d’arriver à destination.
Le jeune homme avait eu un mal fou à convaincre ses amis de le laisser partir. Oh, il comptait revenir, mais les étudiants avaient eu raison d’essayer de le dissuader. L’expédition dans laquelle lui et Aya s’étaient engagés était très probablement vouée à l’échec, mais il fallait pourtant tenter le coup. Ils vivaient bien tranquillement dans leur abri alors que des tas de gens devaient sans doute lutter chaque jour pour survivre, et ils avaient largement la place d’accueillir plusieurs personnes de plus. Jack n’était pas généreux au point d’offrir leur refuge à n’importe qui. Mais il pouvait au moins essayer d’y rapatrier sa famille. Et dans un avenir proche, celle de ses amis. Si elles étaient toujours en vie, bien évidemment.
Il n’y avait qu’une trentaine de kilomètres à parcourir pour rejoindre la maison de ses parents, dans le village de Chétrie, mais cela s’avérait beaucoup moins facile que le jeune homme ne l’avait espéré, même au volant d’une voiture petite et maniable. La plupart des routes étaient encombrées de véhicules abandonnés ou de débris divers, et il était très difficile de dépasser les cinquante kilomètres à l’heure. Certains passages étaient même tout simplement bloqués, et ils avaient du faire de nombreux détours depuis leur départ. Mais ils se rapprochaient de Chétrie, et avec un peu de chance, y arriveraient avant la tombée de la nuit. Dans le pire des cas, ils avaient prévu des vivres pour plusieurs jours. Mais dormir dans le véhicule ne les enchantait vraiment pas, risquant à tout moment d’être réveillés par le visage monstrueux d’une goule à la vitre.
Pour ce qui était des monstres, ils n’avaient jusque là pas rencontré de problème. Ils croisaient régulièrement des zombies qui se mettaient à leur poursuite, mais généralement, les créatures abandonnaient vite, jugeant sans doute trop pénible de les courser sur des kilomètres. Et le temps était très couvert, ce qui, selon les observations de Marie, n’encourageait pas les goules à gaspiller leur énergie.
En fin d’après-midi, Jack et Aya arrivèrent enfin à Chétrie, pour trouver un village dévasté, à l’image de tout ce qu’ils avaient vu jusque là. Les rues étaient quasiment impraticables, mais le jeune homme décida de tout de même tenter sa chance. Un bien mauvais choix. Ils s’étaient à peine enfoncés dans le village, avançant péniblement à dix kilomètres heure pour éviter de se prendre un obstacle, qu’une bonne vingtaine de zombies trottait déjà derrière le véhicule. Ils parvinrent à les distancer légèrement, se coupant à leur vue en bifurquant dans une petite rue, mais seulement pour se retrouver bloqués quelques dizaines de mètres plus loin.
« Putain de bordel… maugréa jack en faisant demi-tour.
-    Mais qu’est-ce que tu essaies de faire ? l’interrogea Aya, la voix légèrement paniquée. Tu crois que tu pourras leur passer à travers avec cette caisse ?
-    J’espère, parce que sinon, on va devoir sortir pour se les faire au sabre. Et qui sait combien de zombies de plus se cachent dans ces vieilles bâtisses…
-    Hey ! Regarde ça ! »
Aya lui désignait la porte d’une des maisons de la rue, qui venait de s’ouvrir, laissant apparaître un petit groupe de gens. Habillés, et qui leur faisaient signe de la main. Des survivants, sans doute alertés par le bruit du moteur.
« Oh merde, merde ! » s’écria Jack, conscient de la meute de goules qui allait certainement bientôt se montrer au coin de la rue, à seulement quelques mètres de la porte grande ouverte.
Il sortit sans attendre de la voiture, et hurla aux gens de se mettre à l’abri. Ceux-ci le regardèrent, interloqués. Jack et Aya devaient sans doute être les premiers humains normaux qu’ils voyaient depuis un bout de temps.
« Regarde, ils ont même des enfants avec eux ! dit Aya, sortie elle aussi. Oh non…
-    Mais rentrez chez vous, bordel ! » s’étrangla Jack en voyant la premier zombie apparaître derrière la famille, précédant une véritable meute.
Celui qui devait être le père se retourna juste assez vite pour qu’une goule le morde au visage. La mère hurla et tenta de se replier à l’intérieur, mais bien trop tard hélas. Un des monstres s’étala dans l’entrée, empêchant la femme de refermer la porte, ce qui permit à deux zombies de pénétrer dans la maison, bientôt suivis de presque toute la meute.
« Rentre dans la voiture, dit Jack à son amie d’une voix blanche.
-    Mais on doit aller les aider !
-    Rentre dans cette putain de voiture ! »
La jeune fille obtempéra, et Jack n’attendit pas qu’elle mette sa ceinture pour appuyer sur l’accélérateur. Seuls trois ou quatre monstres n’étaient pas entrés dans la maison, libérant ainsi le passage. Le jeune homme les renversa sans ralentir une seconde, les hurlements des habitants résonnant à leurs oreilles malgré les vitres du véhicule. Horrifiés et terriblement choqués, les deux jeunes gens roulèrent en silence pendant plusieurs minutes.
« On vient de sacrifier cette famille pour pouvoir s’échapper, finit par réaliser Aya.
-    Tu crois que je ne le sais pas ? Mais qu’est-ce que tu aurais voulu qu’on fasse ? »
Ils auraient pu tenter de foncer dans la maison, tuant au sabre le plus de zombies possible, pour au moins essayer de sauver les enfants. Et vraisemblablement, ils auraient été mordus et seraient morts, devenant à leur tour des membres de la grande confrérie des goules. Ils auraient perdu la vie, mais auraient au moins sauvé leur cœur et leur honneur.
Ils n’en avaient rien fait, préférant protéger leur existence au prix de celle d’une famille entière. Pouvait-on les blâmer pour ça ? Leur fuite était vile, était lâche, mais finalement, était juste humaine.

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