Chapitre 99 : jeux d'enfants

Publié le par RoN

Allongé à côté de Jack, Roland patienta une ou deux heures histoire d’être certain que tout le monde dormait. Lui-même était assez fatigué, mais les pensées qui bouillonnaient dans son esprit l’empêchaient de trouver le sommeil. Il avait une idée en tête ; une idée dangereuse, dont il ne parvenait pas à se libérer. L’occasion de prouver qu’il était meilleur que Pierre dans l’art de tuer des goules se présentait enfin à lui. Fallait-il ignorer cette chance au profit de la sécurité, ou prendre des risques et récolter la gloire ?
Roland se rendit compte qu’il avait déjà pris sa décision. Lorsque son maître lui avait demandé s’il avait repéré des zombies et qu’il avait répondu par la négative, son choix était fait. Aussi inspira-t-il un bon coup, s’extirpa de sa couverture et, après s’être assuré que Jack dormait profondément, s’empara de son katana. L’arme était lourde, très lourde, mais lui procura un sentiment de puissance qui le renforça dans sa détermination.
A pas de loup, il se rapprocha de Pierre, qui dormait à quelques mètres de là en compagnie de sa petite sœur, et s’accroupit près de lui. Il lui secoua l’épaule et, dès que son rival eut ouvert les yeux, lui plaqua une main sur la bouche.
« Fais pas de bruit ! lui intima-t-il à voix basse. C’est le moment de savoir qui de nous deux est le meilleur tueur de goules. Je vais m’en faire une. Tout seul. T’as qu’à venir voir si tu veux une preuve. A moins que tu aies la trouille, bien-sûr… »
D’abord paniqué puis curieux, le regard de Pierre s’emplit de colère. Il hocha la tête, et Roland lui libéra les lèvres.
« Personne me dit que j’ai la trouille, chuchota-t-il. Toi par contre, je suis sûr que tu vas te dégonfler. Je n’ai vraiment pas envie de manquer ça… »
Un sourire de carnassier apparut sur le visage de Roland. Il fit signe à son compagnon de se lever et de le suivre sans faire de bruit. Mais leur plan faillit tourner court, car leur discussion avait réveillé la jeune Valérie Moncle. La petite fille voulait absolument savoir ce que les garçons allaient faire, et menaça de donner l’alerte aux adultes s’ils ne l’emmenaient pas avec eux. Pierre et Roland acceptèrent à contrecoeur, d’autant plus que la jeune Moncle n’avait pas fini de les emmerder. Elle les obligea à réveiller sa meilleure amie, la petite Anne, pour qu’elle les accompagne elle aussi. Les garçons obtempérèrent en soupirant. Mais après tout, l’idée d’avoir un public ne leur déplaisait pas.
Pierre récupéra une batte de base-ball, et les quatre gamins s’évadèrent silencieusement de la grange. Ils se tapirent derrière un fourré, guettant les allées et venues du veilleur. Assis sur une souche, Lloyd Bronson leur tournait le dos, fumant tranquillement en admirant les nuages matinaux.
Lentement et sans un bruit, les gosses le contournèrent et commencèrent à s’éloigner de la grange. Ils n’osèrent pas se détendre, même une fois à bonne distance, car ils entraient maintenant dans la partie vraiment risquée du plan.
« J’ai repéré une goule isolée à quelques centaines de mètres, chuchota Roland. Elle était encore endormie quand je l’ai vue, mais elle a dû se réveiller maintenant. Soyez bien vigilants et restez discrets. Il ne faut pas qu’elle nous voie pour l’instant.
-    Pierre, j’ai peur… osa Valérie. Je voudrais rentrer.
-    Non, merde ! C’est toi qui as insisté pour venir ! s’énerva son frère.
-    T’as qu’à la raccompagner, proposa Roland. T’as pas l’air dans ton assiette, toi non plus… »
Pierre eut un reniflement de mépris. En effet, il n’en menait pas large. L’idée de se confronter à une goule, sans flingue ni adultes pour les protéger, ne l’enchantait guère. Mais il ne l’aurait jamais admis devant son rival. Il étreignit sa batte avant de lancer une réplique cinglante, et pressa le pas pour feindre un enthousiasme téméraire.
Anne et Valérie semblaient au bord des larmes, terrorisées par le projet de leurs aînés. Mais pour le moment, la curiosité restait plus forte que la peur. Elles se prirent la main pour se donner un peu de courage.
« Ne vous inquiétez pas, les filles, les rassura Roland. Vous n’avez rien à craindre. Vous resterez cachées pendant que je combattrai la goule. Et avec ce sabre, ce ne sera pas difficile. »
Roland affichait un air sûr de lui, mais intérieurement, c’était loin d’être le cas. Il serrait les mâchoires pour empêcher ses dents de trembler, et la trouille qui lui tordait le ventre lui donnait l’impression qui allait se chier dessus à tout moment. Pourquoi avait-il eu cette idée stupide ? Affronter une goule en duel, juste pour prouver son courage à son rival. En était-il vraiment capable ?
Il fit de son mieux pour chasser ses doutes. Oui, il pouvait le faire. Le sabre de son maître avait déjà envoyé au trépas des centaines de zombies, et ne ferait qu’une bouchée d’un zombie isolé. Roland n’avait de toute façon rien à craindre : la super-weed que Jack lui avait fait fumer le protégeait de la contamination. Du moins l’espérait-il.
Il ordonna à ses compagnons de ralentir. Ils approchaient du champ où il avait repéré sa cible une heure auparavant. Sans un bruit, ils se cachèrent dans un fossé et observèrent les alentours pour détecter le monstre. Celui-ci était là. Sorti de sa torpeur nocturne mais toujours immobile, allongé dans l’herbe pour profiter du soleil encore bas sur l’horizon.
Roland inspira un bon coup. Le moment était venu. Il dégaina son katana et confia le fourreau à la petite Anne, blanche comme un linge et ne quittant pas le monstre des yeux. 
« Bougez pas et admirez » osa-t-il avant de sortir de sa cachette.
Tenant le lourd sabre d’acier à deux mains, il s’approcha de la goule au pas de course. Démarche téméraire mais parfaitement logique. S’il réussissait à prendre le zombie par surprise, ses chances n’en seraient que plus grandes. Mais de jour, les monstres avaient des sens surdéveloppés. Il n’était même pas à vingt mètres de la goule que celle-ci bondit sur ses pieds, focalisant toute son attention sur cette proie facile qui venait s’offrir à elle.
Devant cette créature abominable dressée de toute sa taille, Roland ne réussit pas à trouver le courage de continuer sa charge. Il freina brusquement et leva son katana, incapable d’empêcher la lame de trembler. La goule faisait dans les deux mètres de haut et en était à un stade bien avancé de son évolution : une peau très sombre, des griffes démesurées, des membres longs et aux os coupants comme des épées. Pas à pas, elle se rapprocha de l’enfant terrifié, et s’arrêta à deux mètres de lui.
Roland n’arrivait pas à réfléchir. La peur paralysait ses pensées, vidaient ses muscles de toute énergie. Abattre un sabre sur le crâne de ce monstre semblait si simple en imagination. Mais se trouver en situation, face-à-face avec ce prédateur redoutable, était une autre histoire.
L’immobilité de la goule ne fit que renforcer sa terreur, et il n’y tint plus. Poussant un cri guerrier, il fonça sur le monstre en frappant verticalement. La lame fendit l’air en direction de la tête du zombie, mais celui-ci avait des réflexes fulgurants. Ce fut fini en une seconde.
Le monstre utilisa ses bras aplatis pour dévier l’attaque. Emporté par le poids du sabre et la violence de son assaut, Roland trébucha en avant. Pas assez rapide pour reculer et se remettre en garde, il ne pu que hurler quand les crocs du monstre se refermèrent sur son bras.
D’autres cris de terreur firent écho au sien et le monstre relâcha sa prise pour trouver ces nouvelles proies. Ce qui ne tarda pas. Les yeux du zombie se fixèrent sur la cachette des enfants et il abandonna Roland pour foncer vers eux.
Dans un accès de bravoure, Pierre se débusqua et courut à la rencontre de la goule, ordonnant aux filles de courir se mettre à l’abri. La créature se jeta sur lui à une vitesse faramineuse. Il n’eut même pas de temps d’esquiver et fut renversé à terre, sa batte coincée sous la mâchoire du monstre pour l’empêcher de l’atteindre. Mais la puissance de la goule était terrifiante, et la résistance de Pierre parfaitement vaine.
Alors que les dents dégoulinantes de bave n’étaient qu’à quelques centimètres de ses yeux, un éclair argenté s’éleva dans le dos du monstre, et la lame du katana retomba sur le haut de son crâne. Le coup pénétra la tête du zombie, mais hélas pas assez profondément.
Roland était à peine assez fort pour manier le sabre. Alors avec un bras blessé, rien d’étonnant à ce que ses attaques soient très faibles. C’était cependant suffisant pour sauver Pierre. La goule le relâcha sans avoir pu le mordre, pour s’intéresser à l’impudent qui avait eu sa dose mais en voulait encore.
Roland recula précipitamment, s’agrippant à son arme de toutes ses maigres forces. Il leva péniblement le sabre de son bras valide, espérant impressionner la créature. Manœuvre dérisoire. Le bras de la goule vola plus vite que l’éclair, écartant le katana et visant le visage de l’enfant. Roland parvint à éviter les terribles griffes noires mais pas l’avant-bras coupant, qui lui entailla sévèrement le front.
Aveuglé par le sang qui coulait dans ses yeux, il ne vit qu’un mouvement indistinct quand la goule l’agrippa par l’épaule pour le jeter à terre. Roland ne pu rien faire pour l’empêcher de le mordre une seconde fois. Les dents du monstres percèrent son ventre dans une douleur atroce, maintenant leur prise durant des secondes interminables.
L’enfant poussa un cri terrible et crut qu’il allait tourner de l’œil. Mais le lourd sabre dans sa main l’empêcha de s’évanouir. L’adrénaline lui permit de réussir à le lever. Toujours hurlant, il enfonça la pointe du katana dans l’entaille qu’il avait fait sur le crâne de la créature lors de son attaque précédente. Cette fois-ci, la lame y pénétra profondément et le monstre cessa immédiatement de bouger, ses dents toujours plantées dans l’abdomen de sa proie. Roland eut juste de temps de dégager la tête de la créature et de considérer son horrible plaie avant de sombrer dans une inconscience bienvenue.
Quelques secondes plus tard débarquait Lloyd Bronson, alerté par toute cette agitation. Valérie et Anne étaient accroupies sur la route, en pleurs, tandis que Pierre Moncle semblait traumatisé, vautré dans l’herbe humide et incapable de dire un mot. Lloyd ne perdit pas de temps à analyser la situation. Il prit Roland dans ses bras, ordonna aux gosses de le suivre et piqua un sprint vers la grange pour retrouver leurs camarades.
L’état du disciple de Jack était préoccupant, inquiétant même, mais il respirait toujours quand Jane et Marie eurent fini de soigner et recoudre ses plaies. Une heure plus tard, il reprit conscience quelques instants. Jack en profita pour lui faire boire une tisane sucrée de super-weed, afin de le protéger de la prolifération de la Ghoulobacter. Les admasiens attendirent la fin de la journée pour reprendre la route, veillant sur le blessé et s’assurant que son état restait stable. Une transfusion sanguine aurait été la bienvenue ; mais ils ignoraient quel était le groupe sanguin du gosse, et ne voulaient pas courir le risque d’un choc anaphylactique en le transfusant au hasard. Le soir, la santé de l’enfant n’avait heureusement pas empiré, et ils repartirent après avoir tant bien que mal remis leur bus renversé sur ses roues.
Roland resta dans un semi-coma pendant deux jours. Il se réveillait par moments, très faible et accablé par la souffrance. On en profitait pour lui donner un peu de super-weed, histoire d’être sûr que la bactérie serait éliminée de son système et pour soulager un peu la douleur. Et par bonheur, ils furent bientôt certains que l’enfant s’en sortirait. Trente-six heures après son duel raté, il pouvait à nouveau parler.
« T’as intérêt à te remettre vite, lui dit durement son maître. Parce qu’il y a une bonne paire de claques qui t’attend… »
S’ensuivit un long sermon, plus symbolique que nécessaire. Roland savait très bien qu’il avait fait une connerie, une grosse connerie qui aurait pu lui coûter la vie. Inutile de dire qu’il retiendrait la leçon.
« Je suis vraiment désolé, maître… annonça-t-il d’un air piteux. J’ai voulu jouer au héros, prouver que j’étais le meilleur tueur de goules. Mais je n’ai rien d’un guerrier, je ne suis pas le Ghoul-Buster…
-    C’est clair. J’espère que tu as compris que tu n’es pas encore assez fort pour te frotter à des évolués. Mais ça viendra, fais moi confiance. Je t’apprendrai. En attendant, sois patient et ne joue plus au… comment as-tu dis ?
-    Au Ghoul-Buster.
-    C’est qui, celui-là ? »

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