Chapitre 98 : Roland

Publié le par RoN

Les adamsiens ne repartirent pas le matin suivant. Beaucoup souffraient d’une sévère gueule de bois ou étaient encore trop fatigués, aussi s’autorisèrent-ils une journée de repos avant de reprendre leur longue route vers la Chaîne Platte. Maintenant qu’ils étaient débarrassés de l’armée de goules, ils pouvaient prendre tout leur temps pour voyager. Jack proposa de ne rouler que la nuit, comme il l’avait fait lors du trajet Pavilion-Adams. Ainsi ils attireraient beaucoup moins l’attention des zombies et pourraient prendre par surprise les hordes endormies. La plupart des survivants furent de son avis. Leur stock de munitions étant devenu très limité, il leur fallait éviter les affrontements autant que possible.
Plusieurs jours passèrent ainsi, à avancer tranquillement dans une bonne humeur générale. Tout le monde avait retrouvé le moral. Les lamidiennes s’étaient littéralement transformées, la tristesse, la peur et la fatigue disparaissant peu à peu de leurs visages. Evidemment, le danger n’était jamais bien loin. Ils courraient toujours le risque de rencontrer une meute trop importante, voire une nouvelle armée contre laquelle leurs sabres, battes et pieux n’auraient pas servi à grand-chose. Mais ils se sentaient forts, unis, près à lutter ensemble contre n’importe quel obstacle.
Par prudence, ils essayaient de rester loin des villes, et la plupart des paysages parcourus étaient assez ruraux. Quand ils tombaient sur un village, ils le visitaient dans l’espoir de trouver quelques vivres et munitions. Mises à part quelques armes blanches et des boîtes de conserve, ces récoltes étaient peu fructueuses, aussi ne pouvaient-ils s’accorder plus de deux repas par jour. Ce qui au fond n’était pas si mal, et n’entachait aucunement le moral au beau fixe.
Alors qu’ils voyageaient en pleine campagne, ils furent mis en difficulté lors d’une attaque peu commune. La nuit touchait à sa fin et tous étaient pressés de s’arrêter. Dans le bus de tête, Jack luttait contre les assauts d’un sommeil insistant. Equipé d’une paire de jumelles, le jeune homme était sensé assister le chauffeur en surveillant les alentours, mais ses yeux le brûlaient et il avait bien du mal à les garder ouverts. Négligeant sa tâche, il ne vit la menace qu’au dernier moment, et sans parvenir immédiatement à en déterminer la nature.
Un mouvement attira son attention sur la droite. Avant qu’il ait pu dire quoi que ce soit, un choc très violent se fit sentir sur le côté du bus. Le chauffeur pila alors que le véhicule basculait sur deux roues, avant de se coucher sur le côté en malmenant sévèrement les humains qui piquaient des pois à l’intérieur. Par bonheur, le convoi n’allait pas très vite, et l’accident fut moins violent qu’on aurait pu s’y attendre. Quelques contusions, éraflures ou coupures sur la peau des occupants, rien de bien grave.
Ils n’eurent de toute façon pas le temps d’évaluer les dégâts, car de nouveaux chocs résonnèrent sur la carrosserie, charges suffisamment puissantes pour pousser le bus sur quelques mètres. Tout de suite beaucoup plus réveillé, Jack mit la main sur son katana avant de sortir du bus. Attitude peu prudente qui faillit bien lui coûter la vie. Car à l’extérieur, il se retrouva nez-à-nez avec une créature horrible. Une caricature de cochon, à la peau grise dénuée de poil et à la morphologie monstrueuse. Ils avaient déjà vu des animaux-zombies et avaient tiré les mêmes conclusions que le groupe de Kenji : les évolués étaient devenus assez forts et rapides pour attraper certaines bestioles et les contaminer. Et comme l’équipe du tueur de goules, ils venaient de faire la rencontre des spécimens de chimère les plus puissants des terres infectées : les sangliers-zombies.
« Tire-toi de là, chef ! » hurla quelqu’un au jeune homme, paralysé devant le monstre.
Jack ne se le fit pas dire deux fois et plongea sur le côté, évitant de justesse les canines gigantesques de la créature. Une rafale de coups de feu claqua dans son dos, provenant sans doute d’un des bus voisins. Il escalada le véhicule à toute vitesse pour se mettre hors de portée, criant à ses camarades de ne surtout pas en sortir, et pu considérer la scène dans son ensemble. Une dizaine de sangliers chimériques harcelaient le convoi. Le plus gros devait facilement peser cinq ou six quintaux. Jack comprit que les monstres avaient dû percuter le bus à plusieurs, sans quoi ils n’auraient pas pu le faire basculer. Certaines créatures continuaient à s’acharner sur le véhicule renversé, mais la plupart s’attaquaient aux bus arrêtés derrière. Même si les humains étaient en supériorité numérique, ils eurent bien du mal à se débarrasser de ces abominations. Les ruades des monstres empêchaient de viser correctement, et leur cuir épais leur assurait une relative protection.
Les adamsiens réussirent néanmoins à s’en sortir mais n’eurent d’autre choix que de cribler les chimères de balles jusqu’à ce qu’elles s’immobilisent définitivement, sacrifiant ainsi leurs ultimes munitions. Dorénavant, il leur faudrait user de l’huile de coude pour combattre les meutes. Le calme revenu, les occupants des bus sortirent pour évaluer les dégâts et décider quoi faire. Le véhicule renversé semblait toujours en état de marche, mais le remettre sur ses roues allait être un sacré challenge. Jack proposa d’explorer les environs pour chercher des cordes, des leviers, tout ce qui pourrait les aider à faire basculer leur moyen de transport.
Tous se tassèrent donc dans les deux autres bus, et ne tardèrent heureusement pas à tomber sur une vieille grange dans laquelle ils trouvèrent ce dont ils avaient besoin. Mais le jour se levait, et personne n’avait le courage de retourner sur les lieux de l’accident. Cela pouvait bien attendre une journée. Aussi établirent-ils leur campement, firent un feu et se restaurèrent avant de se reposer.
Fumant un dernier joint avant de s’endormir, Jack vit son disciple Roland escalader le bâtiment pour se poster sur le toit.
« Hola ! s’exclama-t-il. Tu es sûr que tu es en état de faire ça ? Tu n’as pas encore tout à fait récupéré de tes blessures.
-    T’inquiète pas, maître. Je veux juste jeter un œil aux alentours et après je redescends. »
Jack le surveilla alors que l’enfant parcourait l’horizon du regard, les yeux vissés dans les jumelles. Depuis le dernier incident avec Pierre, les deux rivaux s’étaient un peu calmés. Visiblement, la correction reçue par le fils Moncle l’avait dissuadé de chercher des crosses à Roland. Mais il partait toujours au quart de tour dès que le protégé de Jack osait prétendre avoir envoyé au trépas plus de goules que lui. S’ils ne se battaient plus, leurs disputes étaient toujours aussi virulentes.
Le maître de l’enfant ignorait si Roland était un bon « tueur de goules », mais il savait en revanche une chose : personne n’était meilleur que son disciple quand il s’agissait de repérer les zombies. Seuls, en petits groupes ou en hordes de dizaines de monstres, Roland parvenait toujours à voir les goules avant que ce ne soit le contraire. Rien n’échappait à son regard, et il avait empêché plus d’une fois leur convoi de se précipiter en plein milieu d’une meute. Si des monstres se trouvaient à proximité, le gamin les repérerait, on pouvait lui faire confiance.
Son regard s’attarda quelques secondes dans une direction, mais il baissa bientôt les jumelles et redescendit en souplesse de son perchoir.
« Tu as vu quelque chose ? interrogea son maître.
-    Que dalle, ce coin est désert, répondit l’enfant après un temps. Je peux tirer sur ton bédo, maître ? »
Jack hésita une seconde avant de lui passer le pétard. Donner de la drogue à un gosse n’avait rien d’honorable. Mais si Roland en voulait, il ne lui serait pas difficile d’en chiper quelques grammes dans leurs réserves. Qu’il demande l’autorisation à son maître était préférable. Ainsi, Jack pouvait surveiller et contrôler sa consommation. Et puis au fond, une ou deux taffes de temps en temps n’allait pas le tuer.
Roland lui rendit le spliff, ayant pour une fois réussi à fumer sans se décrocher les bronches, et tout deux rentrèrent à l’intérieur pour se reposer. Sentant qu’il allait s’effondrer s’il tirait une latte de plus, Jack posa sa fin de joint sur une poutre avant de se vautrer sur une bâche et sombrer instantanément dans le sommeil.
Il dormit comme une souche, mais fut réveillé après seulement quelques heures dans les bras de Morphée. Des cris, des pleurs à l’extérieur de la grange. Par instinct, le jeune homme chercha son sabre à tâtons, avant d’oser ouvrir les yeux et constater que son arme était absente. Tout comme Roland, qui s’était pourtant allongé à côté de lui. Il parcourut l’intérieur du bâtiment du regard, remarquant que d’autres enfants manquaient à l’appel. Un très mauvais pressentiment au ventre, il sortit de la grange. Les cris se rapprochaient, tirant peu à peu les adamsiens de leur sommeil.
L’éclat du soleil lui brûla les yeux quelques instants. Puis il aperçut les silhouettes des gosses au bout de la route. Pierre, Valérie Moncle et la petite Anne. Ils étaient accompagnés de Lloyd Bronson, probablement chargé de la surveillance du camp pendant que les autres se reposaient.
Courant aussi vite qu’il le pouvait, le jeune homme tenait un corps dans ses bras. Un corps jeune, dégoulinant de sang et qui étreignait un katana. Roland. Sérieusement blessé, peut-être déjà mort.
« Putain, mais qu’est-ce qui s’est passé ?!? s’écria Jack en prenant son disciple des bras de son ami et en l’allongeant sur le sol.
-    J’en sais rien du tout ! répondit Lloyd, tout aussi paniqué que lui. J’ai entendu des cris au loin et je suis allé voir. C’était les gamins.
-    Nom de dieu de bordel de merde. Roland ! Roland ! »
De profondes blessures marquaient le corps de l’enfant. Une méchante entaille au niveau du front. Et des morsures. Une au bras et une autre au ventre. Les saignements étaient abondants et le gosse avait perdu conscience, mais respirait toujours. Et sa main ne lâchait pas la poignée du katana. Jack et Lloyd comprimèrent les plaies tandis que l’infirmière Jane et Marie venaient leur prêter main forte. Elles grimacèrent en constatant la nature des plaies.
« Oh non… murmura Marie. Il a été mordu. Il faut le réveiller, Jack. Il doit fumer de la super-weed, ou on ne pourra pas le sauver.
-    Je… Ca devrait aller, balbutia le jeune homme. Il en fumé il y a quelques heures.
-    QUOI ?? T’as donné de la drogue à un gamin de douze ans ? »
Ce n’était pas le moment de lui faire des remontrances. L’important était de soigner Roland au plus vite. La super-weed l’avait protégé d’une contamination immédiate, mais la gravité de ses blessures le promettait à une mort certaine si rien n’était fait rapidement.
Les femmes s’attelèrent à la tâche, tandis que Jack allait interroger les enfants pour savoir ce qui s’était passé. Les fillettes étaient en pleurs, incapables de dire quelque chose de cohérent. Seul Pierre Moncle restait de marbre, le visage inexpressif, les yeux écarquillés et les lèvres entrouvertes. Il était visiblement en état de choc.
Ses parents le harcelaient de question, le secouaient par le bras, ce qui n’allait certainement pas arranger sa condition. Jack s’interposa et emmena l’enfant à l’écart. Il le fit asseoir et lui demanda calmement de lui raconter ce qui leur était arrivé. Pierre mit quelques secondes à réagir, regardant dans le vide sans comprendre la question. Jack le prit par les épaules et les yeux de l’enfant finirent par se fixer sur lui. Il parvint à articuler quelque chose d’intelligible. Et de surprenant.
« Que… Comment va Roland ? interrogea-t-il.
-    Les filles s’occupent de lui. Mais qu’est-ce qu’il a fait pour se retrouver dans cet état ? »
Pierre se mit à respirer plus vite et ses yeux s’emplirent de larmes. Sa bouche se tordit alors qu’il luttait pour ne pas éclater en sanglots.
« Il… Il m’a sauvé la vie ! » lâcha-t-il finalement.
Puis il lui raconta les événements qui s’étaient déroulés quelques minutes auparavant.

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