Chapitre 94 : la horde

Publié le par RoN

L’armée de goules était un problème impossible à ignorer. En roulant quasi-continuellement, les humains pouvaient distancer suffisamment l’océan de monstres qui déferlait sans cesse vers eux, jouissant ainsi de quelques heures pour se reposer ou se ravitailler. Mais leur répit ne durait jamais bien longtemps. Il arrivait toujours un moment où les cris et les coups de feu des veilleurs signalaient qu’il était temps de repartir, que la horde géante attaquait à nouveau. Et ils mettaient les voiles dans la précipitation, oubliant parfois des affaires, tuant quelques monstres, perdant quelques compagnons.
Les réfugiés d’Adams se retrouvaient dans l’exacte situation des femmes de Lamide fuyant leur ville en entraînant derrière elles l’armée de prédateurs. Ou qu’ils aillent, quoi qu’ils fassent, les créatures ne les lâcheraient pas. Une poursuite sans fin, qui vous faisait inexorablement baisser les bras, abandonner peu à peu toute volonté. Nombreux étaient ceux qui ne cachaient pas leur désespoir, en particulier les rescapées lamidiennes.
Tous étaient exténués par leur rythme de voyage. Ils roulaient le plus possible, ne s’arrêtant que quand cela était vraiment nécessaire. La majeure partie des journées se passait sur les routes, à avancer patiemment vers la Chaîne Platte en combattant les meutes de zombies qui infestaient les routes. La nuit, ils se reposaient de leur mieux, mais jamais plus de quelques heures d’affilée, et dans la menace constante d’une attaque de goules.
Beaucoup croyaient en la découverte de Jack. La super-weed avait peut-être bien le pouvoir de protéger de la contamination par la Ghoulobacter. Aucun n’aurait pris le risque de tester cela lui-même, mais dans le doute, nombreux étaient les adamsiens qui ne disaient pas non à un petit pétard par jour. Ce qui leur apportait un certain réconfort, une sensation de sécurité, mais ne résolvait pas le problème de l’armée de goules. Même en étant résistants à la bactérie, ils se feraient mettre en pièces par ces centaines de monstres assoiffés de sang.
L’avenir des survivants ne semblait pas brillant, et l‘humeur générale était par conséquent morose. Quand bien même réussiraient-ils à atteindre les montagnes, qu’y feraient-ils s’ils avaient toujours cette armée aux fesses ? Une horde qui grossissait chaque jour, les goules isolées rejoignant probablement les rangs de leurs frères monstrueux. A quoi bon faire tous ces kilomètres, s’astreindre à ce voyage éreintant, si c’était pour connaître la même fin qu’à Adams ?
En tant que chef des survivants, Jack avait évidemment beaucoup songé à ce problème. Ils ne pouvaient plus laisser ça traîner, continuer à fuir sans réfléchir pour finir par être acculés. Il fallait semer cette armée une bonne fois pour toute, donner un peu de répit aux réfugiés, un peu d’espoir. Ils ne devaient pas abandonner - ne pouvaient pas abandonner. Pas après tout ce chemin parcouru, après ces mois de survie, après avoir enfin découvert un semblant de solution à l’épidémie.
Lui et Marie avaient passé de longues heures à s’interroger. Comment les monstres trouvaient-ils leur trace ? Comment pouvaient-ils garder un rythme assez rapide pour les rattraper constamment ?
Marie pensait que la horde pouvait être considérée comme un organisme à part entière. Chaque individu était une cellule, une entité faible mais qui, associée à des semblables, générait quelque chose de plus grand et de plus puissant. Cette manière de voir les choses est partagée par de nombreux biologistes. Toute forme de vie, de la cellule à l’espèce entière, est un réseau d’interactions qui entraînent une forme d’intelligence. Des organismes d’importance négligeable s’associent pour créer une cellule, organisme au fonctionnement plus complexe. Les cellules s’associent pour former un humain, dans des interactions si nombreuses qu’elles donnent naissance à la conscience, trésor de l’univers. Les hommes s’associent pour générer l’espèce humaine, entité constituée de milliers d’esprits et qui dispose de pouvoirs gigantesques, comme les sciences ou la philosophie. Ainsi, la coopération des milliards d’individus distincts et faibles individuellement permet de constituer un nouvel individu, une nouvelle forme d’intelligence, même dénuée d’une conscience globale.
D’après Marie, un regroupement de goules devenait donc une sorte de goule géante, dont les sens, l’énergie et la capacité de réflexion augmentaient de façon exponentielle. Ce qui pouvait expliquer pourquoi l’armée de monstres réussissait à garder leur trace. Cependant, toutes ces hypothèses étaient belles et intéressantes, mais ne les aidaient pas à régler le problème. 
Les lamidiennes avaient déjà essayé le plupart des idées qui venaient à l’esprit des jeunes gens : rouler lentement, rester à l’abri du couvert végétal, faire des détours, séparer le convoi et se retrouver plus tard… Rien de tout cela n’ayant fonctionné pour elles, il aurait été stupide d’essayer à nouveau.
Jack ne tarda pas à demander à tout le monde de mettre à contribution ses neurones pour les sortir de cette situation. La plupart des femmes de Lamide qui faisaient partie du convoi arboraient un air abattu, le regard résolu comme si tout était déjà fini. Seule leur leader Carolane restait décidée à se battre, à continuer de brandir le flambeau de leurs maris disparus. Elle fit de son mieux pour proposer des idées, tout comme nombreux adamsiens, mais la plupart des plans avancés étaient bien trop dangereux ou hasardeux : abandonner les véhicules pour continuer à pied, se recouvrir de visque et de morceaux de cadavres de goules pour passer inaperçus à leur odorat, ou bien mener une politique de guérilla, et harceler l’armée de petites attaques jusqu’à la décimer entièrement.
Proposée par Carolane, cette dernière solution semblait la plus envisageable, et avait un côté immédiatement attirant : l’idée de tuer de la goule, de flinguer ces monstres qui les harcelaient sans cesse, en séduisait plus d’un. Oublier leur désespoir, trouver du réconfort dans la colère, dans la guerre.
« J’en ai assez de fuir ! argumenta la chef des lamidiennes. Il faut qu’on se débarasse de ces saloperies une bonne fois pour toutes !
-    J’ai tendance à être assez d’accord avec toi, dit Jack. Mais tu crois vraiment qu’on a une chance, qu’on réussira à en venir à bout ? On est seulement une quarantaine. Munitions limitées, ressources limitées… Contre des milliers de monstres ?
-    On peut les avoir en y allant progressivement. Ce sera dur, c’est clair. On perdra peut-être certains d’entre nous. Mais on peut réussir. De toute façon, c’est notre seul espoir.
-    Hum… je ne sais pas. C’est clair que ça me ferait plaisir de démembrer tous ces monstres, mais ça me semble quand-même très chaud… Je crois bien qu’on n’est plus beaucoup d’humains dans ce pays, Caro. Peut être même dans le monde. Il faut avant tout qu’on pense à se protéger. Nos vies sont plus précieuses que tout. Ces zombies pourraient nous submerger en quelques secondes. On n’est vraiment pas assez nombreux et expérimentés pour faire face à un tel flot.
-    Alors tu proposes quoi ? Qu’on continue à fuir ? Qu’on essaie de se cacher ?
-    Peut-être pour le moment. Mais on garde ton idée à l’esprit. S’il y a bien une chose pour laquelle on est meilleurs que les goules,  c’est se servir de notre cerveau. Je pense que vaincre ces monstres est la seule solution. Mais il faudrait avoir l’avantage du terrain. On devrait chercher un passage étroit, un couloir naturel. Une sorte de goulot d’étranglement, dans lequel ils ne pourraient pas nous attaquer tous ensemble.
-    Et ils viendraient se fracasser sur nous vague après vague ! s’exclama Carolane en tapant du poing dans sa paume. Ouais, j’aime assez. »
Comme tous ceux qui participaient à la discussion. Sans doute ne réalisaient-ils pas tout à fait ce qu’ils imaginaient là. Quoi qu’il en soit, il leur fallait trouver un endroit où mettre en place une pareille embuscade. Et dans cette région, ça allait être plutôt difficile. Aussi continuèrent-ils leur route un certain temps.
Jusqu’à tomber un beau matin sur le troisième bus à s’être échappé de la base d’Adams. Celui qui avait défoncé la porte, permettant l’entrée dans le camp d’un véritable flot de monstres. Mais ce n’était ni le moment ni le lieu de mettre en place une caricature de procès, et ce n’est pas la rancune qui vint entacher les retrouvailles, mais plutôt le sang de zombie.
Des détonations d’arme à feu avaient attiré le groupe de Jack dans une petite ferme déserte, où laquelle les adamsiens avaient découvert leurs compagnons aux prises avec une douzaine de créatures étranges, courtes sur pattes mais étonnamment vives, sans aucun poil mais qui rappelaient des sortes de gros rats. Leur taille ne leur permettait pas de représenter un réel danger pour les humains abrités dans le bus renforcé, mais la rapidité et l’agressivité des bestioles étaient tout de même impressionnantes. Trop véloces et agiles pour se laisser aligner, les monstres couraient en tout sens, essayant de trouver des trous pour s’infiltrer dans le véhicule, allant jusqu’à ronger le métal de leurs dents solides et puissantes.
Une fois l’étonnement passé, les combattants du convoi de Jack aidèrent leurs camarades à se débarrasser de ces étranges créatures, avant de pouvoir étreindre leurs amis. Tous les rescapés de la base étaient réunis maintenant. Tous ceux qui avaient réussi à sauver leur vie, à grimper dans les bus et à se frayer un passage dans les rangs de zombies. Jack pu retrouver le jeune Roland, son disciple blessé dans l’explosion qu’il avait accidentellement provoquée, et qui avait constitué le signal de départ à l’attaque des goules. L’enfant s’était plus ou moins remis de ses blessures, mais avait changé depuis les événements de la base d’Adams. Il parlait moins, ne souriait que très rarement, restait beaucoup trop sérieux pour son âge. Peut-être se sentait-il en partie responsable de l’attaque d’Adams. Jack fit de son mieux pour le réconforter, espérant que son petit protégé finirait par s’en remettre : chacun faisait des erreurs, c’est inévitable. Un homme accepte ses fautes, fait de son mieux pour les réparer et en tire un enseignement. Jack était bien placé pour le savoir.
Et au final, leur fuite d’Adams n’avait pas été un fiasco. Soixante-dix personnes s’en étaient tirées, sur la centaine que comptait la base. Oh, il y avait eu de pertes, bien évidemment. Mais plus de la moitié d’entre eux avaient survécu, faces à des milliers de monstres sans pitié. Ce n’était pas si mal, et confortait Jack dans l’idée que les humains avaient de la ressource, et étaient probablement capables de lutter efficacement contre l’envahisseur goule. A condition de faire preuve d’intelligence, de créativité.
Les nouveaux arrivants furent rapidement mis au courant de la situation : l’armée de goules collée à leurs basques, la recherche d’un endroit adéquat pour la combattre ou d’une idée pour les semer. Il s’avéra que monsieur Claireau, un vieil homme paralysé d’un bras et embarqué dans le premier bus, connaissait bien cette région. Il y avait survécu dans les premiers mois de l’épidémie, avant de voyager pour trouver des vivres et finalement rejoindre la base d’Adams. Un doux retour au pays pour lui, même s’il avait l’impression de ne plus se rappeler de grand-chose avant l’épidémie. Un souvenir de ces mois de survie lui était revenu à l’esprit, et avec lui l’esquisse d’une solution.
« Ce qu’il nous faut, c’est un endroit étroit, dans lequel les goules ne pourraient s’engouffrer qu’à petit nombre, résuma-t-il. Un tunnel, un canyon…
-    Y a des canyons dans le coin ? interrogea Jack.
-    Oh non, mais il y a bien quelque chose qui pourrait faire l’affaire… La rivière Grolsh, à une trentaine de kilomètres d’ici.
-    Une rivière ? Je ne vois pas trop en quoi ça va nous aider…
-    C’est le pont qui va nous aider. Dans ce coin là, il n’y en a qu’un seul sur vingt kilomètres, et il n’est pas bien large. Ca fera office de goulot d’étranglement.
-    Hum… donc on traverse la rivière, on se place à l’embouchure du pont, et quand les goules arrivent, elles vont se boucher le passage et on les descendra au fur et à mesure… Ca pourrait marcher, si on tient le rythme et qu’on ne se fait pas déborder. Mais qu’est-ce qui empêchera les monstres de traverser à la nage pour nous prendre à revers ?
-    Comment, vous ne savez pas ça, vous les scientifiques ? Les zombies ne nagent pas. Ils ont peur de l’eau. »

Publié dans Chapitres

Commenter cet article