Chapitre 91 : l'armurerie des Frères de l'Acier

Publié le par RoN

Saul Gook refusa d’en dire plus à propos de l’arme soi-disant légendaire qu’il fabriquait. Le soleil se levait à l’horizon et il était temps pour les deux guerriers de se mettre à l’abri. En chemin vers le bus, ils croisèrent un nouveau groupe de goules, sur lequel se rua l’ingénieur. Tout comme lors de leur premier affrontement, il aurait pourtant été possible d’éviter le combat. Mais Gook n’avait pas vraiment demandé son avis à Kenji, et le jeune homme n’eut d’autre choix que d’épauler son compagnon. La dizaine de monstres fut rapidement exterminée, sans déplorer aucun incident.
« Dites donc, vous n’aimez vraiment pas les zombies, remarqua le tueur de goules.
-    Je les hais, confirma Saul. Pas toi ?
-    C’est clair qu’ils n’ont rien d’attachant. Mais je ne les déteste pas, non. C’est juste que j’adore les tuer. »

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La blague ne fit pas vraiment rire son camarade. Quand il était question de goules, Saul Gook ne plaisantait pas. Sa haine farouche envers les monstres anthropophages avait sans doute des raisons profondes et douloureuses, mais il n’en dit pas un mot. Les deux hommes rejoignirent le bus à la hâte, accueillis par Faye qui commençait à s’inquiéter sérieusement pour son petit ami. Celui-ci la rassura et présenta le nouvel arrivant, qui daigna retirer son casque pour saluer les jeunes gens. Toujours aussi peu loquace, il indiqua sommairement à Vicious comment rejoindre sa planque, tout en lui recommandant de mettre les gaz.
« Ca va bientôt être envahi de bouffeurs de chair, ici. Généralement, ils restent en ville pendant la nuit, mais quand le jour se lève ils se répandent aux alentours.
-    Bizarre, comme comportement » commenta Aya.
L’ingénieur haussa les épaules, avant de pointer du doigt une sorte d’immense entrepôt surmonté d’une enseigne peinte en gris métallisé : « Armurerie des Frères de l’Acier ».
« Qu’est-ce que vous faites exactement, ici ? » interrogea Gina.
Gook ne répondit pas. Ils auraient bientôt l’occasion de le voir par eux-mêmes. L’homme sortit du bus, déverrouilla une porte coulissante suffisamment grande pour laisser entrer le véhicule avant de faire signe au chauffeur d’avancer. Il ne referma pas la porte immédiatement, scrutant les alentours au cas où une horde les aurait détectés. Ce qui était bien le cas. A une centaine de mètres, une meute de trente monstres courait vers le bâtiment.
« Laissez tomber, proposa Kenji, qui se doutait bien de ce que Gook avait en tête. On sera à l‘abri, là dedans.
-    C’est pas sûr, répondit Saul en secouant la tête. Ces saloperies peuvent percer le métal. Mieux vaut toutes les buter. Regarde donc par là, y a un truc qui va certainement te plaire, gamin. »
Kenji vérifia le coin du hangar que lui indiquait l’ingénieur et un sourire vint instantanément éclairer son visage. Finalement, il avait bien envie de démembrer de la goule, lui aussi. Car c’était bien un katana flambant neuf qui trônait contre le mûr. Le guerrier s’en empara, un frisson lui parcourant l’échine, et le dégaina dans un gémissement d’acier. Il se précipita à la suite de Saul, et à eux deux, le combat fut terminé en moins de trois minutes. Des membres et des têtes tranchées, des corps mutilés et de larges flaques de visque, voilà tout ce qui restait des monstres une fois Kenji et Gook passés par là.
La sueur au front et le cœur empli d’un certain soulagement, les guerriers se replièrent finalement à l’intérieur, refermant la lourde porte de métal. Il faisait sombre et chaud dans l’entrepôt, et pendant quelques minutes, les nouveaux arrivants se sentirent tout petits, perdus au milieu d’énormes conteneurs, cartons et machines dont ils n’avaient pas la moindre idée de l’utilité.
Sans faire preuve d’animosité, Saul Gook ne fit rien pour les mettre à l’aise, se désintéressant complètement d’eux pour s’installer à un établi et commencer à démonter les processeurs que lui et Kenji avaient récupéré.
« Y a de la bouffe et de l’eau dans les bureaux, au fond, les informa-t-il sans se retourner. Z’avez qu’à visiter, faites comme chez vous. Je vais être occupé pour un petit bout de temps, alors venez pas m’emmerder. »
Assez perturbés, les jeunes gens se jetèrent un regard déboussolé avant de se décider à faire le tour de lieux. Mais où étaient-ils donc tombés ? Qui était Saul Gook exactement, et que faisait-il ici ? Ils ne tardèrent pas à en avoir un vague idée.
Visiblement, « l’Armurerie des Frères de l’Acier » avait du être une entreprise dont la principale activité consistait à fabriquer et à vendre des armes blanches plus ou moins traditionnelles. Ouvrant quelques cartons, ils y découvrirent des tas d’épées, couteaux, haches, lances, arcs et arbalètes, armures médiévales, bref tout un arsenal d’outils de guerre antiques. Si certains étaient les reproductions d’armes véritablement utilisées par le passé, d’autres semblaient plus modernes, avec des formes innovantes et parfois totalement improbables, comme cette gigantesque épée à trois lames impossible à manier du fait de son poids ou cette hache tout droit sortie d’un roman d’heroic fantasy. Une bonne partie des objets avaient l’air principalement destinés à la décoration, les lames n’étant pas aiguisées et leur solidité sujette au doute, mais beaucoup d’armes étaient tout de mêmes utilisables, sans doute conçues pour les amateurs de sports médiévaux, de la chevalerie à la chasse à l’arc.
Un vrai paradis pour Kenji, qui s’empressa de chercher où étaient stockés les katanas. Il allait être servi. Visiblement, les dirigeants de l’entreprise avaient une affection particulière pour le Japon médiéval. Vers le fond de l’usine, dans une pièce adjacente aux quartiers administratifs, se trouvait une formidable collection de sabres, armures et armes diverses du pays du soleil levant. Disposés sur des présentoirs recouvrant les quatre mûrs, tous ces outils de guerre n’attendaient que des mains pour les manier, baignant la pièce dans une atmosphère calme et puissante. Des katanas rutilants, des lances de deux mètres, de solides hallebardes, des arcs gigantesques, c’était plus que le tueur de goules en avait jamais rêvé. Il en eut presque les larmes aux yeux et remercia mille fois l’univers pour cette chance fabuleuse. Il restait une poignée d’êtres humains dans ce pays, et il était tombé sur le seul qui connaissait un endroit de ce genre.
Il resta de longues minutes à contempler les armes avant d’oser les caresser, en sortir quelques unes de leur fourreau. Bien qu’impressionnés par cet arsenal, ses camarades finirent par se lasser et préférèrent aller se restaurer et prendre du repos, laissant le tueur de goules à sa fascination. Il n’avait aucune connaissance dans le domaine de la fabrication de lames, mais il ne lui fallut pas bien longtemps pour déterminer quels étaient les meilleurs sabres. Une question d’instinct, d’affinité avec les katanas. Il n’avait besoin que de dégainer le sabre et d’effectuer quelques mouvements pour savoir si celui-ci lui convenait.
Bon nombre de présentoirs étaient vides : visiblement, d’autres survivants avaient du s’équiper ici. Peut-être les employés de l’usine, qui s’étaient armés avant de tenter de retrouver leur famille. Kenji espérait que Saul Gook le laisserait faire de même. Il avait littéralement eu un coup de foudre pour un magnifique daisho – couple traditionnel constitué d’un katana et d’un wakizashi, sabre plus court, ensemble que tout samouraï se devait de porter à la ceinture – et il ne se voyait pas repartir sans. Il en ferait la requête à Saul quand celui-ci serait moins occupé ou de meilleure humeur, si du moins cela était possible.
Quittant à regret cette salle merveilleuse, il rejoignit ses amis et se força à prendre un peu de repos aux côtés de Faye. Il ne dormit pas longtemps mais se réveilla parfaitement en forme, nez à nez avec les deux chats qui étaient sortis du bus pour explorer ce nouveau domaine. Kenji se leva en prenant le soin de ne pas déranger ses amis exténués et se servit dans la réserve de vivres. Les félins traînèrent dans ses jambes jusqu’à ce qu’il leur donne à manger, puis il décida d’aller voir leur hôte pour discuter un peu, si celui-ci en avait envie.
Il n’était plus à l’établi où les jeunes gens l’avaient laissé travailler. Les processeurs avaient été littéralement désossés, sans doute pour récupérer les minuscules fils noirs qui reposaient dans une coupelle – les nanotubes, se rappela Kenji. Le jeune homme voyait mal comment des choses à l’air si fragile pouvaient constituer une arme. Il chercha l’armurier pour lui poser la question, et le trouva dans une petite pièce bien fermée où régnait une chaleur infernale.
A l’intérieur était allumé une sorte de four étanche, dans lequel étincelait un long croissant de métal rougeoyant. Un sabre en train d’être forgé, devina Kenji. Toujours équipé de son casque de soudeur, Gook pianotait sur un clavier tout en observant d’étranges outils travailler automatiquement sur la lame.
« C’est ça, votre « arme ultime » ? » interrogea Kenji.
L’armurier ne l’avait pas entendu entrer et sursauta au son de sa voix. Le tueur de goules crut que l’homme allait l’incendier pour l’avoir dérangé en plein travail, mais ce ne fut heureusement pas le cas.
« Tu devrais pas rester là, lui dit Gook d’une voix fatiguée. La lumière va te flinguer les yeux.
-    Et vous ? Je croyais que votre casque amplifiait la luminosité, justement.
-    C’est un régulateur de lumière. Amplificateur ou réducteur.
-    Super pratique. Dites-moi, vous avez pris une pause, depuis qu’on est arrivés ? »
Sans doute pas, vu les cernes sous ses yeux quand il retira son masque. Kenji le convainquit de s’arrêter un moment, le temps au moins de grignoter quelque chose. Ils allèrent s’installer dans ce qui devait être la salle de pause, où Kenji se roula un joint tandis que son camarade se restaurait. Le jeune homme le questionna encore sur ce qu’il faisait, sur son « arme ultime » et l’intérêt des nanotubes, mais l’armurier se refusait pour le moment à tout commentaire.
« De toute façon, j’en ai bientôt terminé, l’informa-t-il. Si vous restez deux ou trois jours, vous pourrez peut-être voir le résultat.
-    Je ne sais pas si on va beaucoup s’attarder ici, intervint Aya, qui les avait rejoint en compagnie de Gina. On a encore de la route à faire.
-    Oh, vous retrouverez vos amis, pas la peine de vous presser.
-    Comment vous pouvez le savoir ?
-    Je sais beaucoup de choses, jeune fille. Par exemple, je sais que ce que ton pote fume là, ça s’appelle de la super-weed. Et qu’il parait que ça protège de la contamination par les zombies. »
Ils le regardèrent avec des yeux ronds. Cet homme étrange s’était enfin décidé à parler. Et visiblement, il avait des choses à raconter.
« C’est bien de la super-weed, confirma Gina, incrédule. Comment vous savez ça ? Et d’où vous sortez une énormité pareille ? De la drogue qui protège de la goulification ? C’est complètement absurde.
-    Je le tiens pourtant du créateur de cette dope. Un certain Jack. J’ai comme l’impression que vous le connaissez… »
Aya et Gina lui avaient presque sauté au cou. Ainsi, Jack était bien en vie. Et les adamsiens étaient passés par ici. Moins d’une semaine auparavant, leur apprit Gook.
« Vous avez d’autres infos ? interrogea Aya. Quelle route ont-ils pris ensuite ?
-    Et comment ils se sont tirés de la base ? Ils ont réussi à semer l’armée de goules ? le pressa Gina.
-    Doucement, doucement, les filles. Je vais vous raconter tout ce que je sais. Laissez-moi seulement finir de manger et tirer une ou deux taffes de ce pétard. »
Le temps qu’il s’exécute, Vicious les avait rejoints. Tous se réunirent autour de Saul Gook et d’un bon tas de super-weed pour écouter son récit.

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Tistou Lacasa 22/12/2009 17:55


C'est fou, avec la fin du monde, les vieilles traditions comme le contage reviennent en force. Pourtant c'est tout à fait crédible.