Chapitre 89 : voyage

Publié le par RoN

Quand Vicious ressortit de la maison où reposait désormais la similigoule, il tomba nez à nez avec Kenji, appuyé contre un mûr et fumant ce qui ressemblait fort à un joint. Pendant quelques secondes, le tueur de goules sonda son camarade d’un regard indéchiffrable, sans dire un mot.
« Elle est morte ? demanda-t-il finalement.
-    …Ouais, répondit Vicious après un silence. Je l’ai…
-    Oh, je n’ai aucune envie de connaître les détails. J’imagine que tu as fait ce qu’il fallait, quels que soient les moyens que tu as employé… Je te conseille d’éviter de le dire aux filles.
-    J’en avais pas l’intention.
-    En tout cas, ne t’avise pas d’approcher de Faye, vieux psychopathe. Ou même de lui lancer un regard de travers. Ou t’auras affaire à moi.
-    Pas de risque. Je suis « rassasié » pour un moment… C’est un pétard que t’as là ? »
Kenji acquiesça avant de faire tourner le joint. Il avait trouvé un bureau de tabac quasiment intact, et s’était rempli les poches de cigarettes, feuilles et tabac à rouler. Voilà qui les changerait de la super-weed fumée pure.
Les deux hommes retournèrent tranquillement vers leur bus, Vicious savourant ce pétard bienvenu après la débauche à laquelle il s’était livré. Il se sentait serein, comme près avoir effectué une bonne action. Kenji l’avait dit, il avait fait ce qu’il fallait (même si sa méthode était bien loin d’une exécution rapide et sans douleur). Mais en revenant au véhicule, il fut accueilli par trois véritables furies. Il allait lui falloir s’expliquer, et vite.
« Où elle est ? l’interrogea Gina en le prenant par la chemise. Qu’est-ce que tu as fait à cette pauvre femme ?
-    On avait décidé de la garder avec nous ! ajouta Aya. On a voté !
-    Du calme, les filles ! les exhorta Vicious. La similigoule a réussi à se libérer. Elle m’a attaqué et j’ai été obligé de la tuer.
-    Tu pense peut-être qu’on va croire un tordu comme toi ? répliqua Faye.
-    Kenji était là. Il a tout vu. Vous n’avez qu’à lui demander. »
C’était pousser le bouchon. Le tueur de goules avait beau l’approuver, rien n’empêchait de le balancer, leur indiquer le lieu où se trouvait le corps de la similigoule. Vicious s’en voulut de ne pas avoir planqué le cadavre, de ne même pas l’avoir détaché. Si les filles le trouvaient, il était fini. Elles réaliseraient que leur compagnon n’était pas digne de confiance et le chasseraient, le tueraient peut-être. Mais par bonheur, Kenji hocha la tête.
« Le vicieux a pas eu le choix, mentit-il. Elle était déchaînée, impossible à maîtriser. Allez, n’en faites pas toute une histoire, les filles. C’est bien mieux comme ça. »
Loin d’être d’accord, les femmes tempêtèrent encore plusieurs minutes contre leurs hommes, mais le mensonge de Kenji les avait convaincues. Elles ne demandèrent même pas à voir le corps pour s’assurer des circonstances de la mort. Le tas de tabac qu’avait ramené le tueur de goules les apaisa un peu, mais Aya et Gina lançaient régulièrement des regards noirs à Vicious. Leur confiance envers lui avait été sérieusement ébranlée. Heureusement qu’elles ignoraient la vérité sur l’exécution de la similigoule.
Leur humeur s’adoucit un peu quand ils reprirent la route, quittant enfin ce satané village. Vicious fit de son mieux pour se montrer le plus aimable possible, ce qui n’était pas très difficile car sa petite « séance de détente » l’avait empli d’une quiétude fort agréable. Les doutes, les regrets d’avoir trahi Aya revenaient parfois le titiller, mais il les écartait bien vite. Ca ne servait à rien de se torturer l’esprit avec ça. S’accepter soi-même, telle est la clé du véritable bonheur.
Gina ne lui adressait pas beaucoup la parole, et il renonça à essayer de se rapprocher d’elle. Du moins pour le moment. La tension sexuelle qui l’habitait depuis des jours avait été évacuée, et il ne ressentait plus le besoin urgent de se lier intimement avec quelqu’un. L’institutrice finirait bien par lui donner sa chance. Et si ce n’était pas le cas, il trouverait sans doute d’autre occasions de s’adonner au libertinage durant leur long périple.
Le retour des joints aidant, Aya lui pardonna bien vite d’avoir tué la similigoule. Elle-même admit que cela aurait été très difficile de voyager avec cette bombe à retardement attachée dans le fond du bus. Et elle croyait sincèrement que Vicious avait changé, n’imaginant pas qu’au contraire, il gardait son côté monstrueux enfoui au fond de lui, endormi mais loin d’être enterré.
Plusieurs jours passèrent tranquillement. Les kilomètres s’égrenaient, les rapprochant tout doucement de la Chaîne Platte. Ils continuaient à rouler de nuit et à se reposer le jour, s’arrêtant parfois dans des petits villages, pour la plupart aussi déserts que celui où ils avaient rencontré la femme qui se prenait pour une goule. Mais il leur arrivait tout de même de rencontrer des hordes de monstres, heureusement jamais trop nombreux. La bataille la plus rude qu’ils durent mener se déroula à une trentaine de kilomètres d’une grande ville, contre environ cinquante zombies. Pour la première fois depuis des jours, ils furent contraints d’utiliser leurs armes à feu pour ne pas laisser les dangereux évolués déchirer les grilles de protection. Les jeunes infectés, ceux qui pouvaient encore passer pour des humains et qui pullulaient au début de l’épidémie, se faisaient de plus en plus rares. La plupart des goules en étaient à un stade avancé de leur évolution, ressemblant à de véritables démons échappés des enfers. Une haute taille due à leurs membres longs et aplatis, une peau gris sombre qui facilitait leur camouflage, un visage inexpressif, sans traits distinctifs, d’épaisses griffes noires leur permettant de percer le métal ou de s’accrocher n’importe où. Les monstres les plus évolués étaient capables de faire des bonds faramineux et de bouger à une vitesse extrême.
Les os de leurs bras et jambes devenaient si plats qu’ils finissaient par constituer de vraies lames, sans doute assez coupantes pour trancher un humain en deux. Les monstres s’en servaient uniquement pour se défendre, se protéger des balles ou des coups, mais il y avait fort à parier qu’ils ne tarderaient pas à réaliser que leurs membres pouvaient aussi servir d’arme.
Sous le regard dégoûté des filles, Kenji avait essayé de vider et nettoyer les os de ces super-zombies, espérant pouvoir s’en faire des lames aussi efficaces que son regretté katana. Cela aurait certainement été possible, à condition d’avoir un minimum d’outils pour tailler les os, les rendre plus maniables, leur donner un bout pointu. Mais Kenji était bien incapable de tels travaux, et il se contentait généralement de son boken et de quelques couteaux pour faire ce qu’il faisait le mieux.
Ils rencontrèrent également quelques animaux-zombie : un chien, sans doute contaminé peu de temps auparavant car conservant son ancienne forme ; quelque chose qui ressemblait à un mouton mutant sans poil – « une vraie gueule de porte-bonheur, celui-là ! » avait commenté Vicious ; et un groupe de trois créatures terrifiantes, qui devaient probablement être des vaches dans leur ancienne vie, mais qui n’en avaient plus beaucoup l’allure, et encore moins la tranquillité. Heureusement, Kenji se tint à ses bonnes résolutions et ne demanda pas à affronter ces horreurs. Ils se contentèrent de les cribler de balles avant de mettre les voiles.
Ils ne virent par contre aucun survivant. Soit ceux-ci restaient bien planqués dans des places-fortes comme la base d’Adams, soit les évolués avaient fini par les éradiquer. De toute façon, le petit groupe ne perdait pas de temps à rechercher d’éventuels rescapés, se concentrant sur leur propre survie et leur but de moins en moins lointain.
Mais un soir, alors qu’ils se rapprochaient dangereusement de la ville d’Aerion, modeste cité comptant une ou deux dizaines de milliers d’habitants avant l’épidémie, cela changea. Malgré le danger que représentaient les grandes villes, le groupe s’était résolu à y passer, le seul détour possible impliquant une bonne centaine de kilomètres supplémentaires. Ils ne comptaient de toute façon pas s’aventurer dans la cité même. Si tout se déroulait bien, ils pourraient la contourner par son périphérique, restant loin du centre qui devait grouiller de monstres.
Mais alors qu’ils s’engageaient dans une zone industrielle bordée d’une petite banlieue pavillonnaire, ils firent une rencontre inattendue. Le jour n’allait pas tarder à se lever et la nuit avait été rude : ils avaient du affronter trois meutes, dont une de près de trente goules qui leur avait donné du fil à retordre. Tous étaient exténués et Vicious, au volant, sentait ses yeux le picoter. Ses amis comataient à l’arrière, partageant un énième joint, quand ils furent méchamment secoués alors que le chauffeur pilait comme une brute.
« Bordel, tu pourrais prévenir ! s’exclama Aya. Qu’est-ce qui se passe ?
-    Y a un mec, là devant… Enfin, je crois que c’est un mec… »
Tous se précipitèrent à l’avant pour observer la silhouette qui se découpait dans la lueur des phares. Ce n’était pas une goule, ça s’était sûr. Habillé de noir des pieds à la tête, le visage masqué par un casque de soudeur, ce qui devait être un homme avait bien failli se faire renverser par le véhicule. Mais il restait là, immobile devant le bus, comme un lapin pétrifié par la lueur des phares. Il tenait une petite arbalète dans une de ses mains gantées de cuir, un sac à dos était passé à ses épaules, et à sa ceinture était passée une arme qui fit battre le cœur de Kenji. Le tueur de goules se frotta les yeux pour être sûr de ne pas halluciner, mais c’était bien un katana qu’il voyait là.
« Qu’est-ce que tu fous là, mec ? interrogea Vicious en sortant la tête par la fenêtre. Tu montes avec nous ? »
L’homme ne lui répondit pas, et après un instant, tourna les talons et s’éloigna d’un pas tranquille. Interloqués, les jeunes se regardèrent sans trop savoir quoi faire.
« On continue ? proposa Vicious en haussant finalement les épaules.
-    Le jour va se lever, il va falloir qu’on s’arrête, objecta Kenji.
-    On pourrait rouler encore une heure… Mais tu as quelque chose en tête, le tueur… N’est ce pas ?
-    Possible, répondit-il avec un sourire. Attendez-moi là, si vous voulez bien. Je vais aller faire connaissance avec ce type… »

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