Chapitre 84 : doutes

Publié le par RoN

« Pourquoi on ne resterait pas ici, Faye ?
-    Qu’est-ce que tu entends pas là ? Je ne pense pas qu’Aya ait envie de renoncer à chercher son mec…
-    Je ne parle pas d’Aya ou des autres, mais de toi et moi. On pourrait vivre ici tous les deux, tranquilles comme sûr notre île. »
Cela faisait une dizaine de jours qu’ils étaient partis de la base d’Adams en direction des montagnes, où ils espéraient retrouver le groupe de Jack. Ils en avaient vu, des choses. De nouveaux animaux zombies, des hordes de goules, des villages incendiés. Le pays semblait entièrement dévasté. Un matin, ils avaient même découvert un pont complètement recouvert de cadavres. Intrigués, ils s’en étaient approchés pour constater que les corps étaient ceux de centaines de zombies. Une sacrée bataille avait été livrée ici. Les survivants avaient du faire un détour de plusieurs dizaines de kilomètres pour trouver un autre moyen de traverser le fleuve, la montagne de cadavres empêchant tout passage. Mais ce carnage leur avait un peu remonté le moral. Visiblement, les humains n’avaient pas encore dit leur dernier mot.
Cela n’avait cependant pas empêché Kenji de s’enfoncer peu à peu dans une profonde mélancolie. Il n’était plus motivé par ce voyage. Cela faisait trois jours que son précieux katana avait été brisé, et il ne pouvait s’empêcher de déprimer. La super-weed et la tendresse de Faye ne le réconfortaient pas beaucoup. L’accident qui lui avait coûté son sabre était pour lui la preuve qu’il s’était fourvoyé. Il avait eu tort d’affronter ce monstre, de rechercher le combat. La perte de son fidèle katana, qui l’avait accompagné dans les moments les plus difficiles, remettait en question tout ce qu’il avait accompli jusque là. Si l’univers avait décidé de le priver de son arme, c’était bien pour lui montrer que ce qu’il faisait était parfaitement inutile. L’essence même de son esprit de guerrier avait été détruite, et il cherchait en vain une nouvelle raison de vivre.
Bien entendu, ils avaient toujours des armes. Fusils, pistolets, battes de base-ball, les moyens de pourfendre de la goule étaient nombreux. Kenji s’était rabattu sur un bôken, mais un sabre en bois était loin de lui donner les sensations qu’il éprouvait le katana à la main. Le cœur n’y était plus et il se questionnait sans cesse. Certes, rien ne l’empêchait de continuer à se battre. Mais dans quel but ? Les choses n’étaient plus les mêmes sans la tige d’acier tranchante qui lui avait permis d’envoyer au trépas des centaines de monstres, qui faisait de lui un prédateur plus dangereux encore que les puissants évolués. Il n’avait plus aucun plaisir, se sentait vulnérable et envahi par un profond sentiment d’impuissance.
Faye avait fait de son mieux pour le consoler. Merde, cette attitude était puérile ! On aurait dit un gamin, triste d’avoir cassé son jouet favori. En quoi une épée avait-elle le pouvoir de lui donner goût à la vie ? Elle était bien incapable de le comprendre. Mais Faye comptait sur Kenji, elle avait besoin de lui, de sa force, de son courage. Voir son amoureux dans cet état la peinait. Il fallait qu’il garde courage. Après tout, il était parfaitement possible de trouver un autre katana. Mais où chercher, dans ce pays dévasté et dont les sabres japonais n’avaient jamais fait partie de la culture ? Les chances étaient très minces, et Kenji le savait.
Son malaise était de toute façon plus profond. Il ne voyait plus l’utilité de se battre, de survivre à ces hordes de monstres pour trouver des gens qu’il connaissait à peine. A quoi bon continuer à lutter, alors que les zombies étaient déjà beaucoup plus nombreux que les humains ? Aussi songeait-il à abandonner son existence de guerrier pour mener une petite vie calme et éloignée des affrontements. Et la ferme déserte dans laquelle le groupe s’était arrêté semblait être le lieu parfait pour s’établir. Des terres cultivables, un puit, un toit et la femme qu’il aimait, c’était tout ce dont il avait besoin.
« On a pas vu de zombie depuis deux jours, continua-t-il. Ce coin est parfait. Personne ne viendra jamais nous emmerder, et les hordes de goules ne s’aventureront pas jusque là. On devrait s’y installer.
-    C’est vrai que c’est tentant, admit Faye. Mais tous les deux, on ne pourra pas reconstruire une société…
-    Reconstruire une société ? Tu y crois vraiment ? 
-    C’est ce qu’espère Aya. Et Gina. Dans leur base, ils étaient sur la bonne voix.
-    Connerie. J’ai parcouru ce pays pendant des mois. J’ai vu plus de goules que tu peux en imaginer. Les hommes sont morts, le territoire est totalement infesté. Si on se regroupe, les goules finiront par tous nous avoir. La seule chose que l’on peut faire, c’est rester en petit nombre dans des coins paumés comme celui-là. Profiter de la vie, oublier l’illusion d’une reconstruction. L’humanité a perdu.
-    Non, je ne crois pas. Si on retrouve le groupe de Jack…
-    Qui te dis qu’on y arrivera ? Ils sont peut-être déjà tous morts ! On a pas vu une seule trace de leur passage depuis qu’on est partis. On ferait mieux de laisser tomber, ma chérie. Reste ici avec moi.
-    Je… je ne sais pas… Je t’aime, Kenji, mais j’ai besoin de voir d’autres gens. Je veux garder l’espoir qu’un renouveau est possible. Non, je SAIS que les hommes ont un avenir. J’en ai la preuve en moi…
-    Qu’est-ce que tu veux dire ?
-    Je crois que je suis enceinte. J’ai pas eu mes règles depuis deux mois, et tu as sûrement remarqué que je suis parfois malade… »
En effet, il n’était pas rare que la jeune femme soit prise de nausées ou de mal à l’estomac. Mais Kenji l’attribuait à leur alimentation pas vraiment équilibrée. En réalité, Faye aurait été enceinte ? Merde, voilà bien quelque chose que le tueur de goules n’attendait pas. Au fond, ça n’avait rien de bien étonnant. A s’envoyer en l’air sans protection comme ils en avaient l’habitude, cela devait arriver un jour où l’autre. Kenji était pour l’instant bien incapable de réaliser qu’il allait devenir père, et cela ne changeait de toute façon rien au problème.
« Raison de plus pour habiter ici. On pourra élever ce bébé tranquillement, sans craindre les attaques de goules.
-    Et les animaux-zombies ? Il y en aura de plus en plus.
-    Je m’en occuperai.
-    Mais est-ce que tu sauras t’occuper d’un accouchement ? J’ai peur, Kenji. Je ne veux pas être toute seule quand ça arrivera. Je voudrais un médecin, ou quelqu’un qui s’y connaisse un minimum… Non, je n’ai pas envie de rester ici. On doit rester avec Aya. »
Que pourrait-il dire pour la faire changer d’avis ? Pour la rassurer ? Il l’ignorait. Au fond, elle avait raison. Tuer ne posait aucun problème au jeune homme, mais donner la vie ? C’était largement au-dessus de ses qualifications.
Cela ne fit que renforcer son trouble. Il ne savait vraiment plus où il en était. Il se sentait si fatigué, si las, si perdu. Faire des enfants avait-il seulement un sens ? Pourquoi venir au monde, si c’était pour mener une vie constamment menacée ?
Si l’infection avait pu être maîtrisée, si les autres pays s’en étaient mieux sortis que le leur, pourquoi les choses ne s’amélioraient-elles pas ? L’humanité avait très probablement perdu, l’espoir d’une reconstruction était une illusion. Il était inutile de continuer à chercher les survivants d’Adams, quête dont ils ne verraient sans doute jamais la fin. La belle Aya pouvait croire en l’amour, en un futur où elle et celui qu’elle aimait seraient réunis. Mais Kenji n’avait pas besoin de parcourir ces centaines de kilomètres. Faye était là, avec lui, et ils pourraient profiter d’un semblant de bonheur dès maintenant. Pourquoi voulait-elle tant croire qu’une vie meilleure les attendait dans les montagnes ? Mieux valait abandonner, oublier tout ce chaos, cette lutte incessante pour la survie, ces monstres qui se multipliaient, et profiter de chacun de ses souffles jusqu’à une mort de toute façon inévitable.
Kenji en avait assez de ces doutes, de ces faux espoirs. Avant de rencontrer Faye, il ne se posait pas de question, vivait au jour le jour sans se soucier de l’avenir. L’amour valait-il le coup d’endurer toutes ces souffrances ? Ah, tout était si simple quand il était seul, qu’il ne tenait à rien, pas même à sa propre vie.
Et après tout, qu’est-ce qui l’empêchait de repartir ? Il était incapable de trouver un sens à sa vie. Aussi peut-être valait-il mieux laisser tomber et se relancer seul sur les routes, affrontant les goules jusqu’à rencontrer celle qui lui apporterait le repos tant mérité… Plutôt que d’abandonner sa vie de guerrier, il pouvait s’y relancer à corps perdu, telle une flamme qui brûle vivement avant de s’éteindre.
Même sans katana, redevenir un combattant pendant quelques temps lui apporterait un certain réconfort. Abandonner Faye, et l’enfant qu’elle portait en elle ? Cela lui serait difficile, c’était certain. Il en souffrirait beaucoup. Du moins au début. Mais peu à peu, son souvenir s’estomperait, comme s’étaient effacés ceux de son ancienne vie. Oui, cela était tentant, plus encore que de s’établir dans cette petite ferme et attendre passivement la fin de son existence.
Ces sombres pensées en tête, Kenji laissa Faye seule pour marcher un peu, prétextant faire le tour de la propriété pour s’assurer qu’aucune goule ne traînait dans le coin. Triste et soucieuse, la jeune femme alla rejoindre ses camarades assoupis à l’intérieur de la maison. Le bôken sur l’épaule, le tueur de goules fit quelques centaines de mètres, songeant de plus en plus sérieusement à laisser tomber ses compagnons. Vivre ici en ermite n’aurait aucun sens, pas plus que de continuer ce voyage vers les montagnes. Si Faye refusait bel et bien d’habiter dans cette ferme avec lui, il se lancerait dans sa dernière croisade, affrontant le plus de goules possible jusqu’à ce qu’elles aient sa peau. Et sans katana, cela ne prendrait sans doute pas bien longtemps.

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Tistou Lacasa 22/12/2009 17:05


Tu fais vraiment du bon boulot avec cette histoire...


RoN 22/12/2009 18:10


Ehe, merci ça fait plaisir ^^ Pourtant je stagne à 6-7 lecteurs par jour... Pas énorme, mais ça suffit à me donner l'enviee de continuer !