Chapitre 83 : l'esprit du guerrier

Publié le par RoN

« Kenji, arrête ! Je ne te laisserai pas sortir tout seul ! »
Le sabre à la main, le tueur de goules avait l’air bien décidé à aller se frotter au sanglier-zombie. Mais sa petite amie tenait trop à lui pour le laisser prendre un tel risque. Affronter des goules était une chose. Se faire un monstre de plus de cinq cent kilos au katana en était une autre.
« Pas la peine de tuer cette bestiole ! objecta Faye. On n’a qu’à se tirer d’ici en l’ignorant.
-    Et tout le matos qu’on a laissé dehors ? Ce serait stupide de l’abandonner…
-    C’est encore plus stupide de vouloir te battre avec ce monstre ! Tu n’es même pas encore remis de tes blessures !
-    Mais si, ça va. Aller Faye, tu n’es pas ma mère. Laisse-moi m’amuser un peu.
-    T’amuser ? T’es complètement cinglé, mon chéri ! Aidez-moi un peu à le convaincre, vous autres ! »
Mais leurs camarades n’avaient pas grand-chose à dire. Ils regardaient la scène avec un certain amusement, attendant juste que le couple finisse par prendre une décision. Gina avait entendu parler des prouesses de Kenji, et elle réalisait que le tueur de goules était aussi téméraire qu’on le lui avait décrit.
« C’est clair que cette bestiole est beaucoup plus dangereuse que les goules normales, dit-elle. Ca ne te fait pas peur, Kenji ? »
Peur ? Le jeune homme était-il seulement capable d’éprouver un tel sentiment ? Que pouvait-il craindre ? La mort ? Cela faisait bien longtemps qu’il n’avait plus peur de mourir. Durant ses longs mois d’errance dans les terres infectées, il était passé maintes fois près de son trépas, sans ressentir la terreur religieuse éprouvée par la plupart des gens. Finalement, vivre vingt ou soixante-dix ans ne fait pas une grande différence. Combien d’enfants sont décédés avant même d’avoir été en age de parler ? Combien de vieillards ont passé des décennies à ne rien faire si ce n’est se décomposer vivant ? L’univers est absurde par définition, et la vie d’un homme, noyée dans la masse de toutes les autres, n’a aucune importance en soi. Quoi qu’il arrive, l’être humain n’est qu’éphémère, la mort pouvant s’abattre sur lui à tout moment sans qu’on puisse y faire quoi que ce soit. La seule solution est donc d’accepter cette fatalité, aussi dure soit-elle, et d’être satisfait de son existence à chaque instant pour pouvoir accepter la mort avec sérénité. Telle est précisément la philosophie du guerrier. Celui qui choisit de vivre pour le combat doit être résolu à mourir à tout moment, et à s’en contenter pleinement.
Bien-sûr, Kenji tenait tout de même à la vie. Accepter l’éventualité de sa mort ne signifie pas être suicidaire. Mais la sensation qu’il éprouvait en situation de survie, l’intensité de la réalité, le pur dilemme du « tuer ou être tué », ah, cela valait toute la drogue du monde. Kenji était un combattant, un vrai guerrier qui tremblait d’impatience à chaque fois qu’il se trouvait face à un adversaire puissant. Et niveau puissance, on faisait difficilement mieux que ce sanglier-zombie. Non, il ne pouvait pas renoncer à affronter le monstre.
Ses sourcils se froncèrent et il mit fin aux suppliques de Faye d’un geste de la main. La jeune femme vit dans ses yeux qu’elle avait intérêt à laisser tomber. Personne ne pouvait arrêter le tueur de goules quand il avait ce regard. Mieux valait ne pas tenter de s’interposer entre un junkie et son fixe… Il était égoïste, il le savait, mais il avait accepté depuis longtemps cette part de lui-même, ces moments où plus rien n’importait, si ce n’était mettre sa force à l’épreuve. Faye avait peur pour lui, certes, mais après tout, c’était bien cette force sauvage, animale, qui l’avait attirée chez le jeune homme. Aussi elle et ses camarades se regroupèrent-ils loin de la porte du bus, pour attirer le monstre et permettre à Kenji de sortir.
Celui-ci sautilla un instant sur place, frappa dans le vide, avant de se débusquer et considérer le sanglier face-à-face. Celui-ci stoppa immédiatement ses charges contre le bus et se rapprocha lentement de l’humain.
« C’est ça, ramène-toi, Pumba, murmura Kenji sans trop savoir d’où il sortait ce sobriquet. Je vais te tailler un bon gigot… »
C’était bien beau, mais comment venir à bout d’une telle montagne de muscle et de férocité ? Le seul point faible des goules était le cerveau. Mais la lame du katana serait-elle assez tranchante pour pénétrer le crâne de ce monstre ? Etait-il possible de couper cette énorme tête avec un cou quasi-absent ? Là était tout le plaisir de ce challenge.
Le guerrier n’eut de toute façon pas le temps de tergiverser, car le sanglier fonça sur lui avec une vitesse surprenante pour sa taille et ses courtes pattes. Kenji plongea en frappant par instinct, évitant de peu les gigantesques canines du monstre. Sa lame mordit le flanc de la bête, l’entaillant sur presque toute sa longueur. Mais pas assez profondément pour handicaper la créature, qui s’arrêta en dérapant avant de revenir à la charge. Kenji esquiva une nouvelle fois et tenta de couper les pattes du zombie. Le katana pénétra la chair, glissant sur les os épais sans les trancher.
Ah, ce que c’était bon ! Se trouver sur le fil, au bord de l’abîme, savoir que la moindre erreur lui coûterait la vie, le transformerait en créature assoiffée de sang. Il sentait le moindre de ses muscles, l’électricité dans sa colonne vertébrale, la réalité lui apparaissait avec une clarté surnaturelle, il avait une conscience aigue de son adversaire. Ca, c’était vivre. Rien dans cet univers ne pouvait lui apporter une pareille sensation. L’amour, la drogue, tout cela n’était rien à côté d’un bon duel à mort. Et le katana, lourde pièce d’acier dans sa main, était la quintessence de cette philosophie, l’incarnation même de l’esprit guerrier, l’objet qui faisait de Kenji une arme vivante que rien ne pouvait arrêter.
Le sourire aux lèvres, il se mit à tourner en rond autour du sanglier. Ce genre de mouvement mettait le monstre en difficulté, et le jeune homme réussit à lui porter plusieurs coups sans que la créature ne l’atteigne. Mais ces blessures ne la perturbaient en rien. Il fallait viser la tête. Et pour ça, la seule solution était d’attaquer de face. Bougeant le plus rapidement possible, Kenji feinta, se rapprocha, recula, évitant de peu les dents mortelles et suintantes de bave. Le monstre ne se lassait pas, ne perdait pas patience.
Ne parvenant pas à atteindre directement un point vital, Kenji détourna son attaque pour porter un puissant coup de sabre au niveau de l’articulation d’une des pattes. Cette fois, cela fut suffisant pour que le monstre s’affaisse à genou, et le guerrier en profita pour frapper de toutes ses forces, à l’endroit qui devait correspondre à la nuque du sanglier. Mais c’était mal évalué, ou bien le coup manquait de puissance. Toujours est-il que la lame resta figée dans la colonne vertébrale du monstre, sans trancher toute sa tête, et une ruade envoya valser Kenji.
« Ca suffit ! cria Faye de l’intérieur du bus. Tire toi, on va le flinguer ! »
Sa voix attira un instant l’attention du monstre, et Kenji ne perdit pas cette occasion. Il plongea au-dessus du sanglier, saisissant son katana au vol, et se remit instantanément en garde.
« Je vais l’avoir ! promit-il. Laissez-moi une dernière chance ! »
Faye était visiblement terrorisée, et ses amis tout aussi inquiets. Kenji choisit donc de ne pas faire s’éterniser encore le combat. Il avait une idée en tête. Cela marcherait probablement, mais était extrêmement risqué. Raison de plus pour essayer. Une belle victoire ne s’acquiert que de justesse.
L’œil déterminé, il pointa son sabre vers le monstre, le tenant fermement des deux mains et visant l’œil de la créature. Celle-ci racla le sol d’un coup de sabot, avant de foncer une nouvelle fois vers l’être humain. Au moins, les animaux zombies n’avaient pas l’intelligence des goules. Mais vue leur férocité, cela n’était pas forcément nécessaire pour en faire des prédateurs redoutables.
Cette fois, Kenji resta fermement campé face à la créature. Alors que celle-ci allait l’empaler avec ses deux canines surdimensionnées, les bras du jeune homme se tendirent et la pointe du sabre pénétra dans l’œil du monstre, s’enfonçant jusqu’au cerveau, le foudroyant instantanément. La force de la charge fit glisser le guerrier en arrière, fermement agrippé au manche du sabre. Mais le poids et la puissance du monstre étaient tels que la lame ne résista pas à la pression et se brisa net à mi-longueur. Choqué par cette vision comme il l’aurait été devant la mort de Faye, Kenji fut renversé par le cadavre, manquant de peu de s’embrocher sur le bout de la lame figé dans le crâne du monstre.
Il se remit immédiatement sur ses pieds, prêt à repartir à l’attaque, mais le sanglier était bel et bien vaincu. Ecroulé sur le flanc, un morceau de métal planté dans l’œil, il resterait définitivement immobile. Ce qui, finalement, ne réjouit pas beaucoup le tueur de goules. Car cet exploit lui avait coûté son trésor le plus précieux, la première chose dont il était tombé amoureux dans sur cette terre.

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Une larme coula sur sa joue alors que de ses mains glissait le katana brisé.


(image extraite du manga Enfer et Paradis)

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