Chapitre 77 : chasse

Publié le par RoN

« Ils sont des centaines, peut-être des milliers, annonça Béate en grimaçant. Une véritable armée, à même pas un kilomètre de la base… »
La jeune fille montrait rarement ses émotions, en particulier la peur. De tous les habitants d’Adams, elle était sans doute celle qui craignait le moins les goules, ou en tout cas qui masquait le mieux sa terreur. Mais son air paniqué quand elle rentra de sa petite chasse prouvait bien qu’ils allaient avoir à gérer leur plus gros problème depuis le début de l’épidémie.
Dès le lever du soleil, les survivants s’étaient à nouveau répartis tout autour du camp pour guetter l’éventuelle arrivée de la gigantesque horde qui avait poursuivi les lamidiennes. Et au bout d’une heure, ce qu’ils craignaient s’était produit. Un petit groupe d’une dizaine de zombies avait émergé de la forêt et s’était approché de la base avec précautions. Une cinquantaine de flingues s’étaient immédiatement braqués sur les monstres, mais personne n’avait fait l’erreur d’ouvrir le feu. Les conseils de Jack étaient suivis scrupuleusement. 
A l’extérieur, le groupe de Béate pouvait se charger de la meute. En repérant les humains isolés hors de l’enceinte, les goules s’étaient immédiatement ruées sur eux. Mais ils avaient gardé leur sang froid, s’étaient battus efficacement à coup de lance, katana et batte de base-ball, et étaient parvenus à exterminer les monstres pourtant deux fois plus nombreux. Enfin presque, car en voyant que les combattants avaient le dessus, le zombie le plus évolué avait tourné les talons et s’était enfui dans la forêt. Se remémorant la mésaventure de Carolane et ses camarades, Béate avait craint que le fuyard prévienne ses sbires. Les goules étaient-elles réellement capables d’un tel comportement ? Dans le doute, mieux valait ne pas courir le risque. Aussi la jeune fille s’était-elle lancée à la poursuite du monstre, suivie de près par Arvis Bronson.
L’évolué était rapide et agile, et les jeunes gens eurent bien du mal à ne pas le perdre de vue. Ah, pourquoi n’avaient-ils pas pensé à se fabriquer des arcs ou des arbalètes, armes silencieuses et utilisables à distance ? Heureusement,  Arvis s’était beaucoup entraîné avec sa lance. Alors qu’une montée ralentissait la fuite de la goule, il ordonna à Béate de s’écarter et projeta son arme de toute sa force. La lance s’envola en une trajectoire parfaitement rectiligne et vint embrocher violemment le monstre. Ce n’était bien entendu pas suffisant pour le tuer, mais la force de l’attaque le fit trébucher et dévaler la pente. Béate n’eut plus qu’à recevoir le zombie empalé d’un bon coup de katana.
« Sacré lancer ! félicita-t-elle son petit ami en nettoyant sa lame.
-    Merci, répondit Arvis, à bout de souffle. La vache, on l’a échappée belle… »
Ils n’imaginaient pas à quel point. Gravissant la côte qui avait été fatale à leur proie, ils se rendirent compte qu’en effet, ils avaient eu chaud, très chaud. Car le grouillement grisâtre qu’ils distinguèrent à une centaine de mètres ne pouvait pas les tromper. Si la goule avait réussi à passer la butte, tout aurait été fini.
A travers une trouée dans la végétation, les jeunes gens pouvaient apercevoir la route, envahie par des dizaines et des dizaines de monstres. Carolane avait dit vrai. Malgré les centaines de kilomètres parcourus, l’armée de Lamide avait réussi à suivre la trace des survivantes. Pour le moment elle était à l’arrêt, peut-être en train d’attendre le retour des éclaireurs. Mais cela risquait de ne pas durer. Tapis sous le couvert végétal, Béate et Arvis rebroussèrent chemin sans un bruit pour annoncer la terrible nouvelle.
Tout le monde se réunit pour discuter de la marche à suivre. Si les monstres tombaient sur la base – ou plutôt quand les monstres tomberaient sur la base, car ce n’était qu’une question de temps – les humains auraient-ils réellement une chance de tenir leur position ? Ils avaient des armes et des munitions à profusion, mais n’étaient qu’une centaine. Ce qui posait le rapport de force à un contre dix, au minimum.
« Un homme qui sait tirer peut venir à bout de dix zombies, déclara Béate. Je crois qu’on peut y arriver.
-    Mais tout le monde n’est pas expert en arme à feu, ici ! objecta quelqu’un.
-    Et on ne sais même pas combien sont ces monstres exactement, ajouta une ancienne lamidienne. S’il y en a dix mille au lieu de mille, est-ce qu’on pourra tenir le coup ? »
La réponse était évidente. Mais avaient-ils le choix ? C’était se battre ou mourir. Pas de compromis avec ces saloperies de zombies. Il fallait les tuer jusqu’au dernier, lutter jusqu’à son dernier souffle. Ou bien abandonner et se tirer une balle dans la tête.
Non, il y avait bien une autre alternative. Même s’il n’aimait pas qu’on l’appelle ainsi, Jack était le chef de la base, et il se sentait responsable de tous ces gens – sans doute parce qu’au fond, il était responsable de toute l‘épidémie. Durant sa nuit difficile, il avait réfléchi à un plan de la dernière chance.
« On pourrait s’enfuir, annonça-t-il. On embarque dans les bus et on fonce dans le tas.
-    Mais ces saloperies squattent la route ! On ne passera jamais !
-    On a pas mal d’explosifs, ici. Des dizaines de grenades, de la dynamite, quelques roquettes. On pourrait essayer de se frayer un passage… »
Tous restèrent pensifs. Ces explosifs pourraient également servir pour la défense de la base. Que fallait-il faire ? S’organiser au mieux pour lutter contre les vagues de goules qui ne tarderaient plus ? Ou bien tenter le tout pour le tout, abandonner ce camp pour repartir sur les routes ? C’était peut-être l’occasion qu’ils attendaient,  depuis le temps qu’ils parlaient de s’enfuir vers les montagnes dans l’espoir de trouver un petit havre de paix… Maintenant qu’ils étaient une centaine d’habitants, vivre à Adams allait devenir difficile. Tôt ou tard, il se pourrait bien qu’ils soient obligés de migrer. Mais ne valait-il mieux pas organiser cet exode au calme, sans les milliers de goules à leurs portes ? Cela aurait bien entendu été préférable, mais ils n’avaient pas vraiment le choix.
Se battre pour rester ou bien se battre pour s’enfuir, tel était le dilemme. Dans tous les cas, leur avenir proche s’annonçait violent. Le tout était de savoir ce qui ferait courir le moins de risque à la communauté. Ils décidèrent donc de voter. Les opinions divergeaient, mais tous savaient qu’au final, ils devraient se plier à l’avis de la majorité. Quelle que soit la décision, ils devaient rester unis pour survivre. Et à soixante trois voix contre quarante et une, ils choisirent la fuite.
Il fallait s’organiser, et vite. La tension était palpable et l’armée de goules pouvait débarquer d’un moment à l’autre. Arvis et Béate se proposèrent pour ressortir et guetter la progression des monstres. Certains restèrent en stand-by le long des clôtures, tandis que les autres préparaient l’exode. Récolter tous les végétaux mûrs, charger les vivres et le matériel – « et la super-weed ! » insistèrent bon nombre d’adamsiens - dans les véhicules, répartir les armes, les tâches étaient nombreuses et le temps limité.
Jack entreprit de réunir leurs explosifs. Ils disposaient de deux bazookas avec trois roquettes chacun, d’une caisse de TNT et deux de grenades. Vraisemblablement, c’étaient ces dernières qui seraient les plus pratiques à utiliser pour creuser les rangs des zombies, même si balancer des grenades nécessitait un sang froid et une adresse infaillibles. Le gros du stock devrait être embarqué dans le véhicule qui ouvrirait la marche, mais les autres devaient également disposer d’une bonne réserve. Se souvenant de l’ultime leçon d’Amagi, Jack choisit de prélever deux grenades qu’il plaça dans ses poches : ça pouvait toujours s’avérer utile, ne serait-ce que pour se donner une mort rapide si jamais tout cela tournait au vinaigre.
« Je pourrais en avoir une aussi ? interrogea le jeune Roland, qui ne quittait pas son maître d’une semelle dans la fébrilité ambiante.
-    Oh non, vaut mieux pas, refusa-t-il. Ces trucs sont super dangereux, la goupille peut partir à tout moment si tu la manipule mal. Tu as déjà un flingue, je vais pas confier des grenades à un gosse de douze ans… T’approche pas de ces trucs. »
Roland eut l’air déçu, mais Jack n’avait pas de temps à perdre à réconforter son protégé. Il entreprit de transporter les stocks d’explosifs dans les véhicules, malgré sa cicatrice qui le tiraillait à chaque fois qu’il faisait un effort. Tout le monde devait mettre la main à la pâte pour organiser leur fuite au plus vite, il n’avait pas le loisir de prendre du repos.
Alors qu’il revenait vers les engins explosifs, il constata que son disciple n’avait pas écouté ses conseils. Fasciné par ces outils de destruction, ces pétards pour adulte, il tenait une grenade dans la main et l’observait sous toutes les coutures, la tournant et la retournant pour en étudier la structure.
« Bordel, repose ça, sale gosse ! » gueula Jack.
Très mal vu de sa part. Surpris dans son forfait, Roland sursauta et laissa s’échapper l’explosif. Comme au ralenti, Jack vit la grenade heurter le sol, la goupille sauter et l’explosif rouler vers la caisse de dynamite. Ses yeux s’écarquillèrent et son cœur manqua un battement.
« A TEEEEERRE !! » hurla-t-il en se jetant sur l’enfant.

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