Chapitre 73 : expériences

Publié le par RoN

« Bordel, j’y comprends rien… »
Charles Moncle emprisonné et le calme revenu dans la petite communauté d’Adams, Jack et Marie essayaient de reprendre leurs fastidieuses – et de plus en plus incertaines - recherches d’un éventuel traitement contre la Ghoulobacter. Avant toute chose, il avait déjà fallu retrouver une source de bactérie. Toutes les goules conservées au laboratoire avaient été exécutées par l’ancien tyran, et les cadavres ne permettaient pas d’obtenir l’organisme vivant. Tuer un zombie revenait à tuer la bactérie, c’était un fait qu’ils avaient appris dès le début de l’épidémie.
La cicatrice de sa blessure encore douloureuse, Jack n’était pas en état de sortir lui-même pour capturer une goule. Profitant un petit peu de son titre de leader, il avait donc demandé à des volontaires de mener la chasse. Habitués à sortir de la base pour les battues organisées par Charles, beaucoup d’habitants avaient obtempéré sans discuter. S’amusant de la situation, leur chef les avait critiqués plutôt que de les remercier.
« Vous n’êtes pas obligés d’obéir ! leur avait-il fait remarquer. Ce n’est pas un ordre que je vous donne là. Vous n’avez d’ordre à recevoir de personne ! Merde, c’est dangereux, la chasse à la goule ! Et vous ne rechignez même pas ? Vous me décevez, les amis…
-    Je ne comprends pas… répondit une jeune femme. Tu veux qu’on y aille, ou pas ?
-    Je ne VEUX pas. J’aimerais. Mais rien ne vous oblige à le faire si ça vous emmerde.
-    Vous avez besoin d’une goule pour vos recherches, non ? Je sais que c’est risqué, mais s’il y a un espoir de trouver un remède, alors j’y vais de bon cœur.
-    Voilà, c’est ce genre de raisonnement qu’il faut avoir. Ne mettez jamais votre vie en jeu sans être sûr que ça en vaut la peine. Quand on vous demande quelque chose, réfléchissez, examinez les raisons et prenez votre propre décision. Mais n’obéissez jamais aveuglément. Non, n’obéissez jamais, tout simplement. »
Peu à peu, le désarroi des adamsiens face à la philosophie prônée par Jack cédait la place à l’épanouissement – pas encore au bonheur, car leurs conditions de vie restaient trop précaires – mais nombreux étaient ceux qui n’arrivaient pas encore à se passer d’un chef. Manque de confiance en soi, sentiment d’insécurité en l’absence de toute loi, penchants égoïstes dus à des décennies de conditionnement capitaliste,  il n’était pas rare que les habitants viennent quérir des instructions auprès du jeune homme. Mais celui-ci ne cédait jamais. Si son interlocuteur doutait de lui-même, de son rôle, de la conduite à tenir dans la base, Jack l’exhortait à la réflexion : chacun devait se servir de son libre-arbitre pour déterminer la meilleure chose à faire, et ne pas se reposer sur les autres pour prendre les décisions. Quand une dispute éclatait et que les concernés demandaient à leur chef de trancher, celui-ci refusait catégoriquement de prendre parti. Plutôt qu’arbitre, il s’efforçait de devenir le modérateur des discordes, encourageant ses camarades à débattre tranquillement jusqu’à trouver une solution satisfaisante pour les deux partis, ou au moins un compromis.
Cela en devenait souvent comique. Bien que plus jeune que la plupart des adamsiens, Jack avait parfois l’impression d’être leur père, de les éduquer comme il le faisait avec les enfants. Et c’était bien ça. Sa relative jeunesse et ses activités illégales – terroristes, selon l’ancien gouvernement – l’avaient tenu à l’écart des dogmes, du contrôle, du conditionnement infligé par la société moderne à la plupart des citoyens. Toutes ces règles n’avaient plus aucun sens dans ce pays dévasté, et les adultes devaient désapprendre tout ce qu’ils avaient considéré comme acquis, pour pouvoir s’organiser au mieux dans ce nouveau système. C’était long et souvent difficile, mais ils n’en seraient que plus heureux à l’avenir.
Toujours est-il que la demande de Jack fut parfaitement satisfaite. En quelques heures, les chasseurs volontaires réussirent à capturer deux goules, et ce sans déplorer aucune victime. Deux spécimens, c’était plus que les scientifiques avaient espéré, et les recherches purent reprendre tant bien que mal.
Les jeunes gens s’y connaissaient un minimum en génétique, mais ne bénéficiaient pas des années d’expérience du docteur Church. Détecter un gène conférant l’immunité à la Ghoulobacter dans l’ADN de Jack était bien pire que d’avoir à chercher une aiguille dans une botte de foin. Même en comparant son patrimoine génétique avec celui du défunt Amagi, qu’ils savaient immunisé, il restait des milliers de gènes dont l’expression pouvait être responsable de cette résistance à la Ghoulobacter. Sans parler de l’hypothèse où cette immunité résulterait d’une interaction entre plusieurs gènes, ce qui était tout à fait vraisemblable. Et quand bien même ils parviendraient à identifier la source génétique de la résistance, comment l’exploiter ? Comment fabriquer un traitement, un vaccin à partir de l’ADN du jeune homme ? Ils ne disposaient ni des connaissances, ni des compétences nécessaires pour mener à bien ce genre de travaux.
Aussi s’étaient-ils rabattus sur des protocoles plus simples. Le fait que de nombreuses personnes immunisées aient gravité autour d’eux était très troublant. Il y avait sans doute un facteur commun entre Jack, Amagi, Allan et probablement Marie. Mais il était difficile de déterminer ce facteur à partir de seulement quatre individus, dont deux morts. La première chose qui leur vint à l’esprit fut donc d’essayer de savoir si d’autres personnes de leur entourage étaient immunisées.
Pour cela, ils avaient mis au point une expérience assez simple : dans un récipient, ils mettaient en contact quelques centilitres de sang avec de la visque issue des goules capturées. Puis ils suivaient l’évolution des Ghoulobacter au microscope, évaluant leur nombre par des comptages fastidieux mais relativement précis. Théoriquement, le résultat était simple : si les bactéries se reproduisaient, alors la personne n’était pas immunisée. Au contraire, si leur nombre diminuait, cela signifiait que le système immunitaire du sujet pouvait lutter contre l’infection. Mais dans la pratique, ces expériences s’avéraient très difficile à interpréter. Non seulement elles prenaient énormément de temps, mais les résultats semblaient incohérents.
« J’y comprends rien rien rien… répéta Marie en se pressant le crâne. Regarde ces courbes, Jack. »
Afin de trouver une éventuelle logique dans leurs investigations, la jeune femme avait représenté l‘évolution des bactéries sous forme de graphiques. Mais cela ne rendait les scientifiques que plus perplexes.
« Les résultats changent constamment ! constata Jack.
-    Ouaip… Comme tu vois, avec l’échantillon de sang que je t’ai prélevé hier soir, les Ghoulobacter crèvent rapidement. En revanche, avec celui de ce matin leur nombre commence par diminuer, mais la croissance finit par reprendre. Et ça, ce sont les résultats obtenus avec le sang que je t’ai pris pendant que tu était inconscient, après t’être fait plomber par Charles…
-    La bactérie a proliféré à vitesse grand V ! Merde, ça voudrait dire que je ne suis pas totalement immunisé ?
-    Visiblement. Mais c’est complètement illogique. Une immunité ne peut pas être aléatoire !
-    Et avec le sang d’autres personnes ?
-    C’est en gros la même chose. J’ai fait trois essais avec le mien : il y en a eu deux qui montraient une immunité et le troisième était partagé, avec une diminution puis une multiplication de la bactérie.
-    Et ça, ce sont les résultats de Lloyd, Mickie et l’infirmière Janice… Le gars Bronson serait immunisé, miss Moncle à moitié, et Janice sensible à l’infection…
-    Ouais, mais je n’ai fait qu’un seul test sur eux. Je suis prête à parier que d’autres essais montreraient des résultats différents…
-    Mais c’est quoi ce délire ?? Tu as une idée de ce qui pourrait expliquer ça ?
-    Aucune. Mais en attendant, je te déconseille de laisser un zombie te bouffer... T’as eu de la chance une fois, mais ça pourrait bien ne plus être le cas… »
Jack était bien d’accord. Lui qui vivait beaucoup plus sereinement depuis qu’il s’était fait mordre et avait survécu, ces résultats le refroidissaient sérieusement. Ainsi, il n’était pas complètement immunisé. C’était à n’y rien comprendre.
« Peut-être que ça a un rapport avec le moment de la journée ? hasarda-t-il. On a une horloge biologique basée sur les cycles du soleil, non ? La réaction immunitaire à la Ghoulobacter serait différente selon l’heure de l’infection ?
-    Franchement, ça me paraît tiré par les cheveux… J’ai jamais entendu parler d’un truc semblable… Enfin, on n’a pas vraiment d’autre piste.
-    Il faudrait faire au moins trois essais sur tous les habitants de la base. Avec du sang prélevé le matin, le midi et le soir. On pourra peut-être trouver le facteur commun entre les gens immunisés, et si celui-ci dépend réellement de l’heure.
-    C’est un bon plan mais… tu te rends compte du temps que ça  va prendre ?
-    Hélas oui. Mais c’est tout ce qu’on a à faire, non ? »
Le travail qui les attendait était en effet titanesque, et ils ignoraient si ces expériences serviraient réellement à quelque chose. Mais le temps était bien la seule chose dont ils disposaient à volonté. Du moins le croyaient-ils. Car il leur fut bientôt prouvé le contraire.

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Jade 24/06/2010 03:52


C'est frustrant de les voir chercher alors que la solution est sous leur nez ! XD Allez Jack, encore un effort :)


Tistou Lacasa 04/12/2009 18:32


ça m'éclate tous les moments biologiste :)