Chapitre 72 : le nouveau chef

Publié le par RoN

« Et une cicatrice de plus ! »
Après deux jours dans les vapes, Jack était enfin capable de se lever et de se déplacer sans aide. Blessé par le coup de feu tiré par Charles, il s’en était tiré avec une chance insolente : la balle n’avait fait que le traverser sans toucher aucun organe vital, n’atteignant même pas ses intestins. Marie et Janice, une nouvelle arrivante qui était infirmière avant le début de l’épidémie, avaient pu le recoudre sans trop de difficulté, et mise à part une grosse fatigue due à la perte de sang, le jeune homme s’en remettrait rapidement. La plaie était encore assez douloureuse, mais ce n’était pas ça qui allait le retenir au lit plus que nécessaire.
En revanche, la personne qui avait également été atteinte par les coups de feu était beaucoup moins chanceuse. Monsieur Claireau, un homme d’une cinquantaine d’années arrivé quelques jours auparavant, avait été touché à l’épaule. S’il était toujours en vie, il garderait des séquelles de la blessure pour tout le reste de sa vie. Les chirurgiennes improvisées ignoraient si la balle avait directement endommagé les nerfs ou bien si c’étaient elles qui avaient fait une mauvaise manœuvre en retirant le projectile, mais toujours était-il que le pauvre homme se retrouvait paralysé du bras gauche. Cruel prix à payer pour s’être débarrassé de Charles le tyran.
Cela n’empêcha pas les adamsiens d’accueillir avec une salve d’applaudissements celui qui les avait libérés. La première chose entreprise par Jack après sa période de convalescence avait bien entendu été de se rouler un gros joint. Et ensuite, aller prendre un bon repas dans le réfectoire. Il n’imaginait pas que presque tous les habitants l’y attendaient pour le féliciter, le remercier et s’enquérir de son état de santé. Cela lui fit chaud au cœur, mais il avait surtout envie d’un grand bol de soupe et d’une bonne plâtrée de nouilles. Après s’être servi, il s’assit en compagnie de sa sœur et des frères Bronson, pour se rendre compte que tout le monde le regardait en attendant visiblement quelque chose.
« Je crois qu’ils aimeraient un petit discours… lui chuchota Lloyd. T’es le chef, maintenant…
-    Le chef ? Ah, mais quelle bande de moutons… grogna-t-il en se retournant vers l’assemblée. Vous êtes donc incapables de vivre sans quelqu’un sur lequel vous reposer ? »
Surpris par cette animosité, personne n’osait répondre, chacun se contentant de lancer des regards interrogateurs à ses voisins. Jack soupira.
« Merde, la quasi-totalité de la population de ce pays s’est transformée en zombies, et vous restez encore accrochés aux notions stupides de dirigeants et de dirigés, de patron et d’exécutants ? S’il y a un seul bon côté à cette épidémie, c’est bien qu’on peut maintenant se passer de chef !
-    Mais pourtant, tu t’es battu avec Charles pour prendre sa place, intervint quelqu’un.
-    C’était surtout pour mettre fin à sa tyrannie. Je n’ai absolument pas envie de prendre toutes les décisions à votre place, les mecs. On est seulement une quarantaine, ici ! Pas besoin de quelqu’un pour gérer tout le monde.
-    Mais s’il n’y a pas de règle, aucune autorité, ça va être l’anarchie…
-    Précisément. L’anarchie, c’est ça qu’il nous faut. C’est l’unique système qui convient à la conscience humaine, le seul qui garantit la vraie liberté.
-    N’importe quoi, dit une autre personne. Ce serait le chaos, tout le monde n’en ferait qu’à sa tête…
-    Dans une certaine mesure. Ecoutez, vous avez tous un cerveau, non ? Vous êtes capables de vous en servir, de réfléchir à ce qui est bien ou mal, à ce qui peut être fait sans mettre la sécurité et le bien être des autres en péril. C’est ça, l’anarchie. Que chacun soit capable de penser, d’être suffisamment responsable pour gérer sa propre liberté sans piétiner celle des autres. Soyez votre propre leader, votre propre police. Pas besoin de loi, pas besoin de chef pour vous dire comment vivre. »
Les habitants semblaient assez déboussolés par un tel discours. Même si certains semblaient enjoués, la plupart se demandaient comment un tel système pourrait fonctionner.
« Une société sans règle finit toujours par sombrer dans la décadence, objecta quelqu’un.
-    Vous avez vraiment besoin de règles ? demanda Jack. Elles sont pourtant impliquées par notre situation actuelle. La seule chose importante, c’est de survivre.
-    Et de profiter du temps qu’il nous reste, dans l’hypothèse où on ne survivrait pas… ajouta Béate.
-    Tout à fait. Vous voulez absolument des lois ? Je vais vous en donner : profitez de la vie ; protégez votre vie. C’est tout. Le reste n’est que conséquences logiques. Votre vie et votre bonheur dépendent de vos semblables, des hommes et femmes que vous côtoyez chaque jour. Aussi, faites de votre mieux pour protéger notre petite communauté. Pour protéger la race humaine. A part ça, vous êtes totalement libres, vous n’avez aucun compte à rendre, et vous n’avez absolument pas besoin d’un chef pour vous dire quoi faire ou ne pas faire. »
Espérant avoir convaincu son public, Jack se rassit pour pouvoir enfin se restaurer. Mais certains avaient encore leur mot à dire.
« Dans certaines circonstances, il vaut quand même mieux avoir quelqu’un en haut de l’échelle, pour prendre des décisions rapides si la survie du groupe est en jeu… objecta-t-on.
-    Ah, et vous mettriez le sort de quarante personnes entre les mains d’une seule ? Dites donc, vous avez drôlement foi en moi… ironisa le jeune homme. Non, chacun est responsable de lui-même et des autres. C’est beaucoup trop dangereux – et trop facile – de donner toutes les responsabilités à une personne en particulier.
-    Quoi que tu en dises, tu es notre chef, désormais.
-    Très bien, très bien. Si vous voulez me considérer ainsi, soit. Mais ne comptez pas sur moi pour tout prendre en charge. Je ne suis pas plus intelligent que vous, et par conséquent pas plus qualifié pour gérer un groupe. Le seul ordre que je vous donne, le voici : comportez-vous en adultes, réfléchissez et agissez intelligemment. Si chacun adopte cette philosophie, il n’y a aucune raison pour que notre petite communauté ne fonctionne pas. »
Et le jeune homme se jeta sur son repas qui commençait déjà à refroidir. Merde, s’il avait su que le job de chef serait une telle galère, il aurait réfléchi à deux fois avant de défier Charles. Mais au fond, il ne blâmait pas vraiment ses compagnons d’être désarçonnés face à cette politique. Ils souffraient de décennies de conditionnement, ne se sentant en sécurité qu’avec quelqu’un sur qui se reposer, pour prendre les décisions à leur place. Bien sûr, ils revendiquaient tout de même la liberté. Mais dans les sociétés modernes, celle-ci n’est qu’illusoire. Soit, dans une démocratie le peuple peut « choisir » ses dirigeants. Mais cela ne signifie aucunement que les gens sont libres. Une fois son dirigeant élu, le peuple n’a plus son mot à dire. Chaque citoyen doit se soumettre, obéir à des lois, à des codes qui ne sont là que pour asservir la populace, sous couvert de faciliter la vie et l’organisation de la communauté. L’être humain n’a pas besoin de règles : la seule attitude à avoir pour vivre en groupe est de réfléchir, de débattre, de se demander quelle est la meilleure chose pour la communauté, et donc pour soi-même. « Est-ce que je fais du mal à quelqu’un ? ». Tel est l’unique code de moralité auquel devrait se plier un homme. Mais la liberté totale est effrayante. Il est trop difficile, trop compliqué d’avoir la responsabilité de chacun de ses actes.  Et après les mois de terreur qu’avaient vécus ces gens, on ne pouvait pas leur reprocher de chercher de la simplicité, du réconfort – bien que factice – dans l’autorité d’un chef.


Ils se feraient à ce nouveau mode de fonctionnement. Et finiraient évidemment par l’apprécier. Mais pour le moment, ils avaient encore besoin d’un leader, d‘un arbitre. En particulier pour savoir quoi faire de Charles. Après le combat et la tentative de meurtre, celui-ci avait été mis en cellule, dans l’attente d’une décision de la part de Jack. Celui-ci avait cependant bien fait comprendre à ses camarades qu’il ne comptait pas prendre la responsabilité du sort de l’ancien chef sur ses seules épaules. Il proposa donc que chacun donne son avis sur la question, comme ils l’avaient fait lors du jugement de Paul.
Nombreux étaient ceux qui souhaitaient se débarrasser de lui définitivement. Le donner en pâture aux goules, ou bien le mettre dehors – ce qui reviendrait sans doute au même. Entre ceux qui avaient perdu des proches lors des battues ou les amis de M. Claireau, rendu infirme par la tentative d’assassinat, plus de la moitié des adamsiens étaient d’avis de châtier sévèrement l’armurier. Heureusement pour lui, l’opinion du nouveau leader pesa dans la balance.
Bien que directement concerné, Jack ne souhaitait pas la mort de Charles. Oh, il était dangereux, brutal et imprévisible. Mais au fond, ce n’était qu’un pauvre homme qui souffrait de la mort de sa fille. Et il n’était directement responsable de la mort de personne. Pouvait-on vraiment le blâmer d’avoir dirigé la base en tyran, d’avoir laissé le pouvoir lui monter à la tête ? Après tout, c’étaient bien les habitants qui l’avaient laissé faire. S’ils s’étaient montrés assez braves pour empêcher les choses de dégénérer, ils n’en seraient pas là. Charles aurait facilement pu être destitué si tout le monde s’était opposé à lui, et Jack n’aurait pas eu à mettre sa vie en jeu pour le détrôner. Non, le punir maintenant était beaucoup trop facile, et serait d’une grande hypocrisie.
Le discours du chef porta ses fruits. Ceux de la famille de Charles également. Ah, c’était tout de suite moins facile d’envoyer un homme à la mort en regardant sa femme et ses enfants en face. Même Mickie, qui avait subi plus que quiconque la frénésie autoritaire de son père, implora ses compagnons de lui laisser la vie sauve.
« Laissons-le en prison pour un petit moment, le temps qu’il comprenne ses erreurs et qu’il fasse son deuil, proposa-t-elle. Ce n’est pas quelqu’un de mauvais, et je suis sûre qu’il finira par se calmer. Je vous en prie, il y a déjà eu bien assez de morts dans ce pays… »
D’autres personnes appuyèrent son point de vue, et finalement, il fut décidé à vingt-deux voix contre quinze d’épargner l’ancien tyran. Celui-ci resterait emprisonné pour une durée indéterminée, jusqu’à ce que le groupe décide de le libérer. Chacun serait libre d’aller lui rendre visite pour lui parler, évaluer son état psychologique et juger s‘il était apte à regagner leur communauté.
A l’image de la politique anarchique décrétée par Jack, ce nouveau type de jugement en déconcerta certains, mais même si les avis divergeaient, tous durent bien avouer que c’était ce qui semblait le plus juste. On était bien loin des tribunaux classiques, où l’issue d’un procès dépendait essentiellement de l’interprétation de lois désincarnées, de la prestation oratoire d’avocats et de procureurs se sentant surtout concernés par leurs notes de frais, et de la décision finale d’un jury qui n’avait au fond rien à faire du sort du suspect. Là, toute personne qui prenait part au débat et obtenait donc le droit de voter se retrouvait directement concernée, et devait accepter la responsabilité de sa décision. C’était un nouveau modèle de société qui naissait dans la petite communauté, une utopie démocratico-anarchique qui donna à tous un certain sentiment de renaissance. C’était cependant malheureux de constater qu’il avait fallu une terrible épidémie et des millions de morts pour que les gens prennent enfin conscience que leur destin ne dépendait que d’eux…

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