Chapitre 71 : le rituel et la survie

Publié le par RoN

Dans le règne animal, on distingue deux types de comportement régissant les incessantes luttes. La plupart des animaux possèdent deux modes de combat différents. Chez presque toutes les espèces, il existe une règle fondamentale consistant à ne pas tuer ses congénères. Cela est parfaitement logique, allant dans le sens de la survie de la communauté. Néanmoins, cela n’empêche pas la compétition. Les luttes entre individus de la même espèce se produisent inévitablement : querelles de territoire, de place dans l’échelle sociale ou de recherche d’un partenaire sexuel. Lors de ces affrontements, les animaux ne porteront pas de coup mortel, puisque l’enjeu n’est pas de tuer l’adversaire mais uniquement de lui prouver sa supériorité, sa force. C’est ce que l’on appelle le combat rituel.
Au contraire, quand il s’agit de chasser des proies ou d’affronter un prédateur, les comportements seront fondamentalement différents. Si l’animal sent que sa vie est en danger, il fera tout pour blesser ou tuer son adversaire, portant des coups beaucoup plus dangereux, visant les points vitaux et se battant jusqu’à la fin. Ceci est considéré comme le combat de survie.
Ces deux manières de se battre reposent donc sur des états d’esprit totalement opposés, et génèrent des techniques très différentes. Lors d’un affrontement entre bouquetins, par exemple, où n’est en jeu que la dominance d’un mâle sur un autre, les animaux porteront uniquement des coups de haut en bas ou d’arrière en avant, de manière à ce que les chocs se fassent bien crâne contre crâne. Les os sont très solides à cet endroit, et le risque de se blesser est minime. Au contraire, si un bouquetin doit affronter un prédateur, il lancera des attaques beaucoup plus dangereuses, avec des coups de corne remontant en diagonale vers l’abdomen, dans le but d’éventrer son adversaire. Chose qu’il ne fera jamais contre un congénère qu’il souhaite uniquement soumettre.
Il y a donc une nette différence de dangerosité entre un animal se battant en mode survie et un autre en mode rituel. Et cela s’applique également aux êtres humains. Ce principe est bien connu des artistes martiaux, qui savent décrypter les comportements de leurs adversaires, et les pousser en combat rituel tout en se maintenant eux même en survie. Si Charles Moncle pouvait paraître sûr de lui, dressé de toute sa hauteur et les traits déformés par la colère, un karatéka expérimenté aurait immédiatement détecté qu’il ne représentait pas un si grand danger. Car même s’il en était parfaitement inconscient, il était bien en combat rituel. Il ne se sentait pas véritablement menacé par Jack et ne souhaitait que le soumettre, le faire souffrir jusqu’à ce qu’il abandonne et reparte la queue entre les jambes.
L’attitude de Jack aurait pu passer pour de la peur. Ramassé sur lui-même, pâle comme un spectre, il semblait ne désirer qu’une chose : s’enfuir. Mais il ne fallait pas s’y tromper.
Si un chien ou un loup se trouve face à un autre prédateur, il hérissera son poil, se fera le plus gros possible, grognera. Mais le but ne sera que de faire reculer son adversaire, sans réelle envie de l’attaquer. Au contraire, si le loup est acculé et n’a plus d’autre solution que de passer à l’offensive, il restera silencieux, recroquevillé sur lui-même, les muscles tendus et prêt à bondir. Là, il représentera un véritable danger.
A l’opposé de son adversaire, Jack se trouvait bien en situation de survie. Car oui, il craignait Charles, mais était tout à fait résolu à l’affronter. Persuadé que l’armurier n’hésiterait pas à le tuer, il n’avait d’autre choix que de se montrer tout aussi déterminé. Il était temps d’en finir, et le jeune homme n’avait aucune intention de se soumettre.
Tous les regards étaient braqués sur les deux combattants. Personne ne disait mot. Tous percevaient la tension qui régnait, la violence qui allait éclater d’une seconde à l’autre. La chemise en lambeaux de Jack laissait voir son torse couturé de cicatrices. Même s’il était moins imposant que Charles, l’entraînement quotidien au sabre l’avait doté d’une musculature souple et puissante qui saillait sous sa peau, et la plupart des habitants n’auraient pas aimé l’avoir pour adversaire. Mais ils auraient encore moins apprécié de se trouver à sa place…
L’armurier avança lentement, chaque pas diminuant la distance entre les deux hommes. Quand celle-ci fut réduite à à peine plus d’un mètre, il attaqua. Et c’était précisément à ce moment qu’il fallait agir. Jack avait retenu les leçons du grand Musashi. C’est quand l’adversaire se lance dans l’offensive qu’il est le moins vigilant, qu’il baisse sa garde. Le tout est d’être plus rapide, plus vif, pour saisir cette opportunité et lancer un coup mortel. Dominer son ennemi avec son esprit, lire ses mouvements avant même qu’il ait commencé à bouger. Cela nécessite bien entendu un entraînement poussé, mais Jack s’était déjà trouvé dans suffisamment de situations où sa vie était en jeu pour acquérir des réflexes fulgurants.
Il se déplaça si rapidement que Charles fut tout bonnement incapable de le voir. En un battement de cil, le jeune homme était dans ses bras, son poing fracassant le nez de l’armurier. Il ne s’arrêta pas là, et envoya un bon coup de genou dans ses bijoux de famille. Soit, cela était peu honorable, mais qu’importe. En situation de vie ou de mort, il n’y a pas à faire preuve de pitié. Et les testicules restent le principal point faible des hommes. Ce n’est donc pas de la lâcheté mais bien de l’intelligence que d’en profiter.
Le souffle coupé et le visage en sang, Charles se plia en deux, incapable de seulement crier de douleur. D’un coup de talon, Jack le frappa à la tempe et l’armurier s’écroula à terre, complètement sonné. Le jeune homme resta quelques secondes au-dessus de lui, prêt à le détruire s’il faisait mine de se relever. Mais son adversaire avait quasiment perdu conscience, et ses yeux à peine entrouverts montraient bien qu’il n’était plus en état de se battre. C’en était terminé.
Jack recula et força ses muscles à se détendre, tandis que des cris de joie montaient des spectateurs. Enfin, enfin ils étaient débarrassés du tyran. Jack méritait la place de chef, conquise par la force et le sang. Comme pour le féliciter, la pluie qui avait accompagné le combat s’éteignit pour laisser place à une éclaircie bienvenue. S’extrayant de sa chemise crottée et sanglante, son premier acte de leader fut de demander un joint. Ses mains tremblaient trop pour pouvoir s’en rouler un lui-même. Gina lui tendit un pétard et lui alluma après l’avoir embrassé à pleine bouche. Comme les autres, elle était éperdue de gratitude et de soulagement.
Mêlée au goût de Gina et de la satisfaction, la taffe de super-weed que Jack tira fut sans aucun doute la meilleure de ces derniers jours. Mais elle faillit aussi être la dernière. Car une détonation claqua, la balle éraflant le bras du jeune homme avant de se planter dans l’épaule d’une des personnes qui l’entouraient. Par réflexe, la plupart des habitants s’écartèrent ou se jetèrent au sol, alors que deux autres coups de feu manquaient Jack de peu.
Ivre de sa victoire, il avait oublié le pistolet que Charles gardait sur lui en permanence. Les lèvres retroussées de rage et du sang dégoulinant sur son visage, le vaincu s’était emparé de son arme pour tuer lâchement le nouveau chef. Par bonheur, il était encore trop groggy pour viser correctement. Mais avec toutes les personnes présentes, il risquait de faire un carton.
Sans perdre une seconde, Jack se rua sur lui alors que trois autres détonations résonnaient. En un instant, il saisit le canon de l’arme et le fit pivoter sèchement, brisant méchamment l’index de Charles. Au moins, il ne pourrait plus presser une gâchette avant un bout de temps. Récupérant le flingue, le jeune homme en asséna un bon coup sur le crâne de son agresseur qui s’effondra, KO, peut-être même mort.
Jack parcouru l’assistance du regard, s’assurant que personne d’autre n’avait été blessé. Mais mis à part un gros coup de panique, les habitants allaient bien. Ce qui n’était pas son cas.
« Putain, Jack, il t’a plombé ! s’écria Gina en se relevant.
-    Non, non, je n’ai rien… »
Il sentit pourtant un liquide chaud s’écouler contre sa cuisse. Baissant les yeux, il réalisa avec horreur que sa petite amie disait vrai : un petit trou sanglant s’ouvrait sur le côté de son ventre. Jack y pressa sa main et la douleur jusque là absente explosa en lui. L’adrénaline du combat redescendit d’un coup et il s’écroula sur le corps inanimé de Charles.

Publié dans Chapitres

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Eddy Lavallée 19/02/2010 20:15


(désolé pour le doublon...)


RoN 19/02/2010 22:49


Double-post supprimé, pas de souci !


Eddy Lavallée 19/02/2010 20:12


Pour info, il s'agit ce principe est de l'éthologie, que l'on retrouve dans le livre de Konrad Lorenz "L'agression". Il a ensuite été repris et adapté aux arts martiaux par Henry Plée, 10ème dan de
karaté.


Tistou Lacasa 27/11/2009 17:19


Un récit poingnant qui ne peut se lire que d'une traite...