Chapitre 68 : adieu

Publié le par RoN

« Où il est ? Où est ce connard de Church ? »
Malgré le sang qui coulait du front de Jack, Charles ne se gênait pas pour le secouer comme un prunier. Après ce qui était arrivé à sa fille, il n’avait pas tardé à débarquer dans le laboratoire. Donna n’était pas stupide, et elle n’aurait pas pris le risque de s’approcher d’une goule sauvage. Le seul qui pouvait être responsable de sa contamination était le docteur Church. Et l’armurier comptait bien le lui faire payer. Il savait que le scientifique pouvait encore éprouver la douleur, dernier signe de son humanité, et ne se gênerait pas pour le faire souffrir un maximum avant de le butter. Mais malheureusement pour lui, le coupable semblait s’être déjà échappé du laboratoire. Ce qui n’empêcha pas Charles, ivre de rage, de retourner chaque coin de la pièce pour s’en assurer.
Jack mentit avec appoint, prétextant que Church l’avait frappé alors qu’il essayait de le maîtriser. L’hématome violacé qui ornait son front – mais qu’il s’était en réalité fait volontairement – convainquit l’armurier. Furieux, il dévasta consciencieusement le laboratoire, prenant tout de même le soin de se tenir à distance respectueuse des goules attachées au mur. Jack eut un frisson d’horreur en avisant une petite tâche de sang sur le torse de l’une d’elle. Si Charles l’apercevait, il risquait fort de comprendre la machination. Mais la colère obscurcissait son jugement et il ne remarqua pas ce détail – ou ne s’en soucia pas.
Jack craignait néanmoins qu’il finisse par décider d’exécuter les précieuses goules, et fit tout ce qui était en son pouvoir pour que le chef quitte le laboratoire au plus vite.
« Il a dû se tirer après m’avoir assommé… Ce bâtard ne doit pas être loin ! dit-il en feignant de se ranger de son côté. En vous dépêchant, vous pourrez sûrement réussir à le choper !
-    Merde, comment il a pu sortir sans qu’on le voie ?! »
C’était surprenant, mais le scientifique semblait bien avoir réussi à s’échapper. Charles se rua à l’extérieur et convoqua le maximum de combattants disponibles pour une chasse à l’homme-goule dans les bois environnants. Les habitants n’étaient pas très chaud à cette idée, mais ratissèrent tout de même la forêt durant près de deux heures. Jack y participa pour ne pas éveiller les soupçons, même s’il savait que les recherches seraient vaines. Et pour cause : Church se trouvait toujours dans le laboratoire, et pas plus dissimulé que le nez au milieu de la figure.
Le soir, la rage de l’armurier s’était partiellement muée en chagrin. De grosses larmes coulaient sur son visage carré, et tout ce qu’il pouvait faire était de noyer sa peine dans l’alcool.
« Je le jure, je re-retrouverai ce salop ! hocquetait-il. Il paiera, oh oui il paiera pour ce qu’il a fait à ma petite fille !
-    Je ne suis pas sûre que le docteur soit entièrement responsable… » osa avancer Mickie, la jumelle de la défunte.
Comme tous les Moncle, la jeune fille était également très triste – d’autant plus qu’il s’avéra que c’était elle qui avait exécuté sa propre sœur transformée en monstre. Atroce vision que de tuer quelqu’un qui vous ressemblait comme deux gouttes d’eau… Mais Mickie affichait  également un air résolu, comme si elle s’était attendue à un tel événement. Et en effet, elle disposait d’un semblant d’explication.
« C’est en partie la faute de Donna, annonça-t-elle à ses parents. Elle m’avait dit qu’elle irait voir le docteur Church.
-    Quoi ? Mais pourquoi elle aurait fait ça ?
-    Elle était… attirée par les goules. Elle aurait aimé savoir ce que ça fait d’en toucher une… de se faire toucher par un de ces monstres… et sans doute plus… »
Charles Moncle la regardait, bouche bée, incapable de croire ce que Mickie lui racontait. Non, elle mentait forcément. Sa Donna chérie ne pouvait pas ressentir de l’attirance pour ces monstres, c’était totalement absurde. Elle n’était pas folle !
« Comment oses-tu dire ça de ta propre sœur ?!? s’écria-t-il. Tu salis sa mémoire !
-    J’essaie juste de vous expliquer ce qui a du se passer… Donna est sans doute allée voir le docteur pour faire… des choses. Et Church n’a pas su résister à la mordre. Peut-être même que c’est elle qui le lui a demandé…
-    Ta gueule ! Ferme-là, petite conne ! Tu racontes n’importe quoi !
-    Pourquoi elle était en sous vêtements, alors ?
-    Parce que ce connard a dû essayer de la violer, en plus !
-    Ca m’étonnerait… Tu sais bien que les zombies perdent leur sexe en se transformant. Non, Donna s’est offerte à lui, et ça a dégénéré. »
C’était plus que ne pouvait entendre l’armurier ivre et désespéré. Hurlant de rage, il frappa violement sa fille du revers de la main, la jetant à terre avant de la relever par le col. Il la secoua, lui hurla de se taire, avant de refermer ses mains sur la gorge de la malheureuse. Ivre de colère, il serra, serra au point de l’étrangler. Les yeux révulsés, la jeune fille gargouillait en suffocant.
Toute sa famille se jeta sur Charles pour l’empêcher de tuer sa seconde fille. Mais au fond, c’était peut-être ce qu’il voulait. Le visage de Mickie, si semblable à celui de sa soeur, rappellerait toujours à son père ce qui était arrivé à la chair de sa chair. A chaque fois qu’il la verrait, il ne pourrait s’empêcher de repenser à la dernière vision qu’il avait eu de Donna, les traits monstrueusement déformés et un trou sanglant au milieu du front. Non, c’était impossible à supporter. Il était encore préférable de se débarrasser de sa jumelle…
Les Moncle étaient impuissants face à la force et à la rage de Charles, et aucun habitant ne voulait se risquer à intervenir. Par bonheur, ce fut Mickie elle-même qui se libéra, grâce à un puissant coup de pied dans les bourses de son père, qui le fit lâcher prise et se tordre de douleur au sol en pleurant. Sévèrement choquée, la jeune fille fut emmenée loin d’ici par les étudiants, qui la réconfortèrent de leur mieux.
La scène avait été si pathétique, si affreuse, si triste, que Jack ne pu s’empêcher d’en être ému. Charles Moncle avait beau être une brute idiote, il n’en restait pas moins un humain, un père qui venait de perdre un de ses enfants et dont la douleur devait être insupportable. Mais Mickie avait raison, toute la responsabilité ne revenait pas au docteur Church, et Jack ne pouvait pas abandonner son ami.
Il retourna donc au laboratoire en chantier, où le scientifique attendait patiemment. Le subterfuge avait parfaitement fonctionné. Sous le coup de la colère, le chef n’avait pas réalisé qu’une goule de trop était attachée au mur. Il fallait bien avouer que, totalement nu, rien ne différenciait Church d’un infecté commun. Jack eut lui-même un doute, ne sachant plus à quel monstre envoyer la clé des chaînes. Mais une seule était douée de parole, et s’enquit de la situation.
« Comment ça se passe ? interrogea le docteur d’une petite voix.
-    Pas terrible… répondit le jeune homme en grimaçant. Il ne faut plus traîner, Doc… »
Ses derniers jours au sein de la communauté humaine étaient bel et bien terminés. Il fallait fuir, s’éloigner de ces gens qui voulaient sa peau. Mais malgré son apparence, le médecin n’était pas encore prêt à rejoindre les goules. Il voulait tenir, garder sa conscience le plus longtemps possible. Aussi, après s’être libéré de ses entraves, il chargea un maximum d’alcool dans un gros sac à dos récupéré par Jack. Par de quoi tenir plus d’une semaine, mais il pourrait au moins bénéficier de ses derniers instants en tant qu’humain dans une tranquillité relative. S’il partait suffisamment loin de la base, les habitants ne le retrouveraient pas. Et même s’il rencontrait d’autres zombies, ceux-ci ne l’attaqueraient pas.
Avant de quitter définitivement le laboratoire, Church avait une dernière chose à faire. Il s’empara d’une bouteille d’acide et, à l’aide d’un pinceau, se traça un cercle sur le torse. Il grimaça sous la douleur alors que la substance chimique rongeait sa chair, mais savait que son corps de goule ne craignait pas ce genre de blessure. Jack comprit qu’ainsi, le docteur espérait que si un jour les étudiants le croisaient – ou croisaient la goule qu’il serait devenu – ils le reconnaîtraient. Dans quel but ? Il l’ignorait. Sans doute simplement pour qu’on se rappelle de lui et de ce qu’il avait tenté de faire. Peut-être pour l’épargner, ou pour le soigner si jamais un remède était finalement découvert. Church ne formula aucune demande à ce sujet. Ce serait à eux de voir, si cette improbable situation se produisait.
Jack sortit en premier, s’assurant que personne ne traînait dans les parages, et accompagna le scientifique jusqu’à la porte de la base. Ils se firent leurs adieux. Le jeune homme ne savait pas trop quoi dire. Il lui promit de continuer ses travaux, de survivre, de ne jamais baisser les bras. Church n’avait de toute façon besoin d’aucune parole. Ce que Jack avait fait pour lui, le protégeant de Charles malgré l’atrocité commise, suffisait à lui prouver que son camarade le considérait encore comme un être humain. Et c’était tout ce qu’il souhaitait.

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