Chapitre 66 : tyrannie

Publié le par RoN

Lloyd avait pris cher, mais était en vie. Heureusement pour lui, et heureusement pour Charles. Car si le jeune homme avait succombé à ses blessures, les étudiants ne se seraient certainement pas contenté de baisser la tête et de laisser l’armurier jouer au petit chef. Car oui, même s’ils n’appréciaient pas du tout d’avoir des comptes à rendre à qui que ce soit, ils n’avaient pas vraiment eu le choix. En effet, les autres habitants étaient plutôt d’accord avec l’armurier. Il leur fallait un leader pour gérer la base. Avoir un chef les rassurait sans doute, leur donnant l’impression d’un semblant d’organisation et de hiérarchie. Les imbéciles ! Comme si quarante personnes ne pouvaient pas se débrouiller sans quelqu’un en haut de l’échelle pour les superviser… Les étudiants et les soldats avaient parfaitement réussi à fonctionner ainsi du temps du colonel Amagi. Une belle utopie anarchique, où chacun faisait ce qu’il voulait dans la mesure où il ne perturbait pas la communauté. Tout le monde savait pertinemment qu’ils avaient besoin des autres pour survivre, et faisait donc de son mieux pour se rendre utile. Et quand une décision importante devait être prise, ils se concertaient et débattaient pour déterminer la meilleure chose à faire. Avec une telle organisation, le titre de chef devenait parfaitement obsolète. Ce que Jack ne manquait pas de rappeler aux habitants. Mais la plupart du temps, ses discours tombaient dans le vide. Et mieux valait ne pas pousser le bouchon trop loin. Il y avait toujours un proche de Charles pour épier les discussions, détectant les éventuelles dissensions. Et si le leader pensait que quelqu’un le menaçait réellement, il serait bien capable de mettre en place un pseudo-jugement à l’issue évidente. Tant que la majorité était de son côté, mieux valait faire profil bas.
Charles Moncle n’était pas apprécié pour autant. Son obsession à vouloir être mis au courant des activités de chacun, à contrôler que tout le monde se rendait utile et à se réserver toute décision d’importance en énervait plus d’un. Nombreux étaient ceux qui critiquaient la légitimité de son règne, et certains avaient tenté de prendre sa place. Mais en cette époque de chaos, c’était la loi du plus fort qui primait. Si quelqu’un remettait en question son autorité, le leader se faisait respecter à coup de poings dans la gueule. Et arborer le titre de « chef » ne valait pas le coup de perdre des dents ou se faire casser le nez. Tout le monde accepta donc tant bien que mal sa petite dictature, considérant – à tort - qu’elle était un mal nécessaire.
La vie continua son cours à la base d’Adams, entre arrivées de survivants, travail dans les potagers et recherches d’un remède à la goulification. Le corps du colonel Amagi avait été conservé dans un frigo afin d’effectuer des analyses, qui pourraient peut-être permettre de déterminer quel était le facteur commun entre son immunité et celle de Jack. Mais pour le moment, les comparaisons ADN ne donnaient rien.
Le docteur Church gardait toujours le contrôle de lui-même, mais Charles était de plus en plus exaspéré par les recherches qui n’avançaient pas. Il n’avait qu’une envie : se débarrasser du médecin-goule et des quelques zombies qu’il conservait pour ses expériences. Chaque visite du chef au laboratoire était ponctuée d’insultes, de critiques et d’inspections méticuleuses à la recherche d’un indice justifiant d’expulser le scientifique. Ce qu’il faillit bien trouver quelques jours après son petit coup d’état.
Ouvrant le frigo contenant le cadavre du colonel, il fut bien surpris en constatant que celui-ci portait les traces de nombreuses morsures.
« C’est vous qui l’avez bouffé, einh ? harcela-t-il le docteur. Sale monstre ! »
Ce n’était pas bien loin de la vérité. La veille, Jack avait surpris le médecin en train de mordre à belles dents dans le bras du militaire, et ce n’était visiblement pas la première fois. Traitement bien peu respectueux pour celui qui avait été leur ami et sauveur. Cela aurait choqué la plupart des gens. Mais le jeune homme avait le pragmatisme des scientifiques : un cadavre, quel qu’il soit, n’était plus que de la viande. Même si toutes les religions prônaient le respect du corps du défunt, le concerné n’avait bien entendu rien à faire de la façon dont on disposait de ses restes. De plus, cela avait tout de même un grand intérêt scientifique : le docteur ressentait un indiscutable soulagement à pouvoir mordre un humain, même déjà décédé. Mais il était bien entendu hors de question de le dire à Moncle.
Church balbutia de piteuses explications, mais le chef ne lui accordait de toute façon aucun crédit. Il était à deux doigts de sortir son flingue quand Jack prit les choses en main. Il allait falloir la jouer fine. Il choisit de lui donner une partie de la vérité.
« Allons, on n’a qu’à lui dire, Doc, commença-t-il pour être plus convaincant.
-    Me dire quoi ? grinça Charles. Qu’est-ce que vous foutez ici, bande de dégénérés ?
-    On essaie de vous sauver la vie, répondit le jeune homme. Il y a tellement de zombies là-dehors que même si on trouve un remède, ce sera difficile de tous les traiter. Alors la solution, ce serait de les domestiquer.
-    Les domestiquer ? Tu te fous de ma gueule ?
-    Bon, les dresser, plutôt. C’est ce qu’on essaie de faire avec les goules que vous voyez là. On leur apprend à ne pas nous attaquer.
-    Et comment vous faites ça ?
-    Lorsqu’elles sont agressives, on leur injecte de l’alcool pour les faire souffrir. Histoire qu’elles comprennent qu’il ne faut pas nous chercher. Et quand elles se tiennent tranquilles, on les… récompense.
-    En leur donnant de l’humain à bouffer ? »
Jack hocha la tête. Tout ce qu’il avait raconté n’était pas faux. La théorie du placebo marchait pour le médecin, et ils l’avaient mise en pratique sur des infectés. A ceci près que cela ne fonctionnait pas du tout. Contrairement au Doc, les goules sauvages n’avaient aucune envie de mordre dans de la viande froide. Et l’injection d’alcool ne faisait que renforcer leur agressivité.
« C’est répugnant, commenta le chef. Et ça donne quoi ?
-    Nous n’en sommes qu’au début… temporisa Jack.
-    Mais vous avez des résultats, oui ou non ? Parce que si ce que vous faites ne sert à rien, je n’ai pas l’intention de garder ce médecin bidon parmi nous.
-    Oui, oui, ça marche à peu près.
-    Alors montrez moi. »
Jack déglutit avec difficulté. Bien-sûr, il pouvait approcher des goules sans courir trop de risque. Même si celles-ci le mordaient, il ne se transformerait pas. Mais se faire bouffer le bras ne l’enchantait guère, et Charles se rendrait bien vite compte qu’ils s’étaient foutus de lui. Heureusement, ce fut cette fois-ci le docteur Church qui sauva la mise. S’approchant doucement des zombies attachés au mur, il les toucha et resta tranquillement à coté d’eux, allant même jusqu’à leur caresser la tête et passer sa main sur leur bouche. Jack sourit intérieurement. Cela faisait bien longtemps que les goules n’étaient plus agressives envers le médecin. Sans doute parce qu’elles ne faisaient pas la différence entre lui et un zombie normal. Mais ça, Charles l’ignorait.
« Vous pouvez essayer, si vous voulez » proposa Church.
Là, il poussait le bouchon un peu loin. Si Moncle s’approchait, les monstres lui sauteraient à la gorge. Mais après tout, cela les débarrasserait d’un gros problème… Malheureusement – et heureusement pour lui – Charles secoua la tête.
« Sûrement pas… répondit-il. Ces machins me dégoûtent. Bon, je n’aime vraiment pas ce que vous faites, et je vous aime encore moins vous, sale monstre, mais je vais vous laisser encore un peu de temps.
-    C’est très aimable à vous, répondit Church en se détendant.
-    Mais vous avez intérêt à faire plus de progrès. Trouvez un remède ou un moyen de contrôler les goules, et rapidement. Ou bien je vous plombe moi-même. »
Il ressortit du laboratoire en grommelant, tandis que Jack soupirait de soulagement.
« Putain, on l’a échappée belle, Doc…
-    Je te le fais pas dire. Mais j’ai bien peur que ça ne dure plus très longtemps. Ce connard ne va pas me lâcher…
-    Allons, on réussira bien à le manipuler encore. Je ne vous laisserai pas tomber, après tout le boulot qu’on a fait ensemble. Tant que vous vous tenez tranquille et que vous n’approchez pas les autres, il n’y aura pas de problème. »
Le docteur l’espérait. Mais malheureusement, cela ne se passa pas tout à fait de cette manière.

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Tom 10/02/2010 16:12


Oui c'est ce que je m'étais dit après reflexion!


Tom 10/02/2010 00:16


Ce n'est que mon avis, mais je trouve que tu as tendance à peut-être trop souvent annoncer le bon ou le mauvais déroulement des évènements futurs, comme ta dernière phrase de ce chapitre.
C'est sûr que ça crée du suspens et donne envie de lire la suite, mais je pense que rendu à ce stade de l'aventure ce n'est pas indispensable et ça peut-être appréciable de découvrir au moment même
l'issue des futures aventures (j'entends issue par le fait que ça soit positif ou négatif).
Après, si tu en es bien conscient et que c'est ton style d'écriture, alors à ce moment je respecte!
Mais sinon vraiment captivante cette histoire, ça fait 6h que je lis presque non-stop!


RoN 10/02/2010 14:10


Oui, c'est un point de vue intéressant, j'en tiendrais compte quand j'effectuerai la grande relecture avant d'envoyer le manuscrit à des éditeurs. Quand on lit tout d'affilé, en effet ce n'est pas
forcément nécessaire. Mais bon, à la base n'oublie pas qu'un chapitre sortait tous les jours, donc c'est pour motiver le lecteur à revenir lelendemain ^^