Chapitre 62 : discorde

Publié le par RoN

« Mais qu’est-ce que c’est que ça, putain ? »
Après deux-trois verres, Charles s’était tout de même montré plus aimable. Les Moncle et les habitants d’Adams avaient longuement discuté, sympathisant grâce à leurs nombreuses anecdotes et récit de bataille avec les goules. Le colonel Amagi était curieux de savoir comment la famille avait réussi à se procurer un tel arsenal, et le chef lui avait expliqué qu’il était le tenancier d’une armurerie. Rien d’étonnant donc à ce que lui et sa famille aient réussi à survivre dans ce chaos.
Il souhaitait visiter la base, et Jack et le colonel entreprirent de lui expliquer son fonctionnement en parcourant les différentes parties du camp. Au fur et à mesure, l’armurier avait bien dû reconnaître que ce lieu était quand-même une place forte assez attirante. Electricité, eau, nourriture, ils disposaient de largement assez de ressources pour accueillir toute la famille. Charles s’était montré particulièrement enjoué en découvrant leur stock de flingues. Même en adoptant la technique de bourrin des Moncle, il y avait à Adams suffisamment de puissance de feu pour anéantir des centaines de zombies. Les nouveaux arrivants admirent donc qu’ils feraient mieux de rester ici avec les étudiants et les soldats plutôt que de repartir. Cela réjouit tout le monde malgré les relations tendues du départ. Avec toute cette main d’œuvre supplémentaire, ils allaient pouvoir organiser des raids de plus grande envergure et augmenter encore la taille de leurs potagers.
Mais l’engouement de l’armurier fut grandement mis à mal quand il découvrit la parcelle réservée à la culture de super-weed. Bien que les plantes fussent légèrement différentes des plants de cannabis classiques, les grandes feuilles à la forme caractéristique ne pouvaient tromper personne.
« Répondez-moi, ordonna Charles Moncle. C’est quoi cette merde ?
-    Eh bien, c’est précisément ça, dit Jack. Du shit. De la beuh. De l’herbe, quoi. Mais pas n’importe laquelle. C’est une marijeanne génétiquement modifiée que j’ai mis au point avant le début de l’épidémie.
-    Et ça vous sert à quoi ?
-    A votre avis ? Vous trouvez que ça sent le tabac, ce que je fume là ? »
Le jeune homme expira un gros nuage de fumée après avoir tiré une latte de son pétard. L‘odeur était assez différente de la marijuana classique, plus forte et plus fruitée, mais restait facilement identifiable.
« De la drogue ! s’exclama Moncle. Vous êtes des putains de junkies !
-    Oh, ça va… soupira Jack. Vous venez de vous enfiler trois tequilas, alors me dites pas que vous êtes contre les stupéfiants.
-    L’alcool et le cannabis, c’est complètement différent.
-    Et vous pouvez me dire en quoi ? Les deux altèrent la perception et le jugement, l’alcool de façon bien pire que la beuh, d’ailleurs. La marijuana est largement moins dangereuse que la gnôle, et il n’y a pas plus de risque de dépendance.
-    Alors pourquoi l’un est légal et pas l’autre ?
-    Ah ça, je me le demande ! Sans doute parce qu’on est dans un pays gouverné par de sales types de droite qui ont des préjugés totalement idiots. Il était parfaitement stupide de ne pas légaliser le cannabis. Ca aurait rapporté un max de fric à l’Etat, créé des milliers d’emplois et évité à des tas de gens de se gaver d’antidépresseurs. Mais non, ça aurait donné une « mauvaise image » de notre grand pays. Quelle connerie ! Bien-sûr, qu’il y aurait eu des gros drogués. Tout comme il y a des alcooliques. Pourquoi interdire l’un mais pas l’autre ? C’est complètement stupide ! Enfin bon, maintenant on est libres de faire ce qu’on veut… »


Bien qu’à court d’arguments, Charles Moncle n’avait pas l’air convaincu. Mais cela importait peu. Il n’avait de toute façon pas son mot à dire. Personne ne l’obligerait à travailler sur les plants de super-weed, et encore moins à en fumer. Non, tout comme les imbéciles qui dirigeaient autrefois ce pays, c’était surtout par principe que cela l’exaspérait. La logique avait beau prouver que la légalisation du cannabis n’aurait eu que des avantages, ce genre de type n’y réfléchissait pas, préférant se bercer de certitudes absurdes. Mais il devrait prendre sur lui. Le colonel Amagi était ce qui se rapprochait le plus d’un chef dans cette base – même si à vrai dire, ils vivaient en parfaite démocratie – et il était un des premiers à consommer de cette drogue magique. Rien de ce que pourrait dire ou faire Charles Moncle ne les empêcherait de continuer à en cultiver.
« Z’avez pas intérêt de faire essayer ça à mes gosses… » prévint-il néanmoins.
Jack haussa les épaules. Il n’y avait que deux conditions pour pouvoir fumer de la super-weed : être suffisamment âgé, et participer au travail dans les champs. Si des membres de la famille Moncle satisfaisaient ces critères, le jeune homme ne s’opposerait certainement pas à les laisser essayer. Mais vu la façon dont ils baissaient la tête devant leur père/chef/mari, il y avait peu de chances pour qu’ils lui désobéissent…
Mécontent mais ne pouvant rien y faire, Charles s’éloigna en grommelant. Les problèmes n’étaient cependant pas terminés. Si l’armurier avait tiré une sale tête en découvrant le champ de super-weed, il était difficile de décrire son expression quand il aperçut le docteur Church.
Allongé à une trentaine de mètres de là, loin de tout habitant de la base, le médecin prenait le soleil comme il en avait l’habitude. Quasiment nu, rien ne pouvait le différencier d’une véritable goule, si ce n’est qu’il se tenait tranquille et n’essayait pas d’attaquer ceux qui vaquaient dans le camp. D’un côté, la réaction de Charles Moncle était donc compréhensible.
« Bordel de merde ! s’écria-t-il en s’emparant de sa mitrailleuse. GOUUUULE !!
-    Calmez-vous ! l’exhorta Amagi. Il n’est pas dangereux… »
Cela n’était pas tout à fait vrai, mais l’armurier ne l’écoutait de toute façon pas. Il se mit à courir vers le médecin en hurlant et tirant comme un malade.
« Putain, mais quel con celui-là… » grogna Jack en le poursuivant.
Heureusement, Church avait été sur ses pieds dès le premier coup de feu. Avec cette menace furieuse qui fonçait sur lui, Jack crut un instant que les instincts du médecin allaient prendre le dessus et qu’il passerait à l’offensive. Par bonheur, il n’en fut rien, et le docteur préféra prendre la fuite. Mais il se retrouva vit acculé contre les grilles qui entouraient la base, sans aucun moyen de s’enfuir. Comprenant que le zombie ne cherchait pas à l’attaquer, Charles s’avança en souriant, prenant le temps de changer de chargeur avant de se remettre à faire feu.
Church eut le réflexe de se rouler en boule et de se protéger au mieux grâce à ses membres plats et épais, croisant ses simulacres de bras devant son visage. Tactique diablement efficace : les balles le touchaient forcément, mais la plupart se contentaient de glisser sur lui, déviées par ses os solides et élargis, sans perforer son corps ou atteindre son crâne, seul point réellement vital. Il fallait espérer que les goules sauvages ne penseraient pas à en faire autant, ou elles deviendraient sacrément difficiles à tuer.
Mais le docteur ne s’en sortait pas intact non plus. La peau de ses bras et jambes fut très vite en charpie sous cette pluie de plomb, et certaines balles allaient tout de même se planter dans son thorax. Il encaissa néanmoins un chargeur complet. Mais le prochain risquait de lui être fatal.
Heureusement, Jack ne laissa pas le temps à Charles Moncle d’en engager un nouveau. Bousculant l’armurier sans ménagement, il lui arracha la mitrailleuse des mains. Celui-ci lui lança un regard meurtrier.
« Rend-moi ça tout de suite, exigea-t-il d’une voix glaciale.
-    Mais vous n’écoutez pas ce qu’on vous dit, bordel ? cria le jeune homme. Ce que vous voulez tuer est un humain, comme vous et moi !
-    Mon cul ! J’ai vu assez de zombies pour savoir les reconnaître !
-    Celui-là ne nous fera pas de mal ! Il a encore sa conscience ! Doc, dites quelque chose ! »
Le corps dégoulinant de visque, Church écarta craintivement les bras pour regarder son agresseur.
« Je suis humain, souffla-t-il. Je m’appelle Church. S’il vous plait, ne me faites pas de mal…
-    Nom de dieu de merde ! » s’exclama Moncle en écarquillant les yeux.
Mais dans ceux-ci brillaient toujours une féroce agressivité. Il resta silencieux un instant, avant de secouer la tête. En un instant apparut un pistolet dans sa main, immédiatement braqué sur le médecin.
« Non, grinça-t-il. Parlante ou pas, une goule est une goule. Merde, ce truc est même encore plus monstrueux comme ça ! Je ne peux pas le laisser traîner près de mes gosses !
-    Baissez votre arme, ordonna Jack en s’interposant. Le docteur Church ne fera rien à votre famille, je vous assure.
-    Je reste toujours loin des autres ! confirma le médecin. Vous pouvez me faire confiance !
-    Comment je pourrais en être sûr ?!? cria Charles. Dégage de là, gamin, je dois tuer ce monstre.
-    Vous devrez me flinguer d’abord.
-    Et bien, d’accord. »
Moncle ramena le chien de son arme en arrière, en un « clic » lent et effroyable. Jack sentit son cœur manquer un battement. Merde, il ne pouvait pas mourir comme ça, flingué par un putain d’abruti ! Pas après tout ce à quoi il avait survécu ! Mais Charles avait l’air décidé. Les sourcils froncés, le doigt sur la gâchette, il allait exécuter froidement celui qui s’interposait entre le monstre et lui.
Une seconde de plus et Jack rejoignait l’autre monde. Il ne dû son salut qu’au colonel Amagi, qui employa des méthodes de persuasion bien plus efficaces.
« Baisse tout ce suite ce flingue, ordonna-t-il en pressant le canon d’un fusil à pompe contre le crâne de Moncle. Je ne vais pas compter jusqu’à trois. Tu obéis immédiatement ou je t’arrache le crâne. »
Si Jack avait toujours été nerveux face aux armes à feu, incapable de savoir quoi dire avec un pistolet braqué sur lui, la voix du colonel ne tremblait pas. Il était tout à fait sérieux, et Charles le ressentit instantanément. Il obtempéra, laissant tomber son flingue avant de lever les mains. Peut-être aurait-il mieux valu l’exécuter tout de même. Mais Amagi était un homme bon, respectueux de la vie, et préféra lui laisser le bénéfice du doute. Charles Moncle avait une femme et des enfants, et le colonel ne comptait pas les priver de leur père, aussi insupportable soit-il. Après avoir fait reculer l’agresseur, il baissa également son fusil.
« Laissez le docteur tranquille, lui dit-il. Il ne vous fera aucun mal, à vous ou votre famille, je vous en donne la garantie. Nous avons besoin de lui. Il travaille actuellement sur un possible remède à cette infection, et on ne peut pas se permettre de le perdre, même si je dois bien avouer qu’il ne ressemble plus beaucoup à un humain. Ses travaux sont sans doute notre seul espoir. Par conséquent, nous le garderons ici le temps qu’il faudra. Si ça ne vous convient pas, barrez-vous, on ne vous retient pas. Mais si je vous vois l’approcher ou si je le retrouve mort, croyez-moi, vous le paierez de votre vie. »



(source de l'image : http://addictionrecoveryhope.com/wp-content/uploads/2009/03/legalize-marijuana1.jpg)

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Tistou Lacasa 19/11/2009 19:02


Magnifique chapitre