Chapitre 60 : le docteur Church

Publié le par RoN

Personne ne parla beaucoup ce jour là. Dégoût, tristesse, satisfaction, tous avaient à gérer des sentiments contradictoires. Ils ne pouvaient plus revenir en arrière et il n’aurait servi à rien de continuer à se demander s’ils avaient fait le bon choix. L’important maintenant était d’accepter cette facette sombre qu’ils avaient découverte en eux et qui les avait poussé à se venger si horriblement. Qu’importe s’ils avaient du mal à se regarder dans le miroir, justice était rendue.
Ils devaient maintenant faire face à un autre problème. Le docteur Church. Après ce qui s’était passé, pouvaient-ils encore faire confiance au médecin ? Celui-ci était un brave homme, ils n’en doutaient pas. Mais était-il encore seulement un homme ? De loin, rien ne pouvait le différencier d’une goule. C’était uniquement par pudeur et par respect de ses camarades qu’il gardait quelques vêtements quand il se montrait en public, mais il passait chaque jour de longues heures étendu au soleil, quasiment nu. Lors de l’exécution, tous avaient pu constater que le docteur était doué d’une force surnaturelle. S’il pétait les plombs et cédait à ses pulsions, il pourrait faire de nombreuses victimes avant d’être éliminé.
Avant de prendre une décision, quelle qu’elle soit, il était nécessaire de discuter avec le scientifique. Jack et Marie, qui étaient les plus proches du médecin, lui laissèrent quelques heures pour se remettre de ce qu’il avait fait, et allèrent le voir dans son laboratoire une fois la nuit tombée. Ils le trouvèrent avachi dans un coin, entouré de bouteilles de whisky et un pistolet dans la main. Il avait tout l’air d’un zombie alcoolique au bord du suicide. Image pittoresque, mais très proche de la réalité. Les étudiants savaient cependant que cela faisait bien longtemps qu’il ne ressentait plus les effets de l’alcool, et qu’il buvait uniquement pour ne pas perdre définitivement le contrôle de lui-même.
« Est-ce que ça va, Doc ? » interrogea Jack en s’asseyant auprès de lui et en allumant un pétard.
Sans répondre, Church s’éloigna un peu du jeune homme. Etait-ce parce qu’il n’aimait pas l’odeur de la super-weed, ou parce qu’il craignait d’attaquer Jack ? Marie préférait ne pas prendre de risque et rester à bonne distance. Même si elle avait été exposée à la spore de Ghoulobacter sans se transformer, rien ne prouvait qu’elle était immunisée. Par conséquent, mieux valait prendre des précautions tant qu’ils n’étaient pas sûrs que le médecin n’allait pas se jeter sur eux.
« Laissez tomber ce flingue, lui dit-elle cependant, touchée par l’immense tristesse qu’elle voyait dans ses yeux. Vous n’allez pas vous exploser le crâne, quand-même ?
-    J’y songe pourtant, jeune fille, répondit le scientifique d’une voix faible, conséquence de la disparition quasi-totale de ses poumons. La balle dans la tête reste le seul traitement pour les goules. Et après ce que j’ai fait, je me demande si je suis encore humain…
-    Dites pas de conneries. Vous parlez et vous pensez, c’est bien la preuve que vous êtes avant tout un homme.
-    Tout le monde se demande ce qu’on doit faire de vous, le prévint néanmoins Jack. Personne n’a envie de vous tuer, Doc. Mais on a peur, surtout pour les gosses. Dites-nous la vérité. Est-ce qu’on peut encore vous faire confiance ?
-    Je… J’en sais rien, fiston. Je crois que oui, mais après ce que j’ai fait à Paul…
-    Oubliez ce connard, il n’a eu que ce qu’il méritait. Personnellement, je vous approuve. Une bonne morsure, ça ne vaut pas une petite piquouze. Ca aurait été trop gentil. »
Le professeur sourit malgré son état de tristesse. La blague n’avait en revanche pas fait rire Marie, qui fusillait son ami du regard. Pas assez de temps s’était écoulé pour plaisanter de cette exécution.
« Il n’y a qu’une seule question importante, finalement, continua le jeune homme. Est-ce que vous avez envie de mordre ?
-    Oui… répondit le professeur en baissant la tête. Je… c’est un peu comme une sensation de manque. Tant que j’ai autre chose en tête, que je suis occupé, ça va. Mais dès que j’y pense, dès que je me rappelle que je suis à moitié goule – plus qu’à moitié, à vrai dire – l’envie est là, tapie au fond de moi. Et parfois tellement forte, tellement pressante... »
Les deux jeunes gens restèrent silencieux. C’était exactement ce qu’ils craignaient, ce que tous redoutaient. Jack et Marie étaient bien placés pour savoir ce qu’était le manque. Ils savaient également qu’avec de la volonté, il était parfaitement possible de se contrôler malgré l’envie. Mais le docteur Church était un junkie constamment entouré de drogue. Les habitants de la base étaient sa tentation. Pourrait-il se retenir dans ses conditions ? Le médecin était devenu un danger, une menace qui pouvait exploser à n’importe quel moment. Etait-il responsable de le garder parmi eux ?
Le vieil homme avait l’air si triste, si désespéré. Aucune larme ne coulait de ses yeux – ils ne disposaient peut-être même plus de glande lacrymale – mais les étudiants étaient convaincus qu’intérieurement, il était en sanglots. Ils ne pouvaient se résoudre à laisser tomber leur ami et mentor. Il existait peut-être un moyen de maîtriser ses pulsions ?
« Qu’avez-vous ressenti lorsque vous avez mordu Paul ? interrogea Marie.
-    Du soulagement, répondit-il immédiatement. Une sensation puissante de devoir accompli. Du plaisir. Avant de réaliser ce que j’avais fait, bien sûr. Mais même après ça, malgré la honte et le dégoût, je me suis senti mieux pendant quelques heures.
-    Vous pourriez peut-être essayer de mordre de la viande ? proposa la jeune fille. Une façon de tromper vos instincts, une sorte de placebo…
-    Ca me semble un peu trop simple… dit le professeur en souriant. Et en plus, on n’a pas de viande à proprement parler. Mais je pourrai essayer, oui…
-    Je demanderai aux hommes de vous rapporter une belle carcasse, promit Marie. En attendant, essayez de vous tenir éloigné des autres, surtout des enfants.
-    Ca, ce n’est même pas la peine de me le préciser. Mais je crois que c’est peine perdue. On ne fait que retarder l’inévitable… Je ferais mieux de quitter la base… »
Evidemment, cela aurait été préférable. Mais après tout ce que le scientifique avait fait pour eux, ils ne pouvaient se contenter de le jeter comme un malpropre. Il était un excellent scientifique, et ses compétences en médecine étaient très précieuses. Qui sait, ils pouvaient également découvrir un remède miracle d’un jour à l’autre. Actuellement, le docteur Church tentait de mettre au point une sorte de sérum à partir du sang de Jack, ce qui lui prendrait encore quelques jours. Difficile de dire si ces recherches porteraient leurs fruits, mais la moindre des choses était de laisser cette dernière chance au scientifique.
L’important était de le tenir à l’œil. Tant qu’il ne s’attaquait pas ouvertement à quelqu’un, il pourrait rester. Et la théorie du placebo méritait d’être testée. De toute manière, le médecin avait décidé de toujours garder une arme sur lui. S’il sentait ses pulsions meurtrières devenir trop puissantes, s‘il avait le sentiment de perdre le contrôle, il se collerait une balle dans la tête sans attendre. C’était à la fois si triste et si courageux que Marie en eut les larmes aux yeux.
D’un commun accord, elle et Jack décidèrent de ne pas raconter tous les détails de cette discussion à leurs camarades. Ils les rassureraient, leur confirmeraient que le docteur Church était toujours lucide et n’avait mordu Paul que pour le punir plus sévèrement encore.
Et ils réussirent à les convaincre de garder le médecin avec eux quelques jours encore. Tous savaient que Church était quelqu’un d’intelligent et bon, et qu’il ne leur ferait pas courir de risque inconsidéré. De plus, après l’exécution de Paul, ils avaient eu assez de cruauté et de sauvagerie pour un bout de temps. Se débarrasser d’un innocent qui faisait tout pour les aider était tout de même différent de se venger d’un homme qui avait voulu les tuer.
Ils conservèrent néanmoins une certaine méfiance prudente à son égard, ne l’approchant jamais de trop près sans être certain qu’il se contrôlait. De toute manière, le scientifique passait la plupart de son temps seul, à prendre le soleil ou bien enfermé dans son laboratoire. Et Jack et Marie passaient le voir régulièrement, s’assurant qu’il ne pétait pas les plombs.
Ayant encore une bonne réserve de vivres, ils n’eurent pas immédiatement l’occasion d’aller se procurer une belle pièce de viande pour tester leur théorie du placebo. Il était de toute façon très peu probable qu’ils réussissent à trouver des congélateurs encore en état de marche avec de la viande à l’intérieur. Ils pouvaient en revanche tenter de chasser des animaux. Mais depuis le début de l’épidémie, ceux-ci se faisaient bien rares. Sans doute sentaient-ils approcher les prédateurs, et s’enfuyaient vers des zones moins contaminées.
Par bonheur, il n’y eut pas d’autre incident avec le docteur. Les jours passaient, les recherches avançaient et Church tenait le coup. Tout cela aurait sans doute pu continuer encore longtemps, mais la situation changea avec l’arrivée de nouveaux survivants.

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