Chapitre 51 : l'amour

Publié le par RoN

« Pourquoi es-tu revenu ? Tu devais déjà être loin quand nous nous sommes échappés du camp. Alors pourquoi as-tu pris le risque de revenir pour nous sauver ?
-    Etrange question, venant de quelqu’un qui s’apprête à me trancher la gorge… » répondit Vicious.
Ils avaient parcouru une vingtaine de kilomètres depuis leur fuite, distance suffisante pour s’estimer en sécurité relative. Mais à peine Vicious avait-il coupé le moteur qu’Aya s’était faufilée derrière lui, katana en main, prête à en finir avec celui qui l’avait maltraitée et retenue prisonnière pendant des semaines.
« Réponds-moi si tu tiens à la vie, insista-t-elle.
-    Je n’y tiens pas plus que ça. Tu n’as qu’à me tuer, ma jolie. C’est parfaitement compréhensible.
-    Contrairement à toi, je considère que la vie est un bien précieux. J’ai bien envie de mettre fin à ta terne existence, crois-moi. Mais je tiens à vérifier s’il n’existe pas une chance pour que tu ne sois pas le monstre que je crois. Donne-moi une raison de ne pas te tuer, c’est tout ce que je te demande. Pourquoi es-tu revenu ? »
Ne trouvant pas de mensonge suffisamment convaincant et piquant, Vicious opta pour la vérité. Ce qui suffit cependant à déstabiliser la jeune femme.
« Eh bien, c’est pour toi que je suis revenu, Aya.
-    Quoi ? Tu… Est-ce que c’est vrai ?
-    N’écoute pas ce tordu, Aya ! intervint Faye. Il essaie de te manipuler. Tue-le sans attendre !
-    Laisse-la décider toute seule… » objecta Kenji, reprenant ses esprits après quelques minutes d’inconscience.
Il avait parfaitement raison. Aya était la seule qui pouvait prendre une décision juste en ce qui concernait Vicious. Ce monstre l’avait violée, torturée et retenue captive durant des mois. Bien sûr, Faye et Kenji avait également subi les sévices du libertin, mais dans une moindre mesure. Le tueur de goules s’était mangé une balle dans la jambe et avait été battu, tout comme sa compagne. Mais cela ne méritait pas la peine capitale. Non, le choix de la vie ou de la mort de Vicious revenait à Aya. C’était bien la raison pour laquelle elle tenait à éclaircir ses interrogations avant de prononcer sa sentence.
Elle retira son sabre de la gorge de Vicious, y laissant une fine coupure sanglante, et regarda son ancien tortionnaire en face. Etait-il sérieux ? Avait-il réellement eu un geste désintéressé en venant les secourir ?
« Je suis revenu pour toi, répéta-t-il en la regardant dans les yeux.
-    Mais pourquoi ? Tu ne tiens pourtant à personne à part toi-même. Est-ce que tu es… amoureux de moi ? »
Malgré le sérieux de la situation, Vicious ne pu s’empêcher d’éclater de rire. Ah, ces femmes et leur romantisme…
« Amoureux, moi ? Tu vas vite en besogne, ma chère. Non, c’est de la curiosité, tout au plus.
-    On ne met pas sa vie en jeu par simple curiosité.
-     Je t’ai déjà dit que je ne croyais pas en l’amour.
-    Eh bien tu es un idiot, rétorqua la jeune femme. Je peux imaginer que tu n’aies jamais aimé personne. Mais ça ne signifie pas pour autant que l’amour n’existe pas. Regarde autour de toi. Kenji et Faye seraient prêt a donner leur vie l’un pour l’autre. Et moi. Si j’ai pu supporter tout ce que tu m’as fait subir, c’est uniquement dans l’espoir de retrouver celui que j’aime. Est-ce que ce ne sont pas des preuves que l’amour est réel ?
-    Non, c’est uniquement la preuve que vous avez été bien conditionnés. On fait croire aux enfants que cette chimère existe, mais ce qu’on appelle l’amour n’est qu’un mélange d’attachement et de compassion.
-    La compassion est justement une des formes d’amour les plus pure. Et c’est ce dont je vais faire preuve en te laissant la vie. Tu n’es qu’un pauvre gamin qui n’a jamais été aimé, et qui ne connais rien à la vie. Mais tu apprendras. Tu apprendras ce que c’est qu’être un homme, un vrai. Seuls les animaux ne vivent que pour leurs désirs, leurs pulsions. Un être humain digne de ce nom est capable d’aimer, d’embrasser chaque chose dans cet univers. L’amour doit être le but de chaque homme, de chaque femme. J’espère que tu finiras par t’en rendre compte. »
Vicious resta pensif. S’il y avait bien une personne qui pouvait le toucher par ses paroles, c’était Aya, la seule femme assez forte pour avoir su résister à ses tortures. Il avait pour elle  une certaine attraction, il ne pouvait le nier. Pas de l’attirance, non, car il n’y avait rien de sexuel dans la fascination qu’elle exerçait sur lui. Vicious était incapable de comprendre le comportement de la jeune femme. Pouvait-elle avoir raison ? N’était-il qu’un enfant ayant trop souffert du manque d’affection et qui, à défaut d’amour, s’était réfugié dans le plaisir ?
Il était trop attaché au monde simple et jouissif du libertinage pour se laisser convaincre aussi facilement. Mais tout cela ne faisait que renforcer sa curiosité et son intérêt pour Aya. Et le regard plein de pitié qu’elle lui lançait réveillait en lui des sentiments qu’il n’avait pas éprouvés depuis bien longtemps ; depuis qu’il avait eu sa révélation en découvrant la philosophie de Sade. De l’incertitude. De la tristesse. De la honte.
Pour la première fois, il baissa les yeux devant Aya, sans savoir quoi lui répondre.
« Réfléchis bien à tout ça, Victor » lui dit-elle avant de lui caresser gentiment les cheveux et de rejoindre Faye et Kenji, à l’arrière du bus.
Cela faisait des mois que personne ne l’avait appelé par son vrai prénom, ce qui le toucha beaucoup plus profondément qu’il ne s’y serait attendu. Décidemment, cette philosophe était redoutable. C’étaient des années d’existence libertine qui étaient tout à coup remises en question. Comment une femme qu’il avait autant fait souffrir pouvait-elle lui pardonner ainsi ? Comment pouvait-elle être aussi sûre d’elle ? Comment pouvait-elle éprouver de la pitié pour un monstre comme lui ? La réponse était pourtant simple, mais Vicious était encore trop imprégné de la philosophie libertine pour la comprendre. Torturé par ces interrogations, il resta prostré de longues minutes tandis que ses trois compagnons palabraient dans le fond du bus.
Les sutures artisanales de Kenji s’étaient rouvertes en plusieurs endroits, et les deux femmes entreprirent de le soigner de leur mieux. Le tueur de goules était toujours en caleçon, et aucun habit ne se trouvait dans le véhicule. Mais sans dire un mot, Vicious vint les rejoindre et offrit sa chemise à son ancien captif, avant de retourner s’asseoir dans son coin. Aya ne pu dissimuler un sourire.
« Comment sais-tu qu’on peut lui faire confiance ? interrogea Faye à voix basse.
-    Je n’en sais rien, répondit-elle. C’est justement ça, la confiance. Et c’est précisément ce dont il a besoin. Ne vous faites pas de souci, je le surveille. Je crois sincèrement qu’au fond, il reste quelque chose de bon en lui. S’il est vraiment revenu pour moi, alors il éprouve de la compassion. Même s’il ne le sait pas encore. Il va changer petit à petit, vous allez voir…
-    Et de toute façon, il va bien être obligé de coopérer avec nous s’il veut survivre, ajouta Kenji malgré la douleur. A quatre, on va sérieusement en chier…
-    C’est sur, confirma Faye. On a presque pas d’armes, et on ne sait même pas où aller…
-    A ce propos, Kenji, tu m’as dit que tu avais croisé Jack, non ? demanda Aya. Sais-tu où il comptait aller après être passé au laboratoire ?
-    Il m’a dit que lui et quelques autres squattaient dans une base militaire.
-    Tu se souviens du nom ? On pourrait peut-être la trouver sur une carte…
-    Euh… je crois que c’était la base de Sadam… ou Damas…?
-    Ce ne serait pas Adams, plutôt ? intervint Vicious.
-    Oui, c’est ça ! Ca te dit quelque chose, le vicieux ? »
L’ex-leader des Raiders resta pensif. Fallait-il continuer à aider ses anciens prisonniers ? Pourquoi s’engager dans une voix dont il ignorait tout, et qui lui réservait assurément de nombreuses souffrances ? Il aurait été si simple, si facile de tuer ce samouraï affaibli et de s’abandonner au libertinage avec les deux femmes. Mais Vicious était assailli de doutes. Toutes les certitudes sur le but de la vie acquises durant ces dernières années lui semblaient beaucoup moins absolues après la décision d’Aya de le laisser en vie. Et devant les yeux remplis d’espoir de la jeune femme, il ne pu que plier. L’amour était peut-être une chimère. Mais après tout, la vie elle-même pouvait bien n’être qu’une illusion.
« Je sais où ça se trouve » annonça-t-il.

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