Chapitre 46 : le paradis

Publié le par RoN

Kenji était enveloppé d’un épais brouillard chaud et doux et d’une odeur de fruits. Incapable de bouger, il ne pouvait que profiter de cette agréable sensation. Et après l’enfer qu’il avait vécu, c’était un repos bien mérité. Il avait du mal à réunir ses souvenirs, mais se rappelait vaguement avoir livré un combat acharné pour sa survie. Combattant les goules pendant plusieurs heures d’affilée, il avait fini exténué et en sang, prêt à accepter sa mort après avoir vécu le moment le plus intense de toute sa vie.
Les zombies avaient été de valeureux adversaires. Si les infectés commun se contentaient de lui foncer dessus sans réfléchir, les évolués avaient vite compris que le jeune homme n’était pas n’importe qui. Renonçant à le mordre directement, ils s’étaient servis de leurs longs bras équipés de griffes pour lui porter des blessures légères et l’épuiser doucement. Mais Kenji ne s’était pas laissé faire. Abandonnant l’idée de leur porter un unique coup mortel, sa machette et son sabre démembrèrent quantité de bras et de jambes. Peu importait finalement de tuer les monstres. L’important était de les incapaciter suffisamment pour qu’ils abandonnent la poursuite. Le katana était décidemment l’arme parfaite pour lutter contre de tels adversaires. Kenji n’avait pas besoin de réfléchir. Son corps agissait d’instinct, faisant voler les têtes et coupant tout ce qui était à sa portée. En frappant avec efficacité, il était même possible de trancher les os épais et denses des zombies, pourtant capables de bloquer les balles.
Courant sur des kilomètres pour n’affronter que de petit groupes à la fois, le tueur de goules avait fini par se retrouver acculé au bord d’une falaise. Acceptant son sort, il s’était allumé son joint et avait lancé ses dernières forces dans la bataille. Mais un faux pas l’avait fait chuter dans le fleuve qui coulait en contrebas. C’en était enfin terminé.
Ainsi c’était ça, le paradis des guerriers. Un monde blanc, chaud, et qui sentait bon le parfum des femmes. S’abandonnant à cette douceur, il laissa ses pensées s’éteindre. Mais son esprit fut rappelé par une voix chantante.
« Accroche-toi, maître samouraï. Tu vas t’en sortir… »
Dans ce brouillard clair, il sentit une poitrine tendre et voluptueuse se presser contre son torse, et des lèvres sucrées se coller contre les siennes. Se laissant faire, Kenji entrouvrit la bouche et un liquide frais y coula.
Une minute. S’il pouvait percevoir clairement toutes ces sensations, c’est qu’il possédait toujours un corps. Corps qui remua quand il le lui ordonna, mais seulement pour l’accabler de mille souffrances. C’en était trop, trop pour son esprit fatigué, et il sombra dans une inconscience salvatrice.
Pour se réveiller à nouveau quelques heures plus tard. Cette fois, le brouillard s’était dissipé, tout comme l’impression de douceur qui l’enveloppait. A la place, il n’y avait que du noir tout autour de lui, et de la douleur. Partout, comme si chaque cellule de son corps hurlait à s’en fendre l’âme. Mais le seul son qui sortit de sa gorge fut un faible gémissement. Cela suffit cependant à dissiper les ténèbres. Une lumière s’approcha lentement de lui et un visage d’ange apparut dans son champ de vision.
« Ne bouge pas, beau seigneur, lui dit la créature. Tu es sacrément amoché. Tu as soif ? »
Kenji aurait aimé demandé à la jeune femme si elle était une envoyée du ciel, mais ne pu que cligner des yeux pour réclamer de l’eau. L’’ange s’éclipsa pour revenir quelques instants plus tard, et l’embrasser à nouveau en lui transférant un peu de liquide sucré. Elle resta quelques minutes à lui caresser le visage en lui susurrant des mots doux, mais le jeune homme était bien trop comateux pour comprendre quoi que ce soit.
Cette période de délire lui parut infinie mais ne dura en réalité que quelques jours. Et finalement, il pu réussir à bouger légèrement sans s’évanouir de douleur et à former des pensées cohérentes dans sa tête. Il se réveilla un beau matin avec l’esprit à peu près clair, et constata immédiatement qu’il n’était ni au paradis comme il l’avait cru au début, ni en enfer, là où ses atroces souffrances l’avaient torturé pendant des jours. Non, il se trouvait dans une cabane assez sombre et miteuse mais qui sentait bon la nourriture. Et dans un coin, il vit un objet qui lui fit immédiatement chaud au cœur : son katana, ou plutôt celui de Jack.
Emmitouflé dans d’épaisses couvertures, il s’en dégagea péniblement pour jeter un œil à son corps. Des bandages en recouvraient une bonne partie, et il souffrait le martyre à chaque inspiration qu’il prenait ou dès qu’il essayait de bouger son bras gauche. Il réussit néanmoins à s’asseoir sur le bord du lit. Pour se faire sévèrement rabrouer quand la porte de la cabane s’ouvrit.
« Mais qu’est-ce que tu fais ? s’écria la femme qui l’avait soigné. Tu n’es pas en état de te lever, jeune maître !
-    Ca ira, souffla-t-il d’une voix faible, prenant conscience de sa gorge atrocement sèche. Est-ce que je pourrais avoir de l’eau ?
-    J’ai du jus de groseille, si tu préfères… »
Elle lui en apporta dans un verre en terre cuite et l’aida à le lever jusqu’à sa bouche.
« Merci, dit-il une fois sa soif étanchée. Ceci dit, je préférais l’autre technique… »
La jeune femme lui fit un clin d’œil et déposa un baiser sur ses lèvres avant de le sommer de se recoucher.
« Tu as eu beaucoup de chance de t’en sortir, maître samouraï.
-    Ce n’est pas de la chance. Merci à toi de m’avoir sauvé. Et c’est quoi, cette façon de m’appeler ?
-    Désolée, je ne connais pas ton nom, répondit-elle en riant. Et vu ton sabre, j’ai pensé que tu étais un samouraï…
-    C’est plus l’époque… Je m’appelle Kenji. »
La femme se nommait Faye Vanderberg et lui expliqua qu’elle l’avait recueilli sur les bords du fleuve quelques jours auparavant, alors qu’il était en train d’agoniser. Sa clavicule et plusieurs de ses côtes étaient brisées, conséquence de sa chute du haut de la falaise. Sans parler de ses nombreuses contusions et coupures dues au terrible combat contre les goules. C’était un vrai miracle qu’il n’ait pas saigné à mort ou ne se soit pas noyé. Kenji s’étonna d’ailleurs de la présence du katana. Comment Faye avait-elle pu le retrouver ?
« Tu l’avais avec toi quand je t’ai trouvé, expliqua-t-elle. Tu ne l‘as même pas lâché quand je t’ai traîné jusqu’ici. Un vrai samouraï, tu vois ce que je te disais ?
-    Et tu n’as pas eu de problème avec les zombies ? Je ne pense pas avoir réussi à décimer toute l’armée… Ils n’ont pas suivi mon corps ?
-    Oh, si. Mais ils n’osent pas venir ici. Tu peux te détendre, on est en sécurité.
-    Ils n’osent pas venir ? Je ne comprends pas… »
Pour toute réponse, Faye tira un rideau pour lui donner une vue du fleuve. Sur la rive d’en face, Kenji pu apercevoir une foule de monstres qui le regardaient en bavant.
« Ils ne savent pas nager ? s’étonna-t-il.
-    Ou bien ils ont peur de l’eau, je n’en sais rien. Toujours est-il que sur cet îlot, on ne court aucun risque. »
L’île en question était située au centre du fleuve Amara et faisait quelques centaines de mètres de superficie, comme pu le constater Kenji quand il réussit à se mettre sur ses pieds et à marcher, après quelques jours de repos supplémentaires. Le seul moyen d’y accéder était une barque amarrée non loin de la cabane, et les ressources de l’îlot étaient suffisantes pour faire subsister une ou deux personnes. En plus des quelques groseilliers qui y poussaient, Faye y avait aménagé un potager, péchait et effectuait quelquefois des sorties pour récupérer des vivres et du matériel dans le village voisin.
Elle était arrivée ici environ deux mois auparavant. Son groupe avait été décimé par une horde de goules, et elle n’avait survécu qu’en se jetant dans l’Amara, désespérée et terrorisée. Ayant échappé de peu à la noyade, elle avait fini par échouer ici et s’y était installée de son mieux, trop choquée et effrayée pour partir sur les routes dans l’espoir de trouver d’autres survivants.
 Mais elle avait bien évidemment souffert de la solitude et l’arrivée de Kenji la réjouit au plus haut point. Se chargeant des soins et de la toilette du jeune homme, Faye connaissait le corps de celui-ci par cœur, et il ne fallut pas attendre longtemps pour que le jeune homme réclame d’en savoir autant sur sa compagne. Bien qu’elle soit son aînée de quelques années, Faye n’allait pas cracher sur un peu de tendresse, d’autant plus qu’une fois rasé et quelques kilos repris, Kenji n’avait vraiment rien de repoussant. La jeune femme aimait les hommes forts, capables de protéger les plus faibles, et Kenji avait tout du puissant guerrier de ses fantasmes.
Ils manquaient de contact humain et la redécouverte du sexe opposé les fit tous deux renaître. Le tueur de goule n’avait quasiment aucun souvenir de son ancienne vie, et ne demandait qu’à se construire une nouvelle identité. Ils ne parlaient pas beaucoup, mais la simple présence de l’autre leur suffisait. Tout ce qu’ils souhaitaient, c’était mettre fin à leur solitude et avoir un peu d’amour après la souffrance qu’ils avaient endurée. Ils finirent par s’attacher profondément l’un à l’autre, et réalisèrent peu à peu que ce qu’ils vivaient était sans doute ce qu’il y avait de plus proche du bonheur. Un peu de calme dans ce pays rongé par le chaos, voilà un luxe qui n’était pas offert à tout le monde.
Kenji en oublia presque sa vie de guerrier, sauf bien sûr quand la jeune femme lui servait du « maître samouraï » ou du « doux seigneur » pour plaisanter. Cette vie tranquille aurait pu durer une éternité. Les jeunes gens n’avaient de toute façon nulle part ou aller, et étaient parfaitement en sécurité sur leur île. Oh, le confort était certes très rudimentaire, bien loin de conditions de vie qu’ils avaient connu avant le grand  chaos. Mais après avoir vécu l’enfer, ils savaient profiter de la félicité d’une vie simple. Dans son délire aux portes de l’agonie, Kenji ne s’était finalement pas trompé : il avait trouvé le paradis.

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Tistou Lacasa 02/11/2009 19:29


Putain il est vraiment trop bien ce perso, je commence limite à le préférer à Jack. En lisant ces derniers chapitres je n'ai envi que d'une chose lire en détail toute son histoire depuis le début
de l'invasion...