Chapitre 38 : journal du docteur Church

Publié le par RoN

La Ghoulobacter, puisque c’est ainsi que j’ai décidé de la nommer, est la saloperie la plus dévastatrice qu’il m’ait été donné de rencontrer durant ma carrière. Et pourtant, j’en ai vu, des merdes : virus hémorragiques, bactéries dévoreuses de chair, gaz paralysants… Tout ça fait pâle figure à côté de cette arme biologique. Car oui, je ne vois pas ce que ça pourrait être d’autre. Impossible d’envisager qu’elle soit apparue naturellement, comme par magie, pour nous tomber dessus sans qu’on ait rien vu venir. J’ignore quels pays sont responsables de cette attaque, mais j’espère pour eux qu’ils ont un traitement. Car l’infection pourrait facilement se répandre au monde entier.
Pour résumer, la Ghoulobacter se transmet par échange de fluide, essentiellement via les morsures. En quelques dizaines de secondes, elle va se loger dans la tête de la victime, prenant pour principales cibles le système nerveux et les glandes salivaires, où elle va se multiplier à vitesse grand V.


Enfin, il semble que ce ne soit pas toujours aussi rapide, puisque les jeunes récemment arrivés m’ont appris qu’ils avaient réussi à sauver un de leurs camarades en amputant le membre mordu. Toujours est-il que l’infection peut ainsi se transmettre très rapidement d’un individu à l’autre. 
A vrai dire, j’hésite encore à qualifier cet organisme de bactérie. Même s’il présente toutes les caractéristiques d’un unicellulaire, son comportement est très proche de celui d’un endoparasite. Après s’être logée dans le système nerveux de la victime, la Ghoulobacter va déconnecter celui-ci avant d’en prendre le contrôle. Ce qui se traduit biologiquement par le décès du sujet puis par sa réanimation. Je ne dispose pas de suffisamment de moyens pour savoir précisément comment elle procède. Sans doute par la sécrétion de toxines qui vont pousser le sujet à s’attaquer à ses semblables. En tout cas, plus le temps passe et plus le contrôle du système nerveux est efficace. Les « jeunes » zombies sont assez patauds, se déplacent difficilement et n’ont strictement aucune intelligence. Mais ils deviennent progressivement de plus en plus vifs et leur comportement se complexifie. Deviennent-ils pour autant intelligents ? Difficile de le savoir, et je n’ai pas la possibilité de faire des expériences sur le sujet.
Enfin, je ne vais pas me plaindre. Les hommes du colonel Amagi sont très coopératifs et n’hésitent pas à prendre de gros risques pour me rapporter des spécimens. Il faut dire que je sais les manipuler. Je leur fais miroiter l’espoir de mettre au point un traitement, alors qu’en réalité j’en suis à des années lumières. Quoique, je suis la preuve vivante qu’il existe un moyen de combattre la bactérie. Cela fait plusieurs semaines que j’ai moi-même été mordu, et pour le moment, je garde le contrôle de moi-même.
Ah, si un jour on m’avait annoncé que le fait d’être alcoolique me sauverait la vie ! Car oui, si je suis toujours humain, c’est bien grâce à la gnôle. J’étais bien bourré quand j’ai été contaminé, et contrairement à toutes les victimes jusqu’à présent, je ne me suis pas transformé en monstre. Je ne sais pas trop pourquoi. Il semble que l’alcool empêche la bactérie de prendre le contrôle du système nerveux. Mais ça ne la détruit pas pour autant. Cette merde est toujours en moi et si je ne bois pas régulièrement, j’ai bien peur de devenir un monstre à mon tour. J’ai bien essayé de m’envoyer des méga-doses. Mais à part me faire passer à deux doigts du coma éthylique, ça n’a servi à rien. La Ghoulobacter circule toujours dans mon corps, et pire, s’y multiplie. Je n’ai pas pu m’accorder une nuit de sommeil correcte depuis la contamination, étant obligé de me réveiller toutes les quatre heures pour m’enfiler whisky, tequila, vodka, tout ce que les hommes peuvent me rapporter… Mais pour l’instant, je tiens le coup.
J’ai essayé d’explorer cette piste. Les gars m‘ont ramené un infecté auquel j‘ai injecté des doses massives d’alcool à 90°. La goule a visiblement éprouvé de grandes douleurs, hurlant comme un animal et se débattant dans son carcan, mais ça ne l’a pas tuée, encore moins soignée. Et quelques heures plus tard, elle était de nouveau en pleine forme. Jusqu’à présent, le seul « remède » efficace pour libérer quelqu’un de la goulification reste la destruction physique de son système nerveux. Une balle dans la tête, pour être plus clair. Tous les antibiotiques que j’ai testés se sont montrés parfaitement inefficaces. Il faut dire que cette bactérie est protégée par une sorte de paroi qui ne laisse quasiment rien passer. Ultraviolets, radiations, poisons cellulaires, rien n’est capable de détruire cette saloperie. Même des températures de plus de 100°C ne semblent pas la déranger outre mesure. Un véritable condensé de toutes les espèces extrémophiles connues. Restent les virus bactériophages, mais je n’ai pas le matériel adapté pour ce type de recherches. La piste de l’éthanol n’est en tout cas pas à négliger, et j’espère avoir le temps d’approfondir mes recherches.
Car oui, le temps m’est compté. Si la Ghoulobacter n’a pas pris le contrôle de mon corps, elle y exerce tout de même une influence. Comme tous les infectés, ma physiologie se met à changer. Mes cheveux ont commencé par tomber. Puis ma peau a bruni et mes os me semblent de plus en plus lourds et épais. J’ai même grandi de quelques centimètres. Si je ne passe pas plusieurs heures par jour au soleil, je me sens très mal, et j’ai quasiment arrêté de m’alimenter. Parfois, j’ai l’impression que je pourrai rester sans respirer pendant plusieurs minutes. Les goules que me ramènent les soldats ne sont même plus agressives envers moi. Sans doute une question de phéromones. J’ose à peine imaginer ce qui se passe à l’intérieur de mon corps…
Les autopsies que j’ai pratiquées sur des infectés à différents stades ont montré une importante dégradation des organes internes. Mis à part les muscles, les nerfs et le squelette, les organes se liquéfient progressivement. L’infecté le plus « âgé » que j’ai examiné ne présentait plus qu’un fluide noir et visqueux partout à l’intérieur de son corps, sans aucune trace d’organes. Après analyse, cette substance que j’ai nommé « visque » est logiquement constituée d’une forte concentration en Ghoulobacter, ainsi que de tout un tas d’éléments nutritifs divers. Ainsi, les goules se présentent comme des organismes simplifiés à l’extrême.
La surface de leur peau est le siège d’une intense activité physiologique. Les cellules épidermiques possèdent tout un arsenal de pigments photosynthétiques, tout comme les végétaux ont des chloroplastes qui leur permettent d’utiliser une partie du spectre lumineux. Sauf que dans le cas des goules, ces pigments sont beaucoup plus nombreux et variés, ce qui fait qu’elles peuvent utiliser la quasi-totalité du rayonnement solaire. Tout ce qui est nécessaire à leur fonctionnement est fabriqué à partir de la seule énergie lumineuse et est stocké dans la visque qui constitue l’intérieur de leur corps. La concentration en éléments nutritifs augmente ainsi progressivement, et les muscles sont directement approvisionnés en énergie par simple contact avec cette substance. Pas de circulation sanguine. Le mélange est assuré uniquement par les mouvements du corps qui homogénéisent la visque, un peu comme l’activité musculaire participe à la circulation du sang dans les veines d’un être humain.
Un système si simple, mais pourtant d’une telle efficacité, est tout bonnement effrayant. Nous les hommes, qui étions si fiers de notre corps dans toute sa splendide complexité, sommes bien ridicules faces à des êtres beaucoup plus simples, mais pourtant diablement efficaces. Comment la bactérie s’y prend-elle pour nous transformer ainsi ? Je l’ignore. Sans doute en sécrétant des toxines, voire en modifiant notre génome.
Enfin, nous avons au moins le mérite de ne pas être totalement dépendants du soleil, ce qui n’est pas le cas des goules. Nous en avons enfermée une dans une pièce totalement étanche, sans aucune luminosité, il y a de ça une semaine. Au début, le zombie cognait continuellement contre la porte, mais ça s’est arrêté au bout de quelques jours. J’imagine que sa visque a fini par se vider de tout élément nutritif et que la goule a fini par s’éteindre, sans aucune énergie. Peut être même est-elle morte. Difficile de le savoir sans ouvrir la porte, mais je préfère attendre encore un jour ou deux histoire d’être sûr.
Je crains cependant qu’il ne me reste plus beaucoup de temps. Même si je garde le contrôle de moi-même, mes camarades sont de plus en plus mal à l’aise avec moi, et il est fort possible qu’ils décident de me mettre dehors. Je les comprends, et ne leur en veux pas. Difficile de vivre avec quelqu’un qui ressemble chaque jour de plus en plus à une goule. J’espère juste que les deux jeunes scientifiques qui nous ont rejoints sauront continuer mes investigations…



(source de l'image : http://www.wintech.com.pt/galeria/data/media/6/Bacteria_Green.jpg)

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Tistou Lacasa 26/10/2009 19:06


Un peu complexe mais hyper interressant. On sent que les cours de bio mènent à tout :)