Chapitre 149 : rancune et pardon

Publié le par RoN

Si au départ, la joie d’accueillir de nombreux nouveaux compagnons surpassa le ressentiment collectif d’avoir failli s’entretuer dans une bataille sanglante, il apparut rapidement que la cohabitation entre les nemaciens et les soldats de l‘ARH ne serait pas facile.
La première soirée se déroula relativement bien. Afin d’oublier leur discorde et de se pardonner mutuellement, une grande fête fut organisée, la super-weed brûlant par dizaines de grammes, l’alcool coulant à flot et la nourriture rassasiant tous les estomacs. La bonne humeur et le soulagement d’avoir échappé à l’auto-destruction favorisèrent les discussions, détendirent l’atmosphère et facilitèrent l’intégration des militaires dans la communauté.
Le noyau d’officiers proches du général Hadida restait assez méfiant. Ils redoutaient que tout cela ne soit qu’un stratagème visant à les éliminer, malgré l’apparente confiance qui s’était instaurée entre leur chef et Jack. Les deux hommes passèrent de longues heures à discuter, à échanger leurs informations et à partager des joints, achevant de convaincre le militaire du bien-fondé de leur unification.
Les simples soldats, de leur côté, ne cachaient pas leur enthousiasme. Après des semaines, des mois passés dans une discipline de fer, dans la peur des hordes de goules, dans l’attente de leur mort, ils avaient enfin l’occasion de se relâcher un peu. Voyager constamment, passer tout leur temps sur les routes, explorer les villes à la recherche de rescapés ou de vivres, combattre des monstres plusieurs fois par jour, tout cela était véritablement exténuant, les nemaciens ne le savaient que trop bien. A côté de ça, la vie dans le village serait une sinécure, assurèrent-ils à leurs nouveaux camarades.
Ce qui ne signifiait pas qu’ils devaient se tourner les pouces. La population de Nemace venait de tripler d’un seul coup. Il faudrait beaucoup de travail pour installer tout ce monde, pour agrandir les cultures, pour organiser les équipes. Mais une fois la routine établie, chacun n’en vivrait que plus paisiblement. Du moins l’espéraient-ils.
Malgré la bonne volonté manifestée par les plupart d’entre eux, de nombreux problèmes ne tardèrent pas à se présenter. Ce qui était parfaitement prévisible, la cohabitation entre un grand nombre de gens n’étant jamais aisée. Jack, le général Hadida et les quelques personnes qui les assistaient dans la gestion de la communauté eurent fort à faire pour concilier tout ce petit monde.
Dès le lendemain de l’unification, ils durent faire face à la colère de Strychnine. L’ex-prisonnière reconnaissait que la décision prise par Jack était juste. Plus ils seraient nombreux, plus grandes seraient leurs chances de survie. Et unifier les nemaciens et les militaires constituait la seule solution pour leur éviter un massacre, elle en était parfaitement consciente. Ce qui ne l’empêchait pas de garder une rancune tenace envers Hadida.
« Comment peux-tu lui pardonner ce qu’il a fait ? harcela-t-elle Jack dès le matin. Ce salop a tué Saul ! Il l’a laissé agoniser ! C’est un monstre, une ordure !
-    Ne crie pas, je t’en prie… supplia Jack, en proie à une sacrée migraine après la courte nuit qu’il avait passée. Que veux-tu que je fasse ?
-    Que justice soit rendue ! Hadida doit payer !
-    Strych’, je comprends ta douleur, crois-moi. Je sais que tu aimais Saul. Ca doit être très difficile pour toi d’accueillir  le mec qui l’a tué. Mais si Saul est mort, c’est précisément pour la justice. Lui, Kenji et l’autre Vicious ont assassiné trente hommes de l’ARH.
-    C’était eux qui l’avaient cherché !
-    Je sais bien… Mais ce qui est fait est fait. Qu’est-ce que tu veux ? Qu’on accuse Hadida de meurtre ? Qu’on le juge ?
-    Pourquoi pas ?
-    Parce que ça n’aurait aucun sens. Et que ça déclencherait un véritable chaos parmi nous. Ses hommes prendraient sa défense. Si Hadida doit payer, Kenji le devra aussi. On va s’enliser dans des débats sans fin, qui ont de grandes chances de se terminer dans le sang. On ne peut pas risquer ça, alors que notre communauté n’en est qu’à ses balbutiements… Je sais que tu es quelqu’un d’intelligent et de sage. Essaie de comprendre. La mort de Saul m’attriste énormément, moi aussi. Mais il faut accepter ce sacrifice, prendre sur soi pour le bien de tous. »
Strychnine savait qu’il avait raison, il le voyait bien. Mais il voyait aussi le chagrin dans ses yeux. Et la colère, la colère d’avoir perdu l’homme qu’elle aimait dans des circonstances injustes et absurdes. Des larmes se mirent à couler de ses joues et elle s’effondra dans les bras du jeune homme. Pour se ressaisir quelques secondes plus tard.
Le général Hadida, objet de toute sa rancune, venait de se montrer. Visiblement, il avait entendu toute leur conversation. Les yeux encore mouillés, Strychnine le fusilla du regard. Et étonnamment, le militaire baissa la tête avant de lui présenter de sincères excuses. Pas pour avoir tué Saul. Comme l’avait dit Jack, ce n’était pour lui que justice. Mais il comprenait Strychnine et son désir de vengeance.
« Le sang appelle le sang, déclara-t-il, fataliste. C’est un fait, on ne peut que très difficilement se soustraire à cette loi. La mort de mes hommes méritait d’être vengée. Tout comme vous avez le droit de venger le meurtre de monsieur Gook. Mais si je mourrais pour expier mon crime, cela déclencherait d’autres rancunes. Nous n’en finirions jamais. Par conséquent, nous sommes coincés. Je devrai vivre avec ma culpabilité, et vous devrez vivre avec votre chagrin. Pour cela, je suis sincèrement désolé.
-    Le pardon… murmura Strychnine. C’est tellement douloureux… Mais c’est la seule manière d’empêcher le sang de couler indéfiniment, n’est-ce pas ?
-    Il semble que oui. Mais rares sont les gens capables d’une telle sagesse, d’une telle force. Les êtres humains ont besoin de faire sortir leur colère, d’infliger aux autres leur propre souffrance pour s’en exorciser. Et je peux peut-être vous y aider.
-    Comment ça ?
-    Battez-vous contre moi, Strychnine. Faites-moi ressentir votre rage. Punissez-moi, faites-moi souffrir. »
L’ex-prisonnière prenait très au sérieux les paroles du général, mais Jack se demandait s’il n’était pas en train de plaisanter. Comment un combat pourrait-il aider Strychnine ? Comment cela pourrait-il régler quoi que ce soit ? Hadida semblait y croire. Il s’expliqua plus en détail. Il ne proposait pas un duel à mort, surtout pas. Plutôt un affrontement « amical », encadré par des arbitres, avec des règles strictes. Il avait déjà mis en place ce genre de choses au sein de l’ARH.
Quand des discordes éclataient, quand les relations entre certains soldats se dégradaient gravement, le mieux était encore de provoquer la confrontation avant qu’elle ne s’envenime, qu’elle ne dégénère. Il fallait crever l’abcès pour ne pas qu’il s’infecte. Le combat devenait alors un exutoire, une purification dont les concernés sortaient requinqués, en paix avec eux-même et leur adversaire.
Jack ne voyait pas vraiment les choses de cette manière, et était peu enclin à autoriser pareille pratique. Mais après tout, le choix ne lui appartenait pas. Et Strychnine semblait bien décidée à s’y essayer, à flanquer une raclée à l’assassin de Saul. Il fut donc décidé que le combat aurait lieu le jour-même.
Hadida et Strychnine se retrouvèrent à midi pour en découdre. Entre-temps, la rumeur s’était vite répandue dans le village, et une bonne centaine d’habitants s’étaient regroupés autour du carré de terre battue qui servirait de ring. Ce que Jack redoutait le plus, c’était que cet affrontement ne génère des tensions entre les soldats et les nemaciens, alors qu’ils n’en étaient encore qu’à faire connaissance. Mais il se rendit vite compte qu’il n’avait pas de souci à se faire.
L’ambiance était très bon enfant, détendue, la plupart des survivants considérant visiblement le combat comme un divertissement plus qu’un règlement de compte. L’arrivée des adversaires fut saluée par des ovations et des encouragements, les fans du général logiquement constitués d’anciens de l’ARH, tandis que Strychnine était supportée par ses amis de longue date. L’ex-prisonnière semblait concentrée, déterminée. Elle n’était apparemment pas là pour plaisanter.
D’un commun accord, elle et Hadida avaient désigné Jack pour qu’il endosse le rôle de l’arbitre, et s‘étaient entendus sur les règles. Le jeune homme n’oublia pas de les leur rappeler alors qu’ils s’échauffaient et se débarrassaient de leurs vêtements larges. Pas de coups dans les parties génitales ou dans les yeux, pas de morsure. Arrêt du combat dès que l’arbitre l’ordonnait, dès qu’un des combattant perdait conscience ou abandonnait. Pas d’arme. En dehors de ça, Strychnine et Hadida pouvaient se foutre sur la gueule comme ils l’entendaient.
Ils s’en firent un plaisir. A peine Jack eut-il « sonné le gong » que la femme se jeta sur son adversaire, le renversant en arrière avant de lui asséner une pluie de coups. En temps normal, le général ne se serait pas laissé avoir aussi facilement. Mais Strychnine était bien plus costaude qu’elle n’en avait l’air, et elle savait se battre. Elle avait souvent dû jouer des poings pour asseoir son autorité dans le pénitencier. Et elle était bien décidée à refaire le portrait d’Hadida.
Passé cet instant de surprise, celui-ci se reprit, et dégagea cette harpie d’un bon coup de pied. Immédiatement sur ses jambes, la lèvre inférieure déjà ouverte, il passa à l’offensive, harcelant Strychnine de directs et de balayages. Il n’y allait pas de main-morte, ou en tout cas en donnait-il l’impression, mais la femme encaissait sans broncher. Jusqu’à avoir l’occasion de porter un coup décisif. Alors que le général allait la saisir par le poignet pour l’envoyer valser, elle lui balança un méchant coup de boule en plein menton. Les yeux larmoyants, Hadida tituba en arrière. Le poing de Strychnine fusa, atteignant l’homme à la gorge. Ce qui suscita des sifflets de la part de la foule, mais Jack ne mit pas fin au combat, sa favorite n’ayant pas enfreint les règles. 
Il ne fallut que quelques secondes de plus à l’ex-prisonnière pour en terminer. Ses poings s’abattirent sur la face d’Hadida, encore et encore, jusqu’à ce qu’il tombe à genou, incapable de respirer et le visage en sang. Le pied de Strychnine vint lui faucher le visage, le mettant définitivement au tapis.
« STOOOP !! gueula Jack en la repoussant en arrière. Mes amis, je crois qu’on a notre gagnante ! »
Une ovation résonna pour Strychnine alors que l’arbitre lui levait le bras en signe de victoire. Mêmes certains soldats de l’ARH applaudissaient, impressionnés de voir que leur invincible général avait été mis KO par une simple femme. Encore essoufflée, celle-ci semblait soulagée, presque sereine. Hadida avait vu juste : ce combat l’avait aidée, l’avait libérée en partie de son chagrin. Mais pour cela, le militaire avait payé cher.
Jack s’assura qu’il respirait toujours. Il fut vite rassuré. Hadida était non seulement en vie, mais conscient. Un faible sourire s’étirait sur ses lèvres sanglantes, révélant une rangée de dents dont plusieurs étaient cassées. Malgré ça, il avait l’air parfaitement satisfait. Strychnine l’aida elle-même à se relever et le remercia sincèrement. Puis Jack et quelques autres l’emmenèrent droit à l’infirmerie. Encore du travail pour Samuel.
« Je vous croyais plus coriace que ça… commenta le leader des nemaciens alors que le médecin pansait les plaies d’Hadida. Quand j’ai essayé de vous tuer, vous ne m’avez pas laissé une seule chance.
-    Eh bien, disons que je ne me suis pas vraiment donné à fond… souffla le général. Cette dame avait besoin de se défouler, et elle en avait le droit. Si c’était moi qui l’avais vaincue, ça ne l’aurait pas aidée…
-    Vous voulez dire que vous l’avez laissée gagner ? Vous vous êtes volontairement laissé défoncer la gueule ?
-    Nous construisons l’avenir, Jack, vous n’avez eu de cesse de me le rappeler. Cette communauté est fragile. Pour la protéger, il faudra faire des sacrifices. Me faire tabasser n’est pas grand-chose à côté de ce qui nous attend, croyez-moi… »

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Tistoulacasa 18/02/2010 10:15


Un fight club, ça c'est une solution :D