Chapitre 148 : unification

Publié le par RoN

Les réjouissances furent cependant de courte durée, car les nemaciens devaient maintenant faire face à leur problème initial : les militaires de l’ARH. La trêve n’avait été que temporaire. Les soldats daignaient enfin sortir de leurs véhicules, et se regroupaient en face des survivants massés autour de leur chaudron encore fumant. Mais pour le moment, ils ne semblaient pas décidés à en découdre. Ils étaient toujours bien plus nombreux que les nemaciens, et si bataille il devait y avoir, les compagnons de Jack ne s’en tireraient pas aussi facilement que contre les oiseaux-zombie.
Heureusement, la lutte sanglante qui venait d’avoir lieu et l’ingéniosité dont ils avaient fait preuve jouaient en leur faveur. L’animosité des soldats avait disparu, ils ne manifestaient plus que de la curiosité et de la crainte respectueuse envers ceux qui les avaient sauvés. Sans le général pour leur donner des instructions, ils ne savaient pas vraiment comment agir dans ces circonstances.
Mais Hadida n’était pas mort. Du moins, pas encore. Les nemaciens le trouvèrent à l’arrière du convoi de l’ARH, dans le bus renforcé que Marie et son groupe avaient emprunté pour se rendre au bunker de Krayzos. Il n’était pas seul, au grand soulagement de Faye : Kenji avait également survécu. Comment ses compagnons avaient-ils pu en douter ?
Le tueur de goule et le militaire avaient combattu côte à côte, oubliant temporairement leurs désaccords pour faire face à une menace qui les surpassait. Ils avaient coopéré sans même avoir besoin de parler, l’un travaillant au fusil, l’autre au sabre, se frayant un passage parmi les nuées de monstres jusqu’à pouvoir trouver un abri. Ils s’en étaient miraculeusement tirés, mais non sans mal. Tous deux arboraient de nombreuses blessures, les becs et griffes des chimères ayant manqué de peu de les transformer en steacks saignants.
Si Kenji tenait le coup, immunisé à la Ghoulobacter grâce aux quelques joints qu’il avait dans le sang avant l’attaque, ce n’était pas le cas du militaire. Hadida était très mal en point, la bactérie se frayant peu à peu un passage vers son cerveau. Ce n’était qu’une question de minutes avant qu’il ne devienne à son tour l’une des créatures démoniaques qu’il avait passé ces derniers mois à combattre.
Cela semblait convenir parfaitement au tueur de goule, qui attendait patiemment que le général rende son dernier souffle pour avoir le plaisir de le pourfendre une fois réanimé. Hadida avait visiblement accepté son sort. Il était avachi contre une cloison, une cigarette aux lèvres et son fusil sur les genoux. Il ne faisait pas mine de vouloir se défendre de Kenji, planté devant lui et sabre prêt à plonger dans sa chair.
« Tue-le ! l’encouragèrent certains nemaciens. Débarrasse-nous de ce salop ! »
Aucun membre de l’ARH ne formula d’objection. Ce n’était pas la première fois qu’un membre de leur armée était victime de la morsure des goules, bien au contraire. Ils savaient parfaitement ce qu’il fallait faire dans ce cas. Lors des nombreuses batailles qu’ils avaient livrées, les victimes se comptaient par dizaines. Ils étaient habitués à voir leurs compagnons mourir, à les achever eux-même. Aujourd’hui, c’était au tour de leur chef. Ce qui, au fond, ne serait que justice. Et un bon moyen pour les nemaciens de régler un problème de taille.
Mais Jack ne l’entendait pas de cette oreille. Il tendit un pétard au tueur de goule, histoire d’être sûr qu’il en réchapperait, avant de faire de même avec le général Hadida.
« Fumez ça, plutôt que votre clope, lui conseilla-t-il.
-    Qu’est-ce qui te prend, mec ? s’écria le tueur de goule. On ne va pas sauver cette enflure !
-    Me sauver ? interrogea le militaire, dubitatif. Je vois mal comment ce serait possible… Enfin, merci quand-même pour le joint… »
Malgré les objections de ses camarades, Jack lui expliqua ce qu’était la super-weed et quelles étaient ses propriétés. Hadida avait bien du mal à le croire, tout comme les autres soldats, qui laissaient échapper des murmures suspicieux. Mais ils constatèrent bientôt par eux-même que le jeune homme disait la vérité. Le général restait humain, tout comme les quelques autres blessés traités grâce à la drogue.
Hadida n’était pas sauvé pour autant. La Ghoulobacter ne prendrait pas possession de lui, mais un danger bien plus grand le guettait : la lame du Tenchûken, toujours en dehors de son fourreau, et qui n’attendait que de se repaître de son sang.
« Il faut le buter ! insistait Kenji. Ce mec a bien failli nous faire tous nous entretuer ! Il recommencera, si on ne l’en empêche pas !
-    Le tuer n’arrangera rien, objecta Jack. Avec ou sans lui, ses hommes pourront se charger de nous. Sauf si on les convainc de ne rien faire. De nous rejoindre.
-    Alors tuons-le ! Il ne faut pas lui laisser une chance de reprendre son commandement.
-    Qu’en pensez-vous, général ? Allez-vous nous entraîner à nouveau dans une spirale mortelle ? »
Les deux hommes se tournèrent vers le militaire, sur lequel étaient fixés les regards des deux cent cinquante survivants. Bien que le rapport de force entre les troupes soit toujours le même, la situation s’était inversée. Hadida jouait maintenant le rôle du prisonnier, dont la vie dépendait de la décision qu’il prendrait. Les soldats de l’ARH auraient pu intervenir, sauver leur chef et mater les nemaciens. Mais ils n’en faisaient rien, attendant que le général prenne la parole. C’était bien là la preuve qu’ils ne désiraient pas combattre leurs semblables, qu’ils n’avaient jamais souhaité en arriver là.
« Joignez-vous à nous, insista Jack. C’est la meilleure chose à faire.
-    Je ne peux pas, décréta Hadida. J’ai une mission : libérer le territoire de la menace zombie. C’est mon devoir, notre devoir à tous.
-    Non, notre devoir est de vivre, de survivre. De nous construire un avenir.
-    C’est bien ce que j’essaie de faire. Ce n’est pas en restant planqué qu’on pourra changer les choses. Il faut se battre, éliminer la vermine qui pullule dans notre pays.
-    Ne vous rendez-vous pas compte de l’absurdité de ce que vous proposez ? Les goules sont des millions, des milliards peut-être. Que peut faire une poignée d’hommes et de femmes ? Ce qui s’est passé aujourd’hui prouve à quel point nous sommes fragiles. Si vous continuez votre croisade, vous finirez par vous faire annihiler. C’en sera fini de la race humaine, en tout cas dans ce pays.
-    Alors que proposez-vous ? Quelle est la solution ?
-    Nous allier. Ensemble, nous serons plus forts, nous pourrons nous reconstruire. Oubliez votre soi-disant mission : dorénavant, votre devoir est de protéger ce qui reste de l’humanité. »
Ses paroles eurent du poids. Nombreux étaient ceux qui hochaient doucement la tête, qui discutaient entre eux de l’opportunité offerte aux miliaires. Hadida lui-même semblait réfléchir intensément à la proposition de Jack. Celui-ci abattit ses dernières cartes, informant le général de ses travaux scientifiques, des découvertes que lui et Marie avaient récemment faites. Il existait peut-être un moyen de soigner les millions de gens contaminés, de vaincre l’infection par d’autres moyens que les armes. Si la flamme de l’espoir brûlait quelque part, c’était ici, à Nemace.
Mais certains habitants ne partageaient pas le point de vue de leur leader. En particulier Strychnine, qui ne désirait qu’une seule chose : voir ce salopard de militaire crever en se vidant de son sang.
« Il a tué Saul ! glapissait-elle en essayant de se frayer un passage jusqu’au prisonnier. Ce fils de pute doit payer !
-    Cette dame a raison, soupira Hadida. Ce que vous proposez est très généreux. Et tentant. Mais pensez-vous vraiment que nous puissions faire la paix ? Vos amis ont assassiné plusieurs de mes hommes. J’ai exécuté moi-même l’un des coupables. Vous, Kenji, vous avez tué mon second, Eldred Magnus. Comment pourrions-nous laisser tout ça derrière ? Comment pourrions-nous nous pardonner ?
-    Alors puisque cette histoire a démarré dans le sang, elle ne peut se terminer que dans le sang ? interrogea Jack en élevant la voix pour que chacun puisse l’entendre. Stupides êtres humains. Nous faisons tous des erreurs. Moi-même, que vous considérez comme votre chef, j’ai la responsabilité de la mort d’innombrables innocents. Dois-je mourir pour expier mes crimes ? Cela me rachèterait-il vraiment ? Je ne crois pas. La seule manière de combattre les regrets, la culpabilité, de se pardonner ses fautes, est de dédier sa vie à les réparer. Les disparus ne reviendront pas, quoi que nous fassions. Notre seul pouvoir est de garder leur souvenir, de les honorer. Et pour ça, il faut continuer à vivre. »
Il parcourut l’assistance du regard, s’assurant que chacun s’imprégnait de ses dires. La pauvre Strychnine était en larmes, dévorée par le chagrin et la haine. Mais elle comprenait, et Jack vit dans ses yeux que pour le bien de la communauté, pour leur avenir, elle était prête à prendre sur elle.
« Nous ne pourrons pas survivre sans vous, et vous ne pourrez pas survivre sans nous, conclut le jeune homme. Comportons-nous intelligemment, mettons nos rancunes de côté, et prenons la seule décision sage. Unifions nos forces. »
Les yeux du général le sondèrent avec acuité. Ce gosse de la moitié de son âge était-il sérieux ? Etait-il sincère ? John Hadida n’arrivait pas à déterminer s’il avait affaire à un naïf ou à un génie. Sans doute les deux. Une chose était sûre : ses compagnons croyaient en lui, lui vouaient une confiance quasi-aveugle. Même le dénommé Kenji, au départ bien décidé à le saigner, avait fini par rengainer son sabre, et se tenait en arrière, attendant la suite des événements.
Il était temps de prendre une décision. Depuis qu’il avait créé l’Armée du Renouveau Humain, Hadida s’en était tenu à son propre jugement, uniquement préoccupé par sa mission et les moyens de la mener à bien. Pour la première fois, il s’intéressa à l’opinion de ses compagnons, de ces gens qu’il avait recrutés de force et obligés à combattre. Que souhaitaient-ils, ces humains à qui on n’avait jamais demandé leur avis ?
L’expression de leur visage était suffisamment claire. Elle traduisait la peur, mais avant tout l’espoir. L’espoir d’une vie meilleure, d’un futur où leur existence ne se résumerait pas à apprendre à coller une balle dans le crâne d’une goule, à effectuer des manœuvres militaires, à rouler pendant des kilomètres, la peur au ventre. Ils voulaient vivre, et non plus survivre. Partager le bonheur, la fraternité, le futur que les nemaciens se construisaient. Cela était-il vraiment possible ?
Le général choisit d’y croire. Décidemment, ce Jack était d’une sacrée éloquence. Rien d’étonnant à ce qu’il soit le leader de ces gens. Hadida était curieux de savoir ce que donnerait leur coopération. Il décida de le découvrir sur le champ, serrant vigoureusement la main que le jeune homme lui tendait.

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Tistoulacasa 16/02/2010 12:12


Des idées révolutionnaires, un tueur professionnel et un tacticien hors pair, cela ne présage que du bon :D