Chapitre 146 : le nuage

Publié le par RoN

Mais au dernier instant, alors que ces pauvres humains incapables de s’entendre allaient s’entre-déchirer, le sort décida que leur histoire ne pouvait s’achever ainsi. Le destin des humains fut scellé ce jour là. Il y eut bataille. L’enfer déferla sur Nemace, plongeant les habitants dans une horreur sans nom. Mais au final, le pire fut évité.
Une seconde de plus et Hadida pressait la gâchette, explosant la tête de Jack comme s’il avait été un vulgaire zombie, donnant aux soldats de l’ARH le feu vert pour faire parler leurs armes. Nombre de nemaciens auraient été coupés en deux dans leur charge, mutilés par des centaines de balles, avant qu’ils ne parviennent à approcher les militaires, à se trouver à portée de sabre. Kenji aurait probablement été un des premiers touchés, et un des derniers à tomber. Le Tenchûken aurait fait des ravages, pourfendant plusieurs ennemis à chacune de ses envolées. Humains ou goules, le sabre ne se posait pas de question, se contentant de trancher tout ce qu’on lui présentait.
Mais par bonheur, ce bain de sang fut évité. Quand les nemaciens se précipitèrent vers l’ARH sous l’impulsion du tueur de goule, une ombre s’abattit sur eux. En un instant, l’étincelant soleil d’été s’éteignit comme durant une éclipse, baignant le petit village dans une obscurité surnaturelle.
Puis la lumière revint, tout aussi brusquement. Cela n’avait duré qu’un instant, mais avait heureusement suffit à attirer l’attention des combattants. Chacun suspendit son geste, les doigts se crispant sur les crosses, les pieds freinant dans la poussière, et tous levèrent les yeux vers le ciel. Y compris Jack, oubliant le canon pressé sur sa nuque.
Au départ, il ne comprit pas ce qu’il voyait. A vrai dire, personne ne réalisa à quoi ils avaient affaire avant qu’il ne soit trop tard. L’objet qui avait masqué le soleil était un nuage. Un nuage noir, dont la forme changeait à chaque seconde et dont les déplacements semblaient à la fois gracieux et désordonnés. La masse sombre s’étendait dans le ciel, se contractait, se tordait, tournoyait au dessus de Nemace comme un être vivant.
Car ce nuage était vivant. Et n’avait rien d’un nuage, finalement. Sa vitesse et sa trajectoire variaient sans cesse, parfaitement indifférentes au vent qui soufflait d’est en ouest. Et qu’était-ce donc ce bruit ? Comme le claquement de milliers de morceaux de tissu malmenés par des bourrasques.
Quand le nuage commença à descendre vers les combattants, les soldats de l’ARH pointèrent instinctivement leurs armes vers lui, dédaignant les nemaciens immobiles. Tous plissaient les yeux, essayant de distinguer la nature de cette chose. Comme d’habitude, ce fut le jeune Roland qui vit le premier ce dont il s’agissait. Son exclamation de stupeur et d’effroi ne rassura en rien ses camarades.
« Des oiseaux ! cria-t-il. Des oiseaux-zombie ! »
Trois secondes plus tard, les créatures fondaient sur eux. Des centaines, peut-être des milliers de volatiles monstrueux. Plumes étranges, griffes acérées, becs luisants de bave. Des bestioles de vingt centimètres de long et de quarante d’envergue, à un stade plus ou moins avancé dans leur transformation, qui piquaient vers les humains à une vitesse effroyable. Des obus vivants, empoisonnés et assoiffés de sang.
Les armes de l’ARH crachèrent le feu. Mais les dégâts furent dérisoires, à peine perceptibles. La charge des oiseaux-zombie ne fut même pas freinée, et la masse sombre déferla au milieu des humains qui s’aplatirent au sol ou prirent la fuite.
Hébétée, Aya vit un monstre percuter une de ses amies en plein dans le dos. L’ex-prisonnière s’écroula au sol, fauchée, alors que le bec du volatile charcutait ses chairs. Trois autres oiseaux plantèrent leurs griffes dans ses membres avant de la picorer comme un tas de graines. La pauvre femme hurla, rua, se débattit de son mieux, mais la douleur et la panique rendaient ses gestes parfaitement vains.
Aya voulut se précipiter à sa rescousse. Mais elle se retrouva plaquée à terre par Gina. Un volatile passa à toute vitesse à l’endroit où elle se trouvait une seconde auparavant. Son regard revint sur la nemacienne qu’elle observait, pour voir un soldat de l’ARH la mitrailler à bout portant. Les quatre oiseaux qui la harcelaient en furent démembrés, mais il ne restait plus de la pauvre femme qu’un amas de chair sanguinolente.
Partout autour, les mêmes scènes de carnage. Nombreux étaient ceux qui se roulaient au sol en hurlant, essayant de faire lâcher prise aux créatures démoniaques. Les battements d’ailes, hurlements et détonations étaient assourdissants. Les militaires avaient beau défourailler comme des malades, rares étaient les cadavres d’oiseaux à être fauchés en l’air. Trop petits, trop rapides.
« Faut se tirer d’ici ! cria Gina dans l’oreille de son amie.
-    Pas sans Jack !
-    Où il est ? »
Dans la panique, les deux femmes avaient perdu leur amoureux de vue. Elles essayèrent de le repérer au milieu de toute cette cohue. Là, Charles Moncle qui faisait tournoyer sa mitrailleuse en vidant son unique chargeur. Ici, Béate et les frères Bronson, rampant pour s’éloigner du carnage. Là, le général Hadida, dos au tank pour protéger ses arrières, visant soigneusement avant de tirer. Un peu plus loin, Marie et Mickie, en train de traîner une Strychnine blessée. Au cœur de la bataille, Kenji, tournoyant comme une toupie, tranchant tout ce qui passait à sa portée.
Et enfin, elles aperçurent Jack. Le jeune homme s’était relevé et avait récupéré ses sabres, prêt à défendre sa vie face à ces monstres sortis des enfers. Il se tenait dos-à-dos avec son disciple Roland, se couvrant mutuellement. Mais qu’espéraient-ils donc, avec des katanas pour seules armes ?
Il apparut pourtant que les deux combattants ne se débrouillaient pas si mal. Aussi dangereux que soient les oiseaux-zombie, un coup bien porté suffisait à les éliminer. Certes, les voir foncer  sur vous en piquant avait de quoi impressionner. Leurs attaques n’avaient rien en commun avec celles des goules humaines. Mais pour Roland et son maître, cela rappelait fortement les exercices fastidieux auxquels les enfants étaient astreints. Trancher une cible en plein vol, rien de plus facile pour eux.
Aussi s’en donnaient-ils à cœur joie, concentrés et déterminés, attendant patiemment qu’un volatile se précipite sur eux pour le couper proprement en deux. Aya et Gina décidèrent de les imiter, se plaçant dos à dos et usant de leurs katanas pour se défendre. Si les trois cent personnes ici présentes avaient adopté une telle tactique, ils auraient certainement pu venir à bout de la meute de chimères. Mais la plupart d’entre eux avaient cédé à la panique, et les rares combattants préféraient utiliser des armes à feu, bien que l’efficacité de celles-ci soit très limitée.
La plupart des soldats s’étaient repliés dans leurs véhicules, espérant que le blindage résisterait aux becs et griffes des monstres. Les nemaciens, pour leur part, couraient vers leurs habitations dans l’espoir de s’y cacher. Ils auraient pourtant dû savoir que la fuite ne servait à rien face aux infectés. Déjà, les chimères s’agglutinaient autour des abris, cognaient aux vitres des camions, griffaient les parois d’acier. Il ne resta bientôt plus qu’une poignée de guerriers à lutter contre les centaines de monstres.
Avec horreur, Jack en vit un bon paquet se regrouper avant de foncer vers lui et Roland. La masse était trop importante et trop rapide pour pouvoir la découper.
« A terre ! » gueula-t-il à son disciple en le poussant.
Le groupe d’oiseaux passa à moins de dix centimètres au-dessus d’eux. Tout autour, les chimères adoptaient la même stratégie, restant groupées en masses compactes plutôt que d’attaquer de façon individuelle. Elles avaient beau être issues d’animaux, elles semblaient capables d’un certain apprentissage, tout comme leurs homologues humanoïdes.
Une bestiole se posa avec rudesse sur le dos de Roland, agrippant sa chemise de ses griffes pointues. Le gamin hurla et le sabre de son maître fusa, le débarrassant de la créature de cauchemar. Jack le releva d’une main avant de le pousser vers la maison la plus proche.
« On se barre d’ici ! cria-t-il. Aya, Gina, ramenez-vous ! »
Les jeunes femmes se rapprochèrent et tous quatre coururent vers l’abri, courbés, repoussant ou esquivant les assauts des chimères. La porte de la baraque était verrouillée, ils durent y tambouriner plusieurs secondes en luttant comme des beaux diables pour ne pas se faire déchiqueter, avant qu’on daigne leur ouvrir. Ils s’engouffrèrent à l’intérieur et refermèrent juste à temps, une demi-douzaine de volatiles venant percuter la porte de bois.
Les jeunes gens purent souffler un peu. Une dizaine de nemaciens avaient trouvé refuge ici. Certains étaient blessés, mais le risque de contamination était quasi-nul : sans s’en rendre compte, ils s’étaient retrouvés dans le local servant au séchage et au stockage de la super-weed. Ceux qui avaient été touchés par les chimères savaient pertinemment ce qu’il leur restait à faire, et quatre joints fumaient déjà dans la pièce.
Mais les blessés qui n’avaient pas trouvé d’abri à temps n’avaient pas cette chance : à l’extérieur, plusieurs contaminés se relevaient déjà. Des soldats de l’ARH pour la plupart ; immunisés grâce à leur drogue, les nemaciens ne se transformaient pas. Ils restaient à terre, se vidant de leur sang jusqu’à ce qu’ils rendent leur dernier souffle. Quel sort était le plus enviable ?
Jack n’avait pas le temps de se poser la question. Se cacher dans les habitations offrait un certain répit, mais ce n’était qu’une question de temps avant qu’ils ne soient débusqués. Il ne faudrait pas plus de quelques minutes aux goules et chimères pour réussir à forcer portes et fenêtres. Il fallait trouver une solution pour s’en sortir, et vite.
Si Jack avait pu parler à ses concitoyens, les persuader de se battre sans peur, ils auraient pu organiser leur défense. Mais ils se retrouvaient isolés, réduits à prier pour que les monstres finissent par abandonner. Espoir dérisoire. Qui mieux qu’eux savaient que les goules n’abandonnaient jamais ? Inutile de se cacher, il fallait les combattre, les repousser comme ils l’avaient fait sur le pont de la rivière Grolsh. Mais c’était à des goules normales qu’ils avaient eu affaire ce jour là, pas à des chimères volantes et innombrables.
Jack savait qu’ils devaient agir, que rester passifs les conduirait inévitablement au massacre. Mais il n’avait strictement aucune idée pour sauver sa communauté. Tout cela s’était enchaîné si vite, ils n’avaient pas eu à combattre sérieusement depuis plus d’un mois. Comment improviser une stratégie dans ces conditions ?
« C’est dans ce genre de situation qu’on aurait besoin d’un Ghoul-Buster… » soupira Ray Sonnid, un des quelques survivants regroupés dans le bâtiment.
Jack allait lui renvoyer une réplique cinglante, rappelant qu’il serait plus productif de se creuser les méninges plutôt que d’espérer un miracle, mais quand il croisa le regard de celui qui avait imaginé le super-héros chasseur de goules, un déclic se fit dans son esprit. Ils l’avaient, la solution, leur unique chance d’en réchapper. Restait à savoir s’ils pouvaient la mettre en pratique.
« Trouvez-moi une marmite, ordonna-t-il. Ou un récipient de grande taille. Et de la super-weed, un maximum de super-weed ! »

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Tistoulacasa 16/02/2010 10:05


3ième ligne : "Il eut y bataille." Cette phrase me gène. Je pense que c'est plus Il y eut bataille.
Encore un très bon chapitre qui va à 100 à l'heure.


RoN 16/02/2010 11:48


Oui c'est bien "il y eut bataille", je devais avoir la tete dans le cul quand j'ai posté ça...