Chapitre 142 : le général Hadida

Publié le par RoN

John Hadida était un soldat brillant. Au début de sa carrière, nombreux étaient ceux à penser qu’il atteindrait un grade élevé dans la hiérarchie. Sa force n’avait d’égale que son intelligence, il menait à bien ses missions avec une efficacité exemplaire, savait interpréter et anticiper les événements imprévus. En cela, il aurait fait un excellent officier. Il souffrait cependant d’un défaut de taille pour un militaire : l’esprit critique.
Pour qu’une armée fonctionne correctement, tous ses membres doivent obéir sans discuter, ne jamais penser qu’un ordre puisse être facultatif. Si les haut-gradés sont suffisamment compétents pour prendre les bonnes décisions, une telle organisation ne peut qu’être parfaitement efficace. Mais John Hadida avait un problème : il était bien plus intelligent que la plupart de ses supérieurs, et n’hésitait pas à le faire savoir.
Dans ce pays corrompu, beaucoup d’officiers obtenaient leur poste par piston. La méritocratie était quasi-inexistante, ce qui révoltait beaucoup de soldats. Mais en général, ceux-ci se contentaient de prendre sur eux, baissant la tête et acceptant des ordres souvent stupides. Ce qui n’était pas le cas du soldat Hadida, qui n’avait pas peur de critiquer ouvertement les instructions qui lui étaient données, d’agir de son propre chef lors de certaines missions, d’improviser quand il jugeait cela nécessaire.
Jamais il n’avait commis la moindre erreur tactique. Ses techniques originales et inventives étaient dignes des plus grands stratèges. Mais de la part d’un simple soldat, cela était très mal vu. Accusé d’insubordination, voire de mutinerie, il ne pu jamais s’élever bien haut dans la hiérarchie. Son impétuosité naturelle, son refus de la soumission, firent de lui une sorte de paria, haï et méprisé par tous ses supérieurs.
En conséquence, à l’âge de cinquante ans il était toujours coincé au grade de sergent. Il commandait une escouade d’une dizaine de soldats, qui le respectaient, le vénéraient presque, mais ne pouvait espérer plus.
Cependant, quand l’épidémie s’abattit sur le pays, son destin changea radicalement. Tout bascula le jour de la bataille de Lémonère, une ville considérée comme perdue mais que les généraux se refusaient à bombarder. Cinquante mille habitants étaient morts, devenant une horde de monstres assoiffés de sang. Mais peu importait, les infrastructures étaient trop précieuses pour tout nettoyer par le feu. Il allait falloir bouter les zombies hors de la cité à coup de fusil et de baïonnette.
John Hadida avait déjà eu affaire aux goules et connaissait le danger qu’elles représentaient. Des créatures sans peur, inconscientes de la mort, presque insensibles aux blessures. Mais les dirigeants n’y voyaient que des zombies décérébrés et patauds, des cadavres ambulants dont un gamin aurait pu se débarrasser. Méchante erreur. Même avant que les goules ne se mettent à évoluer, elles constituaient déjà un très grand danger. En particulier quand elles étaient regroupées.
Deux mille hommes participèrent à l’opération. Les officiers n’avaient même pas pris la peine de mettre au point une tactique précise : les troupes devaient simplement ratisser la ville rue après rue en tuant tout ce qui bougeait. Tâche simplissime. Du moins sur le papier. Car la réalité consista évidemment en un véritable carnage.
Les soldats menèrent une offensive tranchante, trop tranchante, qui leur permit de pénétrer profondément dans la ville. Le piège n’eut plus qu’à se refermer sur eux, les monstres innombrables les encerclant, les submergeant. Quand les officiers ordonnèrent la retraite, celle-ci n’était plus possible depuis longtemps.
Hadida et quelques uns de ses hommes réussirent néanmoins à s’en tirer. Quand il avait constaté l’impossibilité de la victoire, le sergent n’avait pas hésité à ordonner à sa troupe de se planquer. Ils s’étaient réfugiés dans les égouts, s’y étaient perdus, avaient survécu tant bien que mal, manquant de se faire ensevelir quand l’armée s’était enfin décidée à bombarder la zone.
Mais ils finirent par sortir de ce dédale, et entreprirent alors de rejoindre leur base. Pour se rendre compte que celle-ci avait été abandonnée. Les officiers s’étaient tirés comme des lâches, abandonnant les quelques survivants à leur propre sort. Hadida le craignait depuis un certain temps. Il suivait les actualités et avait une bonne idée de l’ampleur du désastre. Un jour ou l’autre, cela devait arriver. Le gouvernement baisserait les bras et choisirait de sauver ses propres fesses. La bataille de Lémonère avait été une défaite de trop.
Beaucoup de soldats étaient anéantis par un tel abandon. Ils n’avaient reçu aucune instruction, aucune consigne sur la conduite à tenir dans cette situation. Heureusement, ils avaient avec eux un homme à la détermination d’acier et au courage inépuisable, qui n’était certainement pas décidé à se laisser crever.
Le sergent Hadida prit les choses en main, organisant la défense de la base avec les quelques survivants. Ils tinrent bon pendant plusieurs semaines, repoussant les hordes de goules qui les harcelaient sans cesse. Hadida était fait pour diriger des hommes, il avait ça dans le sang. Grâce à son sang-froid et son intelligence, ses soldats prirent confiance, apprirent à ne pas craindre les prédateurs qui grouillaient dans ce pays.
Et bientôt, ils en voulurent plus. Assez de se cacher, assez de ne faire que survivre. Ils étaient des guerriers, des combattants. Le territoire était occupé par un ennemi, il était de leur devoir de l’en débarrasser. Patriote, John Hadida était bien d’accord avec eux. Mais l’armée avait abandonné, ils n’avaient aucun contact avec le haut-commandement depuis bien longtemps. Qu’à cela ne tienne, il n’avait qu’à créer sa propre armée.
Ainsi était née l’ARH. Le sergent Hadida s’octroya le titre de général, et prit la tête de ses troupes pour parcourir le pays. Leur mission était simple : tuer de la goule. Pacifier le territoire, éradiquer chaque meute de monstres. Pour cela, ils avaient besoin de combattants et de moyens logistiques. La fin justifiait les moyens, aussi pillaient-ils tout ce qui pouvait leur être utile, recrutaient de force tous les survivants, fusillaient ceux qui refusaient de les rejoindre. En temps de guerre, personne ne pouvait s’accorder le luxe de se tourner les pouces. Ceux qui s’avéraient inutiles étaient tués pour ne pas risquer de rejoindre les rangs de l’ennemi. C’était dur, c’était cruel, mais nécessaire. Le général Hadida en était convaincu.
Et les premiers temps, de telles méthodes fonctionnèrent. Les meutes de zombies n’étaient pas trop conséquentes, les survivants n’étaient pas rares, et la troupe de l’ARH atteignit bientôt plusieurs centaines d’individus. La logistique n’était pas un problème. Ils allaient régulièrement s’approvisionner dans les bases militaires pour renouveler leur stock de munitions. Les goules tombaient par milliers. Unis et efficaces, les gens apprenaient vite à se battre, à exécuter des ordres pour suivre les stratégies de leur général.
Afin d’augmenter encore leur efficacité, Hadida décida de scinder ses troupes. Grâce aux compétences d’un jeune informaticien, ils avaient dorénavant la capacité de communiquer entre différents groupes. Ils pouvaient ainsi explorer des zones plus larges, recruter plus de monde, exterminer plus de goules. Du moins en théorie.
Car en se séparant, leurs forces s’amoindrirent. Si une horde de cent cinquante monstres ne posait aucun problème à l’ARH dans son ensemble, un détachement de trente hommes ne s’en tirait pas aussi facilement. Et tous n’étaient pas aussi doués qu’Hadida pour commander ou mettre au point des tactiques de combat. Sans compter que les goules évoluaient, devenaient plus féroces, plus résistantes, plus intelligentes.
La plupart des sous-sections furent annihilées lors de leurs premiers affrontements. L’une d’elle fut même détruite par un groupe de trois combattants seulement, contre qui Hadida gardait une rancune tenace. Constatant l’échec de sa stratégie, le général décida de réunifier son armée. Mais les pertes subies étaient irréversibles. Des véhicules, des armes, des vivres… Ses meilleurs hommes avaient péri, il ne restait plus qu’une poignée de militaires de formation. Et quant aux deux cent autres membres de l’ARH, ils n’avaient rien de grands guerriers.
Hadida était un homme clairvoyant et ne pensait pas qu’à la guerre, qu’à son besoin de revanche sur l’ennemi goule. Non, tout comme Jack et les nemaciens, il songeait également à l’avenir. Après tout, cette notion était présente dans le nom même de l’Armée du Renouveau Humain. Son rôle était de supprimer la menace zombie et d’offrir un futur aux survivants. Et pour cela, il faudrait faire des enfants.
Aussi les femmes de l’ARH bénéficiaient d’un certain traitement de faveur. C’était d’elles dont on aurait besoin dans l’avenir, leur vie était donc un trésor qu’il fallait protéger. Par conséquent, Hadida tentait de les garder en sécurité autant que possible. Elles ne participaient pas au combat en première ligne ou aux manœuvres les plus risquées. Cela était réservé aux hommes expérimentés, fiables mais dont on pouvait également se passer.
Avec les pertes récentes que l’ARH avait subi, beaucoup d’hommes avaient été tués. Restait donc une grande majorité de femmes, peu habituées au combat et trop précieuses pour être mises en danger. Une impasse cruelle. L’Armée du Renouveau Humain était finalement en train d’échouer dans sa tâche.
Ils se sortaient généralement des batailles contre les hordes de goules qui squattaient les routes, mais il ne fallait même pas espérer pouvoir se frotter aux véritables armées qui occupaient les villes. Pas tant qu’ils n’auraient pas recruté de nouvelles forces et refaits leurs stocks.
Dans cette perspective, le général Hadida conduisit ses troupes dans la plaine du Fraquin. Dans cette étendue quasi-déserte, les goules ne seraient pas trop nombreuses, et ils pourraient les voir venir de loin. Cela leur permettrait de s’octroyer un peu de repos, de réfléchir à la suite en bénéficiant d’une sécurité relative. Qui plus est, le général espérait pouvoir y trouver une bonne quantité de matériel.
Des documents officiels récupérés dans les diverses bases lui avaient appris que de nombreux abris avaient été installés dans la plaine. Certains bénéficiaient d’une technologie de haut niveau, de stocks de nourriture ou de médicaments, et avec un peu de chance, de munitions. Qui sait, ils trouveraient peut-être même certains officiels, planqués en tremblant de trouille en attendant que l’apocalypse passe. Hadida serait ravi de pouvoir leur secouer les fesses.
Guidés par leur carte, ils avaient donc fait le tour de la dizaine de bunkers, récupérant tout ce qui pouvait leur être utile. Pas mal d’armes et de denrées impérissables, ainsi que du matériel électronique. Mais depuis que Mitch n’était plus là, rares étaient ceux qui savaient quoi en faire. Peu de survivants en revanche, mis à part quelque politicards ou riches bourgeois à qui la vie et la réalité furent rapidement apprises.
Ce n’est que lors de la visite d’un des derniers abris que les militaires de l’ARH firent une découverte vraiment intéressante. Des survivants qui, comme eux, étaient visiblement en train de s’adonner au pillage d’un bunker. Quelle ne fut pas leur surprise quand ils aperçurent les véhicules blindés, les deux cent soldats lourdement armés et le tank du général.
Un homme en particulier sembla paniquer. Cet homme, Hadida le connaissait. C’était lui qui avait tué un de ses amis les plus chers, le colonel Magnus. Cet enfoiré l’avait tranché en deux, par derrière, sans lui laisser une chance. Lui, un type nommé Kenji, dont le général n’oublierait jamais le visage, et un troisième acolyte à l’air pervers. Le général s’était juré de les pourchasser et de les retrouver, qu’ils payent pour ce qu’ils avaient fait. Mais ce pays était vaste, et il n’avait aucune idée de l’endroit où chercher.
Par bonheur, la providence était de son côté. Il avait enfin la chance de rendre la monnaie de leur pièce à ces impudents. Il était temps de rendre justice.

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