Chapitre 140 : espoir

Publié le par RoN

Les trois jeunes gens eurent bien du mal à retenir des cris de joie et de stupeur. En bons scientifiques, il était de leur devoir de ne pas se réjouir trop vite. A première vue, leur expérience était un franc succès. Mais il apparut bien vite que cette réussite n’était que relative. Soit, Lydia avait repris conscience. Elle était capable de parler, de répondre à des questions, preuve qu’elle était libérée de l’influence de la Ghoulobacter. Le protocole mis au point par Jack fonctionnait miraculeusement. Ils avaient trouvé le moyen de rendre aux infectés leur esprit humain.
Enfin, peut-être ne valait-il mieux pas avancer trop vite. Bien que consciente, Lydia était extrêmement désorientée. Elle se mit à paniquer, à se débattre en gémissant, et Samuel eut bien du mal à la calmer. Elle pouvait communiquer, oui, mais articuler des phrases cohérentes était une autre histoire. Sans parler de sa mémoire.
Elle se rappelait de Samuel et de son propre prénom, mais n’avait aucun souvenir de Jack ou de Marie. Cela n’était pas forcément étonnant, la malheureuse ne les ayant vu que quelques heures avant d’être contaminée. Mais même quand Samuel lui posa des questions plus personnelles, sur son enfance ou sa vie avant l’épidémie, elle eut beaucoup de mal à lui répondre. Comme si elle était dans l’incapacité d’organiser ses pensées, d’aller chercher des souvenirs précis. Son esprit était là, mais perdu dans un épais brouillard.
Etait-ce une des conséquences de son AVC, ou bien la bactérie avait-elle réellement modifié le fonctionnement ou la structure cérébrale de la jeune femme ? Difficile de le savoir. Une chose était sûre : du point de vue de la mobilité, Lydia avait récupéré, ce qui était la preuve que certaines zones de son cerveau avaient été réparées.
Mais jusqu’où allait l’influence de la Ghoulobacter ? Se contentait-elle d’endormir la conscience du sujet infecté, la maintenant dans une sorte de sommeil pendant qu’elle contrôlait le corps, ou bien transformait-elle véritablement le système nerveux, faisant peu à peu disparaître l’esprit, l’âme du contaminé ? Pour avoir plus d’informations, il fallait tenter l’expérience sur une goule plus évoluée. Après tout, Lydia n’avait été contaminée qu’un mois et demi auparavant. Que donnerait l’injection de super-weed chez un monstre qui n’avait plus rien d’humain ?
Cette réussite soulevait donc de nombreuses nouvelles questions, auxquelles il leur serait difficile de répondre. D’autant plus qu’ils réalisèrent bientôt que le succès n’était pas total. Après une bonne heure à étudier Lydia, à essayer de parler avec elle pour dissiper sa désorientation, l’aider à mettre de l’ordre dans ses pensées, la jeune femme sembla tomber dans un profond sommeil. Elle resta inanimée de longues minutes, si bien que les scientifiques finirent par croire qu’elle n’avait finalement pas résisté, que la super-weed s’était répandue dans son corps en détruisant ses fonctions vitales.
Elle finit cependant par rouvrir les yeux. Malheureusement, ce n’était plus Lydia. Il n’y avait aucune émotion dans le regard qui se posa sur Samuel. Pas la moindre expression sur son visage. Jusqu’à ce que sa bouche s’entrouvre, et que la femme-goule se jette sur son mari pour essayer de le mordre. Elle y parvint, ne le touchant heureusement pas à un point vital. Samuel s’en tira avec une bonne blessure à l’avant bras, ce qui ne l’empêcha pas d’aider ses amis à immobiliser et à attacher leur patiente.
« Qu’est-ce qui a bien pu se passer ? interrogea-t-il pendant que Marie le soignait et qu’il se fumait un bon joint. Je pensais qu’elle était redevenue humaine, merde !
-    Visiblement, ce n’était que temporaire, expliqua Jack en ne quittant pas la goule des yeux. Ce qui est assez logique, au fond.
-    Oui, la super-weed a peu à peu été éliminée de son système, continua Marie. Trop de Ghoulobacter, pas assez de drogue. La bactérie finit par gagner…
-    Alors, il faudrait lui injecter une dose plus forte, proposa le médecin.
-    Je ne sais pas si c’est une bonne idée. Un trop grosse dose de super-weed risquerait de pénétrer dans le reste du corps, de détruire son métabolisme. De la tuer.
-    Alors qu’est-ce qu’on fait ? On lui colle une injection dans le crâne toutes les heures ? »
Jack et Marie restèrent silencieux. Une telle solution n’était pas envisageable sur le long terme. Ce n’était pas seulement Lydia qu’ils essayaient de sauver. Maintenant qu’ils savaient que la super-weed avait le pouvoir de libérer le cerveau des goules, ils avaient la responsabilité d’approfondir leurs recherches, de voir si les autres zombies pouvaient eux aussi être soignés. Cette expérience avait été une véritable révélation. Jusqu’à ce jour, ils pensaient que le seul « traitement » à donner aux goules était la décapitation. Ils avaient dorénavant la preuve qu’il existait peut-être un moyen de sauver toute la population de ce pays.
S’ils pouvaient mettre au point un moyen de traiter les zombies de façon définitive, et pas seulement temporaire, l’espoir renaîtrait véritablement. Cela signifierait que l’humanité n’avait pas perdu, que les hommes et leur science étaient capables de réparer toutes les erreurs.
En tant que scientifique, Jack avait toujours fantasmé sur une telle idée. D’autant plus qu’il était le responsable du chaos qui s’était abattu sur ce pays. Ah, quoi de plus réconfortant que d’imaginer le moyen de se racheter, de sauver les millions de gens qui s’étaient transformés en monstre par sa faute. Il avait fait un premier pas dans cette voix en découvrant l’immunité conférée par la super-weed. Mais aujourd’hui, il s’engageait véritablement sur cette route. L’espoir était réel, il pouvait l’apercevoir à l’horizon, presque le toucher.
Quels que soient les moyens nécessaires, quel que soit le temps que cela prendrait, il devaient continuer à explorer cette piste. Pour cela, il fallait qu’ils reprennent leurs recherches. Qu’ils trouvent un moyen d’accéder aux données du docteur Church, qu’ils continuent leurs expériences. Ils devaient étudier la Ghoulobacter, le fonctionnement des goules, le mode d’action de la super-weed sur la bactérie.
Mais à Nemace, sans laboratoire, sans même disposer d’un minimum d’électricité, cela leur serait impossible. Ils avaient besoin de matériel scientifique, de moyens d’expérimentation. Ils ne pouvaient pas se contenter de leur tranquillité, de leur vie paisible, pas maintenant qu’ils savaient ce qu’ils savaient. Ils n’avaient pas le droit tourner le dos au monde alors que le pouvoir de le sauver se trouvait entre leurs mains.
Aussi Jack entreprit-il d’étudier la carte des environs, dans le but de localiser un endroit où ils pourraient récupérer du matériel. La plupart des villes situées à moins de cent kilomètres de là n’étaient pas beaucoup plus grandes que Nemace. Aucune chance qu’ils trouvent quoi que ce soit d’utile dans ce genre de localités. La seule cité digne d’intérêt se nommait Talante, agglomération de taille moyenne située en plein cœur de la Chaîne Platte, sur un plateau d’une centaine de kilomètres carrés.
Bien qu’assez isolée, elle constituait un centre économique relativement important avant l’épidémie, avec des activités riches et variées. Il existait de grandes chances pour qu’elle abrite un laboratoire, ou quelque chose de proche, qui pourrait leur offrir le matériel dont ils avaient besoin. Mais Talante présentait aussi un inconvénient de taille : une population de plus de vingt mille habitants.
Si cette ville avait été touchée par l’épidémie, il y avait fort à parier qu’elle constituait dorénavant un véritable nid à goules. Etant donné son isolement, les monstres n’avaient pas dû aller bien loin. Si les humains tentaient de s’approcher de la cité, ils risquaient de se retrouver avec une nouvelle armée de zombies à combattre. Cela valait-il vraiment le coup ?
Le bouche-à-oreille avait vite colporté la rumeur de ce qui s’était passé avec Lydia. Jack ne chercha en rien à dissimuler ce qu’ils avaient découvert, bien au contraire. Il avait besoin de volontaires pour mettre en place une expédition.  Si lui et Marie pouvaient continuer leurs recherches dans de bonnes conditions, ils finiraient certainement par réussir à atteindre leur but.
Mais malgré les théories audacieuses et séduisantes avancées par leur leader, rares étaient les adamsiens à être tentés. Ils appréciaient leur vie tranquille et n’avaient aucune envie de repartir sur les routes, de se remettre volontairement en danger uniquement pour un espoir lointain. Ils avaient réussi à vaincre une armée de goules, mais rien ne prouvait qu’ils auraient autant de chance si un tel affrontement devait se reproduire.
Non, mieux valait ne rien faire qui puisse mettre en danger la survie de la communauté. Même s’ils n’envoyaient qu’un petit groupe à Talante, celui-ci risquait de conduire les monstres jusqu’à Nemace. Ils devaient avant tout penser à leur propre vie, pas à celle des créatures qui les avaient pourchassés durant des mois. Tous en avaient assez de combattre, ils souhaitaient uniquement se reposer. Jack aurait dû en faire autant, plutôt que d’échafauder des théories fumeuses et qui demanderaient sans doute des décennies avant d’être prouvées.
Mais contrairement à ses concitoyens, le jeune homme ne pouvait pas se contenter de détourner le regard. Ils avait une grande part de responsabilité dans ce qui était arrivé à ce pays. Il était donc de son devoir de dédier sa vie réparer ses erreurs. Aussi, malgré un vote quasi-unanime décidant qu’aucune expédition ne serait mise en place vers Talante, il songea s’y rendre, seul s’il le fallait. Ce qui n’était pas courageux mais tout bonnement téméraire, comme le lui firent remarquer Aya et Gina.
Heureusement, une autre solution fut finalement présentée au leader. Par une personne qu’il détestait, qu’il ne pouvait littéralement pas voir sans éprouver une furieuse envie de lui refaire le portrait. C’est bien entendu de Niels Krayzos dont il était question. L’ancien président vint le voir un matin, l’air malade et nerveux. Jack ne mit pas bien longtemps à se rendre compte que son interlocuteur souffrait de manque. Ce que Krayzos ne chercha pas à cacher.
« Vous êtes un bel abruti, décréta Jack. Ca devait arriver un jour ou l’autre. Vous ne pouvez pas vous contenter de super-weed, comme tout le monde ici ? Vous marchez à quoi, au juste ? Cocaïne ?
-    Je n’ai pas besoin qu’on me fasse la leçon, grinça le président après avoir acquiescé. Ce dont j’ai besoin, c’est d’un bon rail.
-    Je suis désolé, mais on n’a rien de tout ça, ici. Vous allez déguster sévère, mais ça finira par passer.
-    Je peux pas arrêter aussi directement, je risque d’en mourir.
-    Si vous croyez que j’en ai quelque chose à faire…
-    Trois filles sont dans le même état que moi. Ca aussi, vous vous en foutez ? »
Jack le dévisagea en grimaçant. Ah, comme il avait envie de démolir ce sale type. Lui planter la tête dans la terre, lui défoncer les côtes à grands coups de latte. Le teint pâle et cireux de Krayzos lui faisait pitié. Tout comme Aya, il avait eut beaucoup de mal à se retenir de lui faire la peau. Ce salop avait bien failli réussir à détruire leur couple, simplement par méchanceté. Cependant, ce qu’il allait proposer avait des chances de le faire pardonner.
« Alors vous voulez quoi ? interrogea-Jack. Que j’abrège vos souffrances ?
-    Très spirituel, monsieur Redfield. Non, je veux retourner dans mon bunker. Y récupérer… ce qui m’intéresse.
-    Il vous reste des stocks de drogue, là dedans ? Bordel, vous feriez mieux de laisser tomber… On ne va pas s’emmerder à aller là-bas pour qui vous puissiez vous shooter…
-    Ce n’est pas la seule raison. Il y a beaucoup de matériel, dans cet abri. Des trucs qui pourraient vous intéresser. Des ordinateurs, de l’électricité… Je crois même qu’il y a un petit laboratoire, avec un peu de verrerie, des microscopes… Tous les bunkers sont équipés pour pouvoir accueillir une équipe scientifique. Vous pourriez travailler là-bas, ou au moins récupérer ce qui vous intéresse. »
Jack resta silencieux. Voilà qui changeait la donne. Si Krayzos disait vrai, lui et Marie pouvaient enfin avoir l’opportunité qu’ils attendaient. Et sans avoir à lancer un raid à haut risque dans une ville infectée. Pas question de refuser quand une telle chance lui était offerte. Tant pis si cela permettait à Krayzos de refaire le plein de coke. Finalement, cet enfoiré d’hypocrite allait s’avérer utile.

Publié dans Chapitres

Commenter cet article