Chapitre 136 : polygamie

Publié le par RoN

En charge de l’infirmerie mise en place à Nemace, Samuel était peu enclin à laisser repartir Jack. Du moins pas avant qu’il ne se soit enfilé une bonne dose de vitamine C et que le médecin lui ait fait quelques examens. Mais le leader ne pouvait pas attendre pour parler avec Aya, aussi Gina se chargea-t-elle de la faire venir. Elle ne fut pas difficile à convaincre.
Jack vit bien que sa tristesse n’avait pas été feinte. Ses traits étaient tirés, son teint pâle, ses yeux rougis et marqués de profondes cernes. Les dures paroles du jeune homme l’avaient réellement blessée, sa propre culpabilité l’anéantissait. Comme Jack, elle n’avait trouvé de réconfort que dans l’alcool et la drogue. Mais elle n’était heureusement pas allée aussi loin que lui, surveillée et accompagnée dans détresse par la merveilleuse Gina.
Gina, qui l’avait écoutée sans la juger, qui avait compati, qui avait tout fait pour arranger les choses. Aya savait qu’elle lui était redevable, qu’elle ne pourrait jamais la remercier suffisamment.  Enfin, cela restait à voir…
Ils commencèrent par échanger de sincères excuses. Aya pour lui avoir menti, Jack pour avoir été aussi odieux avec elle. Leur discussion fut au départ timide, puis légèrement tendue quand ils s’aventurèrent sur le terrain politique. Mais ils reconnurent leur torts, mirent de côté leurs différends, et il ne fallut pas attendre bien longtemps pour qu’ils finissent par tomber l’un dans les bras de l’autre en pleurant et en échangeant des mots d’amour. Ah, qu’ils avaient été stupides. Passer si près de la rupture juste après s’être retrouvés, quelle misère ! Tout ça par la faute de Krayzos… La-dessus, ils étaient d’accord : le président méritait une bonne correction. Mais ils s’en soucieraient plus tard. L’important pour le moment était de reconstruire les ponts qu’ils avaient brisés.
Gina se réjouit de les voir rire et s’embrasser comme si rien ne s’était passé. Jack et Aya étaient ses amis les plus chers, tout ce qu’elle souhaitait était leur bonheur. Mais une part d’elle-même ne pouvait s’empêcher de se maudire. Qu’est-ce qui lui avait pris de jouer les bons samaritains ? Elle aurait dû profiter de l’opportunité qui lui était offerte et récupérer Jack, comme il le souhaitait avant qu’elle ne le convainque de donner sa chance à Aya. Au final, c’était elle qui se retrouvait perdante dans cette histoire.
Perdante ? Peut-être pas. Elle avait fait preuve d’une réelle bonté en poussant Jack dans les bras d’Aya, en mettant de côté ses propres sentiments pour arranger leur discorde. Alors qu’elle-même était profondément amoureuse du jeune homme et ne souhaitait qu’une chose : partager sa vie. Peu de femmes étaient capables d’une telle générosité, d’un tel sacrifice. Sa grandeur d’âme était exemplaire, et le couple en était parfaitement conscient.
Quand elle voulut se retirer pour les laisser profiter de leur réconciliation, Aya la retint.
« Qu’est-ce que tu ressens pour Jack ? interrogea-t-elle sans préambule. Sois sincère.
-    A ton avis ? répondit l’institutrice en baissant les yeux. Je l’aime, tout comme toi. Mais je ne veux pas être un obstacle…
-    Et toi, Jack ? Est-ce que tu aimes Gina ?
-    Euh… balbutia le jeune homme, décontenancé. Pourquoi tu me demandes ça ?
-    Ne sois pas mal à l’aise. On est tous des adultes intelligents. Qu’est-ce qui nous empêche de parler ouvertement de nos sentiments ? »
Jack resta silencieux, assez troublé par les questions de sa petite amie. Tout comme Gina, qui ne savait vraiment pas où la philosophe voulait en venir. Pourquoi ne se contentait-elle pas de profiter de son amoureux, puisque l’institutrice lui laissait la place ? Pourquoi remuer le couteau dans la plaie, mettre en péril sa réconciliation avec Jack ? Elle avait l’air décidée à mettre tout ça au clair sans plus attendre.
« Alors, réponds s’il te plaît, Jack, insista-t-elle. Est-ce que tu es amoureux d’elle, oui ou non ?
-    Je crois… murmura finalement le jeune homme, dont les sentiments étaient très confus.
-    Alors tu l’aimes. Aimer, c’est croire.
-    Cette situation est vraiment bizarre… Et difficile, pour moi. Je t’aime toi aussi, Aya, tu le sais. Vous êtes toutes les deux des filles géniales…
-    Ca c’est sûr… commenta Gina avec un sourire tendu.
-    Alors quoi ? Vous voulez que je choisisse entre vous deux ?
-    J’ai jamais dit ça… » répondit Aya avec un regard étrange vers son amie.
Assis à quelques mètres, Samuel observait la scène avec curiosité. Qu’est-ce que ces trois là étaient en train de mijoter ? Jack avait l’air en proie à des émotions puissantes et contradictoires, ce qui n’était sans doute pas très indiqué dans son état. Gina se tordait les doigts, nerveuse, ses yeux passant sans arrêt de l’un à l’autre de ses amis. Aya au moins semblait maîtresse d’elle-même, mais se livrait visiblement à une intense réflexion.
« Bon, lâcha-t-elle finalement. Donc pour résumer, je suis amoureuse de toi, Gina est amoureuse de toi, et tu es amoureux de nous deux… Ca m’étonnerait qu’on trouve une solution qui nous satisfasse tous les trois. Alors le mieux qu’on puisse faire, c’est de ne pas considérer ça comme un problème.
-    Je ne suis pas sûre de bien comprendre… dit l’institutrice.
-    Ecoute, il n’y en a aucune de nous deux qui mérite Jack plus que l’autre – désolée de parler de toi comme d’une marchandise, chéri. Je l’ai connu avant, mais au final, tu as certainement dû passer plus de temps avec lui, Gina. On est toutes les deux des filles bien, on ne mérite pas de souffrir, et de faire souffrir Jack en le forçant à choisir avec qui il veut être.
-    Je suis d’accord avec toi. Mais il y aura forcément quelqu’un qui sera malheureux, dans cette histoire.
-    Et si on décidait que non ? »
Gina commençait à comprendre ce que son amie était en train de proposer. Le terme qui expliquait le mieux ce dans quoi elle voulait s’engager était barbare, choquant. Une pratique bannie depuis bien longtemps dans leur société, interdite par la loi et très mal vue par la plupart des gens. Mais leur société était morte, la loi était morte. Il n’appartenait qu’à eux de décider de leurs mœurs, de leur mode de vie. L’innovation et la simplicité étaient les maîtres mots dans leur communauté. Ils pouvaient décider d’appliquer ces principes à leur relation, abandonner leurs idées préconçues pour tenter quelque chose de nouveau.
Gina avait prouvé qu’elle n’était pas une femme égoïste, poussant l’homme qu’elle aimait dans les bras de sa rivale. Aya, quant à elle, se prétendait philosophe. Si sa sagesse était réelle, elle serait parfaitement capable d’ignorer le sentiment désagréable et purement négatif qu’est la jalousie. Ces deux femmes étaient amies, elles partageaient tout depuis des mois. Pourquoi ne pas continuer, et partager plus encore ?
Toutes les deux échangèrent un regard entendu. Elles étaient d’accord. Restait juste à consulter le principal intéressé, qui pour sa part, n’avait toujours pas percuté.
« Bon, vous allez vous décider à m’expliquer ? interrogea-t-il.
-    Te fais pas de souci, mon joli, ça va te plaire… décréta Aya.
-    A quel mec est-ce que ça ne plairait pas ? » ironisa son amie.
Elles se sourirent, complices, avant de se prendre par la main. Puis elles se saisirent des paumes du jeune homme et lui collèrent un baiser sur les joues. Une lueur de compréhension se fit enfin dans son regard. Etait-ce vraiment réel ? Son esprit encore embrumé pouvait lui jouer des tours. Et cette situation était tellement incongrue, tellement étrange… Il ne savait pas comment réagir.
« Attendez, les filles… balbutia-t-il. Vous êtes sérieuses ? Vous voulez que… tous les trois…
-    Hey, ne vois pas que l’aspect sexuel, vieux pervers ! dit Aya en tirant la langue. On n’en est pas encore là… Mais oui, rien ne nous empêche de former un couple… à trois.
-    C’est… euh… vraiment bizarre… Il y a un nom pour ce genre de plan : la polygamie. Je n’ai aucun problème avec ça, mais à l’origine, c’est plutôt une pratique qui rabaisse les femmes, qui les soumet à la volonté des hommes…
-    Tu trouves qu’on a l’air de filles soumises ? interrogea Gina en souriant. Des nanas de caractère comme nous ? C’est toi qui vas te faire dominer, mon petit Jack… »
Ils éclatèrent tous les trois d’un rire nerveux, encore un peu mal à l’aise dans cette situation pour le moins inhabituelle. C‘était sûr, rares étaient les humains à avoir envisagé une telle chose au cours des dernières décennies. Du moins, pas de leur plein gré. Mais Aya et Gina avaient l’air bien décidées à tenter le coup.
Au fond, qu’avaient-ils à perdre ? Appliquer une solution simple à un problème complexe, voilà bien le véritable génie. Et quoi de plus compliqué que les rapports humains ? Choisir la simplicité n’avait rien de difficile. Il leur suffisait de ne pas se prendre la tête, d’accepter que l’amour pouvait prendre plusieurs directions à la fois. Cela n’était en rien contre-nature, bien au contraire.
Mais cette relation triangulaire fonctionnerait-elle ? Comment « s’organiseraient-ils » au juste ? Cette question en particulier intéressait Jack, l’emplissait d’un sentiment mêlé d’appréhension et d’excitation. Il avait encore du mal à croire que les deux femmes s’étaient accordées sur le fait de faire de lui un polygame. Cette situation serait-elle vraiment vivable ? Ne risquaient-ils pas de se faire plus de mal que de bien ? Ils n’en avaient aucune idée, et préféraient ne pas se poser ces questions pour le moment. Mais ils étaient tous trois pleins de bonne volonté, unis par l’amour, par le seul désir de se rendre heureux les uns les autres. Dans ces conditions, comment cela pourrait-il mal se passer ?

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Tistoulacasa 15/02/2010 14:17


J'en viendrais presque à souhaiter la fin du monde...
Qu'est ce que je raconte ! Je le souhaite :D