Chapitre 135 : réconfort

Publié le par RoN

Jack croyait avoir encaissé la pire migraine de sa vie lors de leur fuite de la base d’Adams, quand l’onde de choc d’une explosion avait manqué de le démembrer. Mais il réalisait maintenant que cela était peu de choses. Car quand il finit par reprendre conscience, il eut l’impression que son crâne avait tout bonnement éclaté. Une douleur lancinante, atroce, qui s’enroulait entre ses tempes à chacune de ses expirations. Il faillit retomber dans les pommes dans les trente secondes après son réveil. Même avec les paupières closes, il sentait la lumière lui pénétrer le cerveau comme un arc électrique, et gémit pour manifester son mécontentement.
Ses pensées étaient complètement floues, il n’avait aucune idée de l’endroit où il se trouvait ou de ce qui s’était passé pour qu’il se retrouve dans cet état. Il se sentait déprimé, sans se rappeler encore pourquoi. Il savait en tout cas que quelqu’un était à ses côtés, puisque la luminosité baissa et qu’une main fraîche se posa sur son front.
« Jack, tu es réveillé ? interrogea la voix de Gina.
-    …soif… » émit-il pour toute réponse.
Quelques instants plus tard, un bras se glissait sous ses épaules pour l’aider à se redresser, et un verre d’eau se collait à ses lèvres. Le jeune homme aspira goulûment le liquide, qui lui fut retiré avant qu’il ne soit rassasié.
« Faut y aller doucement, dit Gina. Ou tu vas vomir le peu que tu as dans le ventre.
-    …mal à la tête… souffla Jack.
-    Tu m’étonnes. Avec la cuite que tu t’es pris… T’as fais un coma éthylique, et pour ne rien arranger, tu t’es méchamment ouvert le crâne. Tiens, avale ça, ça te fera du bien. »
Les doigts de Gina lui glissèrent un cachet dans la bouche, qu’il fit passer avec une nouvelle gorgée d’eau. Il attendit quelques minutes que les palpitations dans sa tête diminuent, puis osa ouvrir les yeux. La belle institutrice était assise à côté de lui, et lui rendit son regard en souriant.
« Crétin de mec… murmura-t-elle. Tu as bien faillit crever. Tu peux me dire à quoi ça t’a servi ? Enfin bon, Aya a fait la même chose. Mais au moins, elle ne s’est pas saoulée seule… »
Aya. Le brouillard se dissipa dans l’esprit de Jack, et tout lui revint en mémoire. Il grimaça, pas de douleur physique cette fois, mais bien parce que son chagrin affluait à nouveau en lui. Il serra les paupières alors que ses larmes se mettaient à couler.
« Donne-moi un joint… quémanda-t-il à Gina en essayant de ne pas se laisser aller à sangloter.
-    Tu veux rire, j’espère ? Tu ne fumeras rien avant d’être à nouveau sur pied. Merde, la super-weed n’est pas la solution à tous les problèmes.
-    Il n’y a pas de solution. Je t’en prie, j’en ai besoin. J’ai trop mal… »
Il n’avait pas besoin de le dire. Gina ne l’avait jamais vu dans un tel état. La tristesse lui déformait les traits, les cernes sous ses yeux auraient pu le faire passer pour un mourrant. Il n’avait plus rien de l’homme fort et responsable duquel elle était tombée amoureuse. Elle avait sous les yeux un jeune garçon anéanti, vidé de toute énergie, de toute volonté de vivre.
La compassion serra le cœur de l’institutrice, et elle s’allongea à côté de Jack avant de le prendre dans ses bras et de le couvrir de baisers.
« Ca va aller… lui murmura-t-elle d’une voix douce.
-    Non, ça ne va pas aller ! » répliqua le jeune homme avant de fondre en sanglots.
Il s’agrippa à elle de toutes ses maigres forces, laissant la tristesse le submerger, la souffrance affluer par vague de tous les pores de sa peau. Ses larmes mouillaient le cou de Gina, elle-même avait les yeux qui la brûlaient. Voir celui qu’elle avait aimé – qu’elle aimait toujours – être si malheureux lui brisait le cœur. Elle continua à le caresser, à lui souffler des mots doux, jusqu’à ce que les pleurs de Jack se tarissent.
« Voilà… chuchota-t-elle en déposant un léger baiser sur ses lèvres. Ca va mieux ? Je suis là pour toi, Jack. Mais que… qu’est-ce que tu fais ? »
Les doigts de son ami s’agitaient fébrilement sur sa chemise, s’évertuant à en défaire les boutons. Les joues encore humides et les yeux clos, sa bouche chercha celle de Gina pour l’embrasser désespérément. Ses mains parcoururent son corps sans douceur, pressant ses seins, palpant ses fesses.
« Attend ! Attend ! s’écria la jeune femme. Qu’est-ce qui t’arrive ?
-    J’ai envie de toi… balbutia Jack. Je… j’ai besoin de ressentir autre chose. S’il te plait… »
La pauvre Gina était bien déboussolée face à une telle attitude. Jack lui donnait l’impression de perdre la boule. Mais non, ce jeune homme était simplement malheureux, profondément malheureux, elle le voyait dans ses yeux. Il avait besoin de réconfort, de savoir qu’il n’était pas seul dans sa souffrance, et ça, elle le comprenait parfaitement. Aussi lui rendit-elle ses baisers, guida ses mains sous ses habits, retira sa culotte avant de se mettre à califourchon sur lui.
Et puis au fond, elle ne faisait pas ça uniquement par bonté de cœur. Cela faisait des mois qu’elle rêvait de Jack, de se donner à lui. Cette situation était loin des retrouvailles romantiques et fougueuses qu’elle avait espéré, mais elle s’en contenterait. Elle avait un peu l’impression de profiter du désespoir du jeune homme, mais qu’importe. L’important était qu’elle se fasse du bien, qu’elle lui fasse du bien.
Malgré ça, elle eut bien du mal à obtenir de Jack une érection correcte. Leur coït dura à peine quelques minutes, mais soulagea visiblement le jeune homme. Bien que son regard soit toujours aussi triste quand ils eurent terminé, il semblait s’être repris.
« Ca suffit à te prouver que je suis en forme ? interrogea-t-il. J’ai le droit à un pétard, maintenant ? »
Gina soupira mais finit par obtempérer, roulant un petit joint sur lequel Jack tira comme un perdu avant de se détendre. Il n’avait vraiment pas fière allure, sale comme il était et la tête enrubannée d’un épais bandage. Tout ça pour un chagrin d’amour. Les hommes ne valaient pas mieux que les femmes dans ce domaine.
« Bon, qu’est-ce que tu comptes faire ? interrogea Gina en entreprenant de laver un peu son ami. A propos d’Aya, je veux dire.
-    Ne me parle pas d’elle, répliqua-t-il en grimaçant. Je ne veux plus jamais la voir. Je te veux toi. Tu m’as tellement manqué. C’est toi que j’aurais dû aller voir, pas l’autre traîtresse. Pardonne-moi. Toi au moins, tu es sincère, je le sais. Je t’aime, Gina.
-    Je… moi aussi, je t’aime, balbutia la jeune femme, décontenancée. Mais tu es sûr que c’est ce que tu veux ?
-    Absolument. Aya n’est qu’une ordure, une saloperie de menteuse.
-    Elle est aussi mon amie, et je ne te permets pas de dire ce genre de choses. Alors arrête un peu tes conneries. Tu sais très bien qu’elle est amoureuse de toi.
-    Foutaises. Tout ça n’était que de la comédie.
-    Sers-toi de ta tête, un peu. Aya m’a tout raconté. Au début, elle t’a séduit parce que c’était sa mission. Mais pourquoi a-t-elle continué à jouer le rôle de ta petite amie, après le début de l’épidémie ? Pourquoi elle ne t’a jamais rien avoué, einh ? Parce qu’elle ne voulait pas te faire souffrir. C’est bien la preuve qu’elle t’aime vraiment. Elle a enduré les pires souffrances, a parcouru des milliers de kilomètres pour te retrouver ! Elle était dans un état pitoyable, quand elle est venue me voir après votre « discussion ». Pour moi, elle est sincère, ça ne fait aucun doute. »
Jack resta silencieux. Oui, tout cela était vrai. Il n’y avait pas pensé au début, sous le coup de la colère et du chagrin. Mais Gina venait de lui ouvrir les yeux. Belle générosité de sa part, alors qu’elle aurait pu profiter de la situation, cracher également sur son amie au lieu de la défendre.
Cependant, tout cela ne changeait rien à ce qu’Aya était réellement. Une enfoirée de capitaliste, une salope de droite qui approuvait la politique de Krayzos, qui croyait et défendait un système qui tuait chaque année des millions d’innocents. Jamais il ne pourrait aimer une telle personne. Ce qu’il expliqua à Gina.
« T’es un abruti complet, ma parole ! s’exclama-t-elle. Tu crois vraiment que toutes ces conneries politiques ont encore un sens, aujourd’hui ? Droite, gauche, ces notions n’existent plus depuis longtemps ! Ce capitalisme que tu déteste est mort et enterré !
-    Mais il pourrait renaître. On est en passe de reconstruire un début de société. Tôt ou tard, on devra parler de politique. Certains voudront certainement remettre en place le fric, ou un système du genre. Et Aya sera de leur côté.
-    Si on suit sa logique, ça m’étonnerait. Elle dit qu’elle croit en le capitalisme parce qu’il constitue un système de régulation de la population. Mais il me semble qu’un nouveau processus de régulation est apparu, et sacrément sévère. L’humanité est peut-être sur le point de disparaître, remplacée par ces foutus zombies. Dans ces conditions, je vois mal comment une philosophe comme Aya pourrait continuer à approuver le système capitaliste. Le mieux, c’est que tu en parles avec elle.
-    Je ne sais pas si j’en serais capable… Ce qu’elle m’a dit… non, c’est plutôt ce que moi je lui ai dit… je ne pourrai pas la regarder en face après ça.
-    Oh, pitié ! Vous avez tous les deux survécus à des épreuves terribles, enduré la souffrance, voyagé pendant des mois en gardant l’espoir de vous retrouver. Et maintenant, tu voudrais laisser tomber ? Tu laisserais Krayzos gagner ? C’est cet enfoiré qu’il faut blâmer, pas Aya, pas toi. Tous les couples se disputent, je vais pas te l’apprendre. L’important, c’est de se réconcilier. Alors discutez, échangez vos idées, essayez de vous convaincre l’un l’autre ! Merde, c’est ce que toi, notre leader, tu nous a toujours dit ! »
Gina avait raison. Jack ne devait pas s’arrêter à ses préjugés, à ce dont il était convaincu. Rejeter les autres, se tourner le dos au lieu de parler, voilà précisément le genre d’attitude qu’il évitait habituellement. La sagesse véritable est de savoir écouter ses ennemis, de leur pardonner, de résoudre les problèmes sans se battre, sans s’affronter. Il fallait faire preuve d’amour, de compréhension plutôt que la haine. Il le savait pourtant bien. Il était le premier à prôner une telle philosophie, dans leur petite communauté.
Mais il avait été aveuglé par ses propres émotions, par la colère de découvrir qu’il s’était fait manipuler. Il était devenu aussi stupide que les humains de base qu’il avait toujours haï. Il avait failli gâcher la plus belle histoire de sa vie, abandonner son unique source de bonheur.
Tout n’était pas perdu. Il pouvait pardonner à Aya. Non, en réalité, il lui avait déjà pardonné. Mais la jeune femme accepterait-elle ses excuses ? Pourrait-elle oublier à quel point il avait été odieux ? L’aimait-elle toujours ? Et lui, était-il encore amoureux d’elle ? Au fond, il connaissait déjà la réponse à cette question. Pour les autres, il n’y avait qu’une seule manière de le savoir.

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Tistoulacasa 15/02/2010 14:12


Un couple à trois voilà la solution...