Chapitre 134 : capitalisme

Publié le par RoN

« Tu te souviens de notre première discussion, le jour où on s’est rencontrés ? commença Aya d’une voix triste. On se disait que tous les problèmes du monde venaient du système capitaliste. Et par extension, de la notion même d’argent.
-    Bien sûr. J’en suis toujours convaincu. Le fric est un poison qui pourrit tout. La famine, les gens qui crèvent de maladies vaincues depuis un siècle, les guerres, l’inégalité, les crises sociales et financières… Toutes ces aberrations sont la conséquence du capitalisme. Quand on y réfléchit, l’argent est le facteur limitant de chaque projet, de chaque initiative. Il empêche les individus de progresser, favorise une minorité aux dépends de la majeure partie de la population, tout en nous faisant croire que c’est la seule manière possible de gérer le monde. Mais un tel système ne peut qu’être fondamentalement mauvais, nous aurions dû nous en débarrasser il y a bien longtemps. Pour régler tous nos problèmes, il aurait suffi de supprimer cet unique facteur. Le fric était peut être une bonne invention à la base, qui a permis à la société des hommes de s’organiser et de s’agrandir. Mais il a fini par devenir l’unique motivation, l’unique intérêt de la plupart des gens. L’humain lui-même est devenu une simple valeur. On laisse mourir des millions de gens chaque année, parce que ça ne rapporterait rien de les aider. En cela, le capitalisme est un crime contre l’humanité. Je pensais que toi aussi, tu le savais. Alors comment peux-tu bosser pour les salops qui défendent un tel système ?
-    Parce que la véritable sagesse, c’est de ne pas se cantonner à ce raisonnement. Il faut réfléchir à plusieurs niveaux. Du point de vue strictement humain, le capitalisme est un mal, c’est certain. Mais d’un point de vue absolu, c’est un mal nécessaire. Laisse-moi t’expliquer. Toi qui est biologiste, tu dois savoir qu’il existe des mécanismes naturels servant à réguler la population des espèces. Les maladies, les prédateurs, les aléas climatiques… Toutes ces choses ont une fonction précises : empêcher la prolifération anarchique des espèces animales. Mais pour nous, les êtres humains, ça n’a plus cours. Nous avons su nous affranchir de toutes ces contraintes, vaincre les maladies, éradiquer nos prédateurs…
-    Je crois que je vois où tu veux en venir. Pour toi, le capitalisme - et les millions de morts qu’il génère - joue ce rôle de régulateur. C’est un phénomène qui empêche un peu notre population de proliférer.
-    Exactement. Le nombre d’humains sur cette planète a triplé en un siècle. Regarde dans quel état ça l’a mise. On a fini par détruire les cycles saisonniers, appauvrir nos sols, éradiquer nombre d’espèces animales. Sans le capitalisme et les limitations qu’il induit, tout cela aurait été encore pire. Je suis contente que tu me comprennes. »
Mais Aya se fourvoyait. Jack avait entendu ce type d’arguments de nombreuses fois auparavant. Ce n’étaient que des justifications pitoyables, celles des salopards de riches qui voulaient à tout prix que rien ne soit remis en question, que tout continue dans cette voix. En aucun cas il ne pouvait approuver un tel raisonnement.
« Tu te trompes complètement, déclara-t-il durement. Si notre planète est dans cet état, c’est justement à cause du capitalisme, de la notion de croissance rapide, de profit à court terme. Tous les maux de l’humanité sont dus à l’argent. Il serait parfaitement possible de s’organiser, de gérer notre population sans ce système ingrat et perfide.
-    A t’entendre, ça a l’air tout simple…
-    Mais c’est simple ! De la réflexion et de l’organisation, voilà tout ce dont on a besoin pour fonctionner. C’est justement le fric qui complique tout ! Qui nous empêche de régler nos problèmes, de coopérer pour faire avancer la race humaine ! Sans ça, nos capacités seraient tout bonnement illimitées !
-    Mais l’être humain à besoin de l’argent ! La notion de possession, de propriété, est inscrite dans notre comportement, peut-être même dans nos gènes !
-    Connerie. Le besoin de posséder, d’où découle la notion d’échange, et donc d’argent, n’est qu’un conditionnement qu’on nous inflige depuis des millénaires. En éduquant les gens, en leur apprenant à réfléchir pour résoudre des problèmes plutôt que pour se faire du fric, on pourrait progressivement leur faire comprendre qu’il est parfaitement possible de mettre au point une société sans système monétaire. Leur faire abandonner le principe d’échange. Si tout le monde donnait, sans attendre de recevoir, nous vivrions dans un monde tout bonnement parfait. »
Aya sourit, et tendit la main vers le visage de Jack pour lui caresser la joue. Mais il la repoussa. Il n’approuvait pas ce qu’elle lui racontait, elle s’en rendait compte. Elle savait pourtant qu’elle avait raison, que le point de vue de Jack était naïf, éloigné de la réalité.
« Tu es un idéaliste, déclara la jeune femme. C’est ce que j’aime chez toi. Mais ce que tu racontes là est une utopie. Jamais les êtres humains ne pourront acquérir la sagesse nécessaire. Ils pensent avant tout à eux-même, pas à l’ensemble de la société. C’est comme ça, ça ne changera jamais.
-    Voilà précisément le genre de réflexions qui font que rien ne change. Si on ne tente rien, si on n’expérimente pas de nouvelles solutions, c’est sûr qu’on ne pourra jamais rien améliorer. Qu’importe si ce que je propose est une utopie. C’est en avançant vers un but lointain qu’on peut réellement faire évoluer les choses. Toi qui est philosophe, tu devrais y réfléchir. Et laisse-moi te dire que tu en auras le temps, dorénavant. »
Car oui, il ne voulait plus rien avoir à faire avec elle. Cette discussion ne l’avait en rien convaincu. Entendre la femme qu’il avait aimé déblatérer de telles conneries, tenter de défendre un système qu’il avait toujours haï, ne faisait que renforcer sa colère et son chagrin. C’était clair, maintenant. Aya n’était pas celle qu’il croyait, ne l’avait sans doute jamais été. Un loup déguisé en mouton, voilà comment il la voyait désormais.
Elle était pire que tous ces gens qui subissaient le capitalisme sans y réfléchir, conditionnés par leur télévision. Aya était consciente qu’un tel système était horrible, mais le justifiait tout de même. Une haine froide s’insinua dans le cœur de Jack, se mêlant à la souffrance d’avoir été trahi. Il avait encore du mal à réaliser l’étendue de sa désillusion. Vingt quatre heures auparavant, il retrouvait son amour perdu. Avant de se rendre compte que cet amour était construit sur une illusion totale. Tout était fini.
« Juste une dernière chose, dit-il en se levant. Et moi, dans tout ça ? Je peux comprendre que tu adhères au système capitaliste. Après tout, tu ne serais pas la première à te retrouver piégée dans ce conditionnement, c’est le cas de la plupart des humains de base. Mais de là à faire ce que tu as fait… Mentir, me manipuler, me séduire, jouer avec mes sentiments, tout ça pour me foutre en taule… Merde, j’ai jamais fait de mal à qui que ce soit. La lutte de Krayzos contre la drogue était de la connerie pure, tu devais le savoir. Alors pourquoi ? Pourquoi as-tu accepté de faire ça ?
-    Tu crois que j’en suis fière ? J’ai pas eu le choix. J’ai un doctorat de philosophie, bordel ! A quoi ça pourrait me servir, dans cette société de merde, einh ? Je suis restée des mois au chômage, à dormir sous les ponts. Puis j’ai pensé à la politique. Mais pour quelqu’un dans ma situation, ce n’était qu’un beau rêve. Néanmoins, des gens ont fini par se rendre compte que j’étais douée pour réfléchir, que je savais me servir de ma tête. Vu que je connaissais le milieu de la rue, on m’a proposé un job de taupe, d’indic’. Ca a bien marché et j’ai grimpé les échelons. Et on a fini par me confier la mission qui te concerne…
-    Alors t’as fait ça juste pour le fric ? Tu t’es vendue, tu as jeté ta fierté à la poubelle pour une poignée de billets ?
-    T’as aucune idée de ce que j’ai traversé ! Tu n’as pas le droit de me juger ! C’était ça ou me prostituer !
-    Au moins, ça aurait été honorable. Tu serais restée une humaine digne de ce nom… »
Des paroles d’une grande rudesse. Mais qui n’exprimaient même pas la moitié de ce qu’il ressentait. Le dégoût dans son regard, ses lèvres tordues en un rictus de colère, ses poings serrés montraient bien qu’il n’essayait même pas de comprendre cette pauvre femme. Il ne voulait pas la comprendre.
Tout ce que Jack éprouvait était sa propre frustration, le sentiment de trahison, de s’être fait berner jusqu’au bout par cette salope. Elle avait beau se justifier par tous les moyens, le simple fait qu’elle ait accepté un plan aussi vicieux, aussi cruel, prouvait bien à quel point elle était pourrie. Jouer ainsi avec les sentiments des gens, les tromper, faire semblant d’être amoureuse, coucher juste par intérêt, cela était impardonnable, inhumain.
Jack ignorait s’il pourrait s’en remettre un jour. Il avait aimé cette jeune femme plus que tout, aurait donné sa vie pour elle. Son amour avait encore été exacerbé par les événements dramatiques qui s’étaient abattus sur ce pays. Il avait connu le désespoir, puis la joie de retrouver Aya. Tout ça pour apprendre qu’elle n’avait jamais été sincère. Même si elle prétendait le contraire. Jack avait l’impression d’avoir été détruit de l’intérieur. Jamais il n’avait autant souffert, pas même quand sa chair avait été déchirée par les crocs des goules, quand il avait été brûlé, assommé par des explosions, blessé par des coups de feu… Rien n’était aussi douloureux que la trahison d’un être aimé.
Incapable de supporter cette souffrance, il abandonna Aya sans lui dire un mot de plus, parfaitement insensible au chagrin sur le visage de la jeune femme. Ivre de rage et de tristesse, il s’enferma dans sa chambre avec une bonne bouteille de gnôle, une dizaine de grammes de super-weed et un bang qu’il s‘était fabriqué quelques jours auparavant. Il entreprit de se noyer dans l’alcool et dans la drogue, ce qui ne lui apporta aucun réconfort. Ses pensées devenaient incontrôlables, le visage d’Aya le harcelait sans cesse. Alors il continua à boire, à s’enfumer, jusqu’à ce qu’il ne soit plus capable de penser du tout. Mais la douleur était toujours là.
Complètement ivre, il tituba donc vers la distillerie et entreprit de descendre le plus d’alcool possible. Ne plus rien ressentir, étouffer sa souffrance sous la brûlure de la gnôle et de la fumée, voilà ce qu’il lui fallait.
Il finit par s’écrouler à terre, s’ouvrant le crâne contre la cuve sans s’en rendre compte, et sombra enfin dans un sommeil sans rêve. Il aurait voulu ne plus jamais se réveiller, mourir dans son chagrin. Qu’il crève, cela montrerait à Aya le mal qu’elle lui avait fait.
Il n’en passa pas loin. On le retrouva le lendemain matin dans une flaque de sang, d’urine et de gerbe. Les gifles et seaux d’eau glacée de suffirent pas à le réveiller. Personne ne savait ce qui lui avait pris, et il fut conduit à l’infirmerie où Samuel entreprit de le nettoyer et de le soigner de son mieux. Il fallut attendre près de vingt-quatre heures pour qu’il reprenne enfin conscience.

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