Chapitre 132 : fête

Publié le par RoN

La fête battait son plein à Nemace. Entre la bière à peine périmée, les joints bien chargés et la gnôle du tonnerre produite artisanalement, dans un alambic de fortune fabriqué par un des ex-adamsiens, tout le monde commençait à en tenir une sacrée couche. Il avait fallu plusieurs heures pour que les survivants partagent leurs aventures, Aya racontant à Jack comment elle avait rencontré Kenji, Gina puis Saul, ses camarades complétant son récit par leur propre version de l’histoire. Le tout constituait un ensemble de coïncidences surprenantes, mais personne n’allait se plaindre du résultat. Tous étaient maintenant réunis, pour le meilleur et pour le pire.
« Je suis vraiment très heureuse de te revoir, dit timidement Béate à Kenji.
-    Moi aussi, ma chère ! Mais je suis désolé, il va falloir me rappeler ton prénom… »
Cruelle désillusion pour la jeune fille, chez qui le souvenir du tueur de goule était resté profondément gravé. Elle avait souvent rêvé du guerrier rencontré sur le chemin de Pavilion, qui s’était lancé seul contre toute une armée de zombies. Bien qu’amoureuse d’Arvis, Kenji constituait une sorte de fantasme dans son esprit, et sa joie de voir qu’il avait survécu était immense.
Mais visiblement, le jeune homme ne se souvenait pas beaucoup d’elle. Rien d’étonnant à cela, au fond. Ils n’étaient restés ensemble qu’une journée, et Kenji avait vécu des tonnes d’aventures depuis. Leur rencontre semblait être à des années lumières. Qui plus est, il n’avait jamais eu une très bonne mémoire des noms.
Légèrement dépitée, Béate lui remit les idées en place, avant d’être rejointe par son frère qui présenta le légendaire tueur de goules à ses amis.
« Voici le mec le plus brave et le plus fort que j’aie jamais rencontré ! déclara-t-il, bien éméché. Kenji s’est fritté avec une armée d’un millier de zombies, et visiblement, leur a fichu une bonne raclée !
-    Pas exactement… l’informa l’intéressé. Je me suis surtout contenté de m’enfuir en me défendant de mon mieux. Et j’ai bien failli y passer. Personne ne pourrait vaincre une telle horde tout seul…
-    Ca, j’en suis pas si sûr, intervint Saul Gook, un spliff monumental à la main. Pas la peine d’être modeste, Kenji. Il n’y a pas longtemps, ce mec a réussi à pourfendre six goules plus évoluées que tout ce qu’on avait rencontré jusque là. Avec le Tenchûken, je suis sûr que tu pourrais vaincre des centaines de zombies à toi tout seul.
-    Qu’est-ce qu’il a de spécial, ce Tenchûken ? » interrogea Jack.
Saul se fit un plaisir de lui expliquer et de faire une démonstration, appelant Mitch pour qu’il lui confie l’arme légendaire. En bon fana de sabres, le leader des nemaciens fut tout bonnement ébahi devant un tel katana. Il eut l’occasion de s’y essayer lui-même, tranchant bouteilles de bière, arbustes ou pierres comme des feuilles de papier. Il se réjouissait du fait que Saul Gook ait finalement renoncé à son suicide. Sa force et ses compétences pourraient se révéler extrêmement utiles dans le futur.
Tout comme celles de Mitch, à condition de lui trouver du matériel informatique et de l’électricité. En réutilisant le système qu’il avait développé pour l’Armée du Renouveau Humain, il leur serait peut-être possible de communiquer avec d’autres survivants, de savoir ce qui se passait en dehors de ce pays dévasté.
Les projets d’avenir s’échangeaient ainsi dans la bonne humeur, le cœur des humains rempli de bonheur et d’espoir après ces retrouvailles miraculeuses. Leur communauté comptait maintenant plus d’une centaine de survivants. De quoi échafauder un tas de plans, concevoir un réel futur, la renaissance d’une société.
Même si de son côté, Marie était plus sceptique. Ou plus réaliste, cela revenait au même. D’accord, ils se sentaient nombreux et forts. Mais cela ne garantissait en rien leur survie. Les zombies qui infestaient les terres désolées étaient des millions, rien que dans ce pays. Et qu’en était-il du reste du monde ? Les autres nations avaient-elles réussi à se protéger ou à endiguer l’épidémie ? Les goules ne connaissaient pas la notion de frontière. Vues l’efficacité et la rapidité avec laquelle elles avaient colonisé le territoire, il y avait fort à parier que l’épidémie s’était répandue sur tout le continent. Dans le cas contraire, les survivants auraient sans doute fini par recevoir du secours. Ou au moins apercevoir des missions de reconnaissance, les gouvernements voisins ne pouvant pas se contenter d’ignorer l’évolution de l’infection.
Mais ils ne constataient rien de tout ça. Ils avaient l’impression d’être seuls au monde, uniques rescapés d’un véritable holocauste zombie. Si tel était le cas, l’humanité était perdue. Les goules continuaient à évoluer, à se transformer en prédateurs de moins en moins faciles à tuer. Sans parler des animaux-zombie. Si personne n’avait réussi à trouver une solution à grande échelle, les êtres humains finiraient tôt ou tard par être éradiqués.
Voilà les sombres réflexions que la scientifique partageait avec Aya, qui hochait la tête pensivement, ne l’écoutant que d’une oreille. Quelque chose d’autre lui occupait visiblement l’esprit.
« Krayzos est vraiment ici ? interrogea-t-elle finalement.
-    Eh oui, soupira Marie. Ce mec a beau être un salopard, en partie responsable du chaos qui s’est répandu dans ce pays, on n’allait pas le laisser crever tout seul.
-    Et pourquoi pas ? Vous avez bien réglé son compte à ce dénommé Paul…
-    Ouais, c’est vrai. Enfin bon, tant qu’il ne fait pas d’histoires, on n’a pas de raison de s’en débarrasser.
-    Ce serait pourtant la meilleure chose à faire. Krayzos est un véritable démon…
-    Eh ben dis donc, je pensais que personne ne pouvait le détester plus que Jack, mais je t’avais oublié, toi la philosophe. Si tu as envie, tu peux aller dire deux mots à cet enfoiré. Je suis sûre que tu aimerais lui en mettre plein la gueule, lui faire bouffer ses discours capitalo-racistes, einh ?
-    Non merci. Je préfère l’éviter au maximum… »
Que voyait donc Marie dans les yeux son amie ? Etait-ce une lueur de panique ? De la peur ? Etonnant. Que pouvait craindre Aya de la part d’un président pitoyable, réduit à l’impuissance depuis que toute forme de gouvernement avait été supprimée ? Elle allait l’interroger à ce sujet, mais Aya préféra se lever pour rejoindre Jack. Son homme était encore en train de s’amuser avec le fameux Tenchûken, tranchant d’un coup sec tout ce qu’on lui présentait, sous les acclamations et les rires du public. Bourré et défoncé comme il en avait l’air, tout cela risquait de mal finir.
Aussi s’empressa-t-elle de l’étreindre et de l’embrasser fougueusement, avant de lui chuchoter des mots doux à l’oreille, lui proposant des activités bien plus intéressantes, dans lesquelles il ne pourrait faire aucune erreur. Complices, tout deux s’éclipsèrent pour fêter leurs retrouvailles plus intimement, ce qui fut salué par une ovation de leurs camarades.
Gina fit semblant de ne rien voir, restant avec les enfants, heureux de revoir leur institutrice favorite et s’émerveillant devant la petite Alice qui poussait presque à vue d’œil. Mais dans son cœur, la jeune femme ressentait un pincement douloureux. Si Aya s’était montrée très conciliante lorsqu’elle et son amie avaient retrouvé l’homme qu’elles chérissaient, sa générosité n’allait pas plus loin. Gina n’avait pas le choix, elle devrait renoncer à Jack, laisser la place à la philosophe. Elle savait que cela était parfaitement légitime, mais ne pouvait s’empêcher de souffrir profondément. Il lui faudrait prendre sur elle, accepter les choses, laisser ces deux amoureux renouer leurs liens.
Qui sait, Gina pourrait peut-être se trouver un nouveau compagnon. Quelqu’un de doux, fort et attentionné, qui l’accepterait elle et son bébé. Elle essayait de s’en convaincre, tout en sachant que cela était assez illusoire. Entre les ex-prisonnières, les nanas de Krayzos et les lamidiennes, les femmes étaient presque deux fois plus nombreuses que les hommes dans la communauté. Nombre de couples s’étaient déjà formés, ce qui était parfaitement compréhensible. Et préférable. Si les humains voulaient un avenir, l’important était de se reproduire, de perpétuer l’espèce.
Mais dans ces conditions, la concurrence serait rude. Qui voudrait d’une institutrice ayant déjà un enfant ? C’était malheureux, mais la pauvre Gina risquait de n’avoir personne dans son lit avant un bon bout de temps. Elle était très séduisante, mais nombre de femmes l’étaient encore plus. Et de toute manière, elle ne désirait qu’un seul homme. Le plus généreux, le plus courageux de tous, celui qui avait eu assez de cran pour l’aider à accoucher, qui l’avait sauvée dans les moments où s’était jouée sa vie et celle d’Alice.
« Pourquoi tu pleures, Gina ? interrogea la petite Anne en lui prenant la main.
-    Ce n’est rien, ma chérie, répondit-elle, détournant le visage.
-    Faut pas être triste. Tout le monde fait la fête.
-    Je sais. Je suis heureuse, très heureuse de vous revoir, les enfants.
-    Tu vas recommencer à nous apprendre des choses ?
-    Bien-sûr. Dès demain, on reprend les cours. Finies, les vacances. Il faut faire de vous des gens intelligents. Vous êtes le futur, les enfants. Notre futur. Devenez des humains dignes de ce nom, capables de transmettre votre héritage. Les connaissances ne doivent pas être oubliées. Ce sera bientôt la seule chose importante. La survie de notre espèce en dépend. »

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Tistoulacasa 15/02/2010 13:47


L'éducation peut tout c'est exact :)