Chapitre 131 : Krayzos

Publié le par RoN

Jack et Krayzos se sondèrent du regard quelques instants. Etonnamment, le président n’avait pas beaucoup changé. Son allure était toujours aussi soignée, un comble en cette période de chaos, et son visage arborait une expression suffisante et sûre de lui parfaitement typique. Mais son regard était teinté de curiosité.
« Est-ce que je vous connais ? interrogea-t-il en détaillant Jack de haut en bas.
-    Ca m’étonnerait. Il est très improbable que vous m’ayez déjà vu.
-    Pourtant, votre visage m’est familier… Mais qu’importe. Vous, vous savez sans doute qui je suis.
-    Hélas oui. Qui ne se souviendrait pas du plus grand salopard de ce pays ? Un enfoiré responsable de la déportation de milliers d’immigrants, de l’emprisonnement de personnes innocentes, de l’enlisement de la société dans un système économique aberrant. Merde, si la vie n’était pas aussi précieuse dans ce pays de merde, je vous aurais déjà fait la peau.
-    Comment osez-vous ?!? Je suis votre président ! J’ai toujours agi pour le bien du peuple ! Il est aisé de critiquer, quand on n’a aucune idée de ce que c’est que de diriger un état…
-    En effet, je n’en ai aucune idée. Mais ce que je sais, c’est que se vautrer dans le luxe alors que la plupart des gens crèvent dans la misère n’arrange rien. Le pire, c’est que vous ne faisiez rien pour le cacher.
-    Messieurs, ce n’est peut-être pas le moment de parler de ce genre de choses… » intervint l’une des femmes.
En effet, celles-ci semblaient assez stressées. Sortir ainsi de leur abri devait sans doute les inquiéter. Jack soupira. Au fond, elles avaient raison. Tous les reproches qu’il pouvait faire à l’ancien président ne servaient à rien. Tout cela n’avait plus aucune importance depuis bien longtemps.
« Bon, qu’est-ce que vous voulez ? interrogea le jeune homme.
-    Tout d’abord, vous remercier de nous avoir débarrassé des zombies qui grattaient à la porte, expliqua la femme. Ca faisait des jours qu’ils étaient là, on commençait à devenir dingues.
-    Ca n’aurait pas été bien compliqué de vous en occuper… intervint Roland en tirant sur son joint.
-    Mais… cet enfant est en train de fumer ! s’exclama Krayzos. Et de la drogue, en plus ! Quel genre de père êtes-vous ? C’est inadmissible.
-    Primo, je ne suis pas le père de ce gamin, expliqua Jack. Deusio, c’est bien plus qu’une simple dope. Et tertio, vous êtes mal placé pour me donner des leçons… D’ailleurs, il vous reste de la poudre au coin du nez. »
C’était bien évidemment du bluff. Mais le regard de Krayzos en dit long. Cela confirmait ce que Jack et beaucoup d’autres soupçonnaient depuis longtemps.
La lutte contre les stupéfiants avait été un des principaux chevaux de bataille du président au cours de ces dernières années. De quoi satisfaire les vieux cons responsables de son élection, et faire croire aux gens que le gouvernement était réellement préoccupé par les problèmes de santé publique. C’était bien le comble de l’hypocrisie. Car ceux qui s’y connaissaient un minimum en matière de drogue ne pouvaient pas être dupes.
Lors de ses apparitions télévisées, un œil averti pouvait facilement voir que Krayzos montrait tous les signes des adeptes du speed. Tics nerveux, discours sans queue ni tête qu’il faisait passer pour des paroles de sagesse, blagues douteuses, transpiration… Il lui arrivait souvent de commencer une phrase avant même d’avoir terminé la précédente, comme si sa pensée allait plus vite que ses lèvres. Cela donnait l’impression comique qu’il se coupait la parole lui-même, mais prouvait surtout qu’il était bien défoncé. Il devait s’envoyer des lignes longues comme le bras. La cocaïne était très populaire chez les stars, ce n’était pas un secret. Bien-sûr, personne n’aurait osé attaquer le président sur ce terrain là, la plupart des politicards étant dans le même bateau.
Toujours est-il que son bunker devait regorger de poudre, ça ne faisait aucun doute. Cela n’intéressait nullement Jack, qui se contentait pleinement de sa super-weed. Mais il était bien content d’avoir réussi à déstabiliser Krayzos. Lui qui faisait carrière dans la drogue et était par conséquent une cible de choix pour les autorités, cela faisait un sacré bout de temps qu’il fantasmait sur l’idée de lancer une pique de ce genre à quelqu’un de haut placé. Les sourires moqueurs des femmes et le trouble dans ses yeux prouvaient qu’il avait vu juste.
« On a une proposition à vous faire, continua celle qui avait pris la parole. Si vous le souhaitez, vous pouvez rester ici avec nous. On a des tonnes de vivres, de quoi tenir des années. De l’eau, de l’électricité, une bibliothèque multimédia hallucinante, de l’alcool et plin d’autres trucs… Bref, tout ce dont on peut avoir besoin.
-    Franchement, je n’ai pas très envie d’accueillir un sale gauchiste parmi nous… intervint Krayzos.
-    C’est pas à toi de décider, Niels ! s’écria sa compagne. Pour toi c’est peut-être le paradis, mais nous, on en a marre d’avoir un vieux satyre pour seule compagnie !
-    De quoi vous plaignez-vous ? Je vous ai recueillies ici, vous avez survécu grâce à moi !
-    Bien-sûr. C’est surtout grâce à nos gros seins et à nos fesses rebondies, qu’on a survécu… »
Les femmes pouffèrent. Décidemment, tout ce que Jack soupçonnait se confirmait. Ah, ce vieux pervers ne s’était rien refusé… Son bunker aurait certainement pu servir à accueillir des scientifiques, des enfants, des médecins, bref des personnes réellement utiles pour construire un avenir. Mais non, il avait préféré s’enfermer ici avec une bande de pin-up, choisissant une fois de plus son plaisir personnel au bien-être de la nation. Irrécupérable. Pitoyable. Mais au fond, assez compréhensible…
Cela avait de quoi tenter n’importe quel homme, mais Jack dénigra la proposition. Il était responsable de son groupe. Des tas de gens comptaient sur lui pour les mener jusqu’à la Chaîne Platte, ce qui ne prendrait plus bien longtemps. Il était attaché à tous ces survivants, et préférait de loin vivre avec ses amis dans le danger que dans la sécurité avec l’enfoiré numéro un de ce pays. Ce qu’il expliqua cordialement.
« Alors il y a d’autres gens avec vous ? interrogea la femme dénommée Peggy, gogo-danceuse de son état jusqu’au début de l’épidémie.
-    Bien-sûr. Qu’est-ce que vous croyiez ? Qu’un gamin et un junkie comme moi avaient réussi à survivre seuls dans les terres désolées ?
-    On ne sait rien du tout sur ce qui se passe à l’extérieur. Quand tout a commencé à sérieusement partir en couille, on a été amené là avec ce cher président. On a gardé contact avec l’armée pendant quelques semaines, mais rapidement, on n’a plus eu aucune nouvelle.
-    Je vois le tableau. On laisse tout tomber, on se planque et on abandonne les citoyens à leur propre sort ? Tout à fait digne d’un chef d’état, einh, Krayzos ?
-    Gardez vos remarques pour vous, jeune imbécile, répliqua le président. Vous aussi, vous avez certainement dû rester cacher.
-    Ouais, mais moi, j’ai fait de mon mieux pour réunir les gens. Quoi qu’il en soit, si vous le souhaitez, vous pouvez vous joindre à nous, mesdames. Vous pouvez venir aussi, président, mais je ne vous garantis pas que vous serez bien accueilli… »
Ca, c’était certain. Mais toutes les femmes n’attendaient que l’occasion de se tirer d’ici, aussi acceptèrent-elles la proposition de Jack avec gratitude. Krayzos n’était vraiment pas enchanté à l’idée d’abandonner son précieux abri, mais avait encore moins envie d’y rester seul. Aussi se résolut-il à suivre ses compagnes. Après avoir emporté quelques affaires, tous se dirigèrent vers le camp des adamsiens.
Ceux-ci furent très surpris de voir leur leader revenir avec une troupe de femmes bien roulées et exclusivement vêtues de débardeurs et mini-shorts. Leur stupéfaction fut encore plus grande quand ils découvrirent que le groupe était accompagné de leur ancien président. Très vite, leur curiosité se mua en animosité.
Constatant cela, Krayzos tenta de leur servir un des beaux discours dont il avait la spécialité, mettant en avant sa joie de retrouver des concitoyens, les félicitant pour leur organisation, et leur proposant même de prendre le commandement des troupes. Après tout, lui seul avait été formé à diriger des gens.
A la grande satisfaction de Jack, cette annonce fut accueillie par des sifflets et des insultes. Imprégnés par la super-weed et la philosophie prônée par leur leader, la plupart des adamsiens étaient sans même s‘en rendre compte devenus de purs gauchistes invétérés. Ils s’étaient habitués à sa politique de libre-arbitre, où chacun devait faire face à ses propres responsabilités, n’accepter d’ordres de personne, réfléchir à ses actes, devenir des humains dignes de ce nom. Les voyages étaient constamment ponctués de débats, d’échanges d’idées, de réflexions collectives pour trouver la meilleure manière de s’organiser.
Bien entendu, cela ne se faisait pas sans heurts. Mais tous étaient d’accord pour dire que ce système était bien plus parfait que tout ce qu’ils auraient pu imaginer. Il n‘y avait que dans les situations d’urgence que le commandement revenait entre les mains de leur chef, quand des décisions rapides s’avéraient vitales à la survie de la communauté. Mais même dans ce cas là, chacun gardait son libre arbitre, était capable d’outrepasser les ordres et d’improviser quand cela s’avérait nécessaire.
Une vraie petite utopie anarchique, voilà ce qu’ils étaient devenus. Et tous s’y épanouissaient pleinement, abandonnant enfin le conditionnement qui avait fait d’eux de véritables moutons pendant tant d’années. Un véritable enfer pour Krayzos. Une bande de communistes intelligents, qui n’hésitaient nullement à critiquer son avis, à se moquer de son étroitesse d’esprit, c’était bien son pire cauchemar. Jamais il ne pourrait obtenir les pouvoirs qu’il convoitait dans une telle communauté. Se retrouver relégué au même rang que le peuple qu’il avait toujours méprisé lui était insupportable. Et cela faisait bien plaisir à Jack.
Il dû pourtant se résoudre à rester avec les adamsiens. Quel autre choix avait-il ? Même si leur politique le débectait, mieux valait ça que rester seul. Fort d’une vingtaine de personnes supplémentaires, le groupe reprit donc la route vers la Chaîne Platte.
Pour y parvenir quelques jours plus tard. Comme le groupe de Kenji, ils choisirent de passer par le village de Nemace, afin de se ravitailler avant de s’aventurer dans les montagnes. Mais ils réalisèrent que ce hameau avait tout pour plaire. De l’eau fraîche, des habitations en relativement bon état, des terres fertiles… Sans parler du panorama sur la plaine du Fraquin, qui leur permettrait de voir venir d’éventuelles meutes de goules à des kilomètres. A quoi bon s’aventurer dans les montagnes, où le froid et les pentes rendraient l’agriculture difficile, alors qu’ils pouvaient trouver ici tout ce dont ils avaient besoin ?
A la quasi-unanimité, ils décidèrent donc de rester sur place, troquant leur titre d’adamsiens, obsolète depuis longtemps, pour celui de nemaciens. Ici, ils pourraient enfin commencer à se reconstruire. Bien-sûr, il leur faudrait se passer d’un certain confort, comme par exemple l’électricité. Mais pour le moment, cela leur était bien égal. Après ce voyage semé d’embûches, tout ce qu’ils désiraient était la tranquillité. Le repos, l’épanouissement dans une vie simple. Et c’était bien ce qu’ils avaient trouvé.
Tous se mirent au travail pour faire démarrer les cultures au plus tôt. Super-weed et légumes furent bien évidemment leur priorité. Postés au sommet du clocher du village, des guetteurs surveillaient constamment les alentours, mais les goules étaient rares dans ce coin perdu. Ils avaient réellement trouvé un petit paradis, qui ne nécessiterait qu’un peu de sueur et d’huile de coude pour devenir tout à fait vivable.
Après l’enfer qu’ils avaient traversé, tous goûtèrent enfin à la quiétude. Nombreux furent les couples qui se formèrent spontanément, les femmes de Krayzos ou les lamidiennes n’attendant que ça. Seul Jack n’osait pas se lier avec ses prétendantes, pourtant nombreuses, se sentant encore trop coupable quand il pensait à Aya ou Gina. Mais une dizaine de jours après leur arrivée, ce bonheur lui fut finalement rendu.

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Tistoulacasa 15/02/2010 13:39


et la boucle est bouclée...