Chapitre 130 : l'épreuve

Publié le par RoN

Les adamsiens n’étaient plus qu’à quelques jours de la Chaîne Platte. Ils venaient de s’engager dans l’immense plaine du Fraquin et s’étaient arrêtés après une nuit de voyage relativement calme. Ils n’avaient eu affaire qu’à une seule horde de goules, et bien que celles-ci aient été à un stade avancé de leur évolution, elles n’étaient pas assez nombreuses pour mettre en danger les soixante-dix humains bien armés.
Le jeune Roland avait manifesté son désir de rejoindre les rangs des combattants de contact. Equipé de son fidèle wakizashi, il était bien décidé à pourfendre de la goule à la façon de son maître. Mais celui-ci avait une nouvelle fois refusé. Roland avait beau réussir ses exercices avec perfection, Jack n’était pas convaincu qu’il saurait garder son sang-froid s’il se trouvait nez-à-nez avec un dangereux zombie. La mésaventure de son disciple, dans laquelle il était passé à deux doigts de perdre la vie quelques temps auparavant, restait bien présente dans son esprit.
Néanmoins, il faudrait tôt ou tard que l’enfant se familiarise au combat au corps-à-corps. Aussi se décida-t-il à lui donner sa chance. Après s’être reposé quelques heures, il invita son disciple à le suivre. Ils s’éloignèrent du groupe d’un bon kilomètre, puis Jack demanda à Roland de grimper au sommet d’un arbre et d’observer les environs. Il ne fallut pas longtemps à l’enfant pour détecter un groupe de trois évolués, en train de prendre le soleil à quelques centaines de mètres de là.
« Parfait, déclara Jack. Aller, redescend. Le moment est venu pour toi de faire tes preuves.
-    Tu veux dire que je vais affronter ces goules moi-même ? interrogea le disciple, la voix teintée d’excitation mais aussi d’une légère appréhension.
-    Euh, on va y aller doucement au début, quand-même. Une seule suffira. J’en buterai deux, et tu te chargeras de la troisième. »
Le garçon se montra très enthousiaste à cette idée, et son maître fit de son mieux pour calmer ses ardeurs. Ce n’était pas un jeu. Il allait devoir livrer un combat à mort, une lutte sans merci où la moindre erreur pourrait lui coûter la vie. Ce n’était pas pour qu’il frime devant ses amis que Jack lui offrait une telle occasion, mais bien pour évaluer son disciple. Voir s’il était capable de se battre à ses côtés, si Jack pouvait lui confier ses arrières en toute sécurité.
« De toute façon, il n’y a aucune raison de te réjouir, rappela-t-il à l’enfant. On va affronter des monstres, d’accord. Mais n’oublie jamais que ces créatures ont été humaines un jour. Elles n’ont pas choisi de devenir ce qu’elles sont. Tu dois les respecter. »
Roland hocha la tête religieusement, son calme retrouvé. Les leçons de jack étaient bien imprimées en lui. Il ne devait pas se laisser aller à sa propre excitation. Le plus important était de garder sa concentration intacte, d’avoir un sang-froid à toute épreuve. Et, bien entendu, de ne pas oublier de fumer un gros joint avant de partir au combat. Ce qu’il rappela à son maître.
« Négatif, gamin. Aujourd’hui, on ne plaisante pas. On y va sans fumer.
-    QUOOOOI ?? s‘exclama Roland, perdant vite de sa superbe.
-    Bon, ça va, je plaisante évidemment. Par contre, aujourd’hui, c’est toi qui roules.
-    Mais je ne sais pas faire ça, moi !
-    Eh bien tu n’as qu’à apprendre. Tu veux te battre comme un homme ? Alors tu dois savoir rouler tes propres joints, comme un homme. »
Aussi lui confia-t-il le matériel approprié. Roland soupira, mais au fond, cette attention lui faisait plaisir. Et puis après tout, fabriquer un pétard ne pouvait pas être plus difficile que de trancher au vol une boule de glaise projetée vers sa tête à pleine vitesse. Aussi se lança-t-il, disposant soigneusement sa feuille à rouler, fabricant un pseudo-filtre avec du carton, puis effritant la super-weed pour la mêler à un peu de tabac. Avant de s’attaquer au roulage proprement dit.
Il avait observé son maître effectuer cette opération des centaines de fois. Jack était un véritable expert, capable de rouler un joint en moins de dix secondes. Entre ses doigts, le papier semblait prendre vie, se tordre de lui-même pour enserrer le délicieux mélange. En le voyant faire, cela ne semblait vraiment pas compliqué. Mais Roland déchanta bien vite. Ses mains étaient poisseuses, et il déchira sa feuille en quelques instants.
« Recommence, lui ordonna Jack, bras croisés et regard patient. Tes doigts doivent être légers et souples. Ca aussi, ça peut t’aider à manier le sabre. »
L’enfant obtempéra, se débrouillant mieux cette fois-ci. Mais il avait mal disposé son tabac et pas assez serré la feuille, et quand il eut refermé le joint à grand-peine, le toncar tomba dès qu’il le porta à ses lèvres. Pouffant de rire, son maître l’encouragea à essayer à nouveau. Encore un échec, cette fois parce que Roland avait placé le papier à l’envers. Il faillit renoncer, dépité devant sa propre incompétence.
« Essaie encore, lui dit Jack. On y passera l’après-midi s’il le faut. Pas de joint, pas de combat. »
Grommelant et luttant contre l’énervement qui le gagnait, Roland utilisa une quatrième feuille, et réussit miraculeusement à confectionner un pétard de forme ovale, une caricature de spliff. Jack se moqua gentiment de lui, mais admit que cela semblait fumable. En désespoir de cause, ils s’en contenteraient. Son disciple lui tendit sa création, mais le maître lui apprit qu’en vertu de la première loi du fumeur, le rouleur était l’allumeur. Roland eut donc l’honneur de tirer les premières lattes.
« C’est pas si mal pour un début, concéda Jack près avoir pris son tour. Moi, il m’avait fallu cinq essais la première fois. Bon, maintenant, on passe aux choses sérieuses… »
Leur dose prise, ils se rapprochèrent de leurs cibles à pas de loup. Les monstres étaient regroupés autour d’une grande trappe métallique, grattant furieusement contre les parois sans parvenir à entamer l’acier. Ils n’étaient pas assez évolués encore, leurs griffes ne devaient pas être suffisamment dures pour percer le métal.
Sans un bruit, le maître utilisa l’arbalète qu’il avait emportée pour descendre rapidement les deux premiers monstres. Le troisième fut immédiatement aux aguets, essayant de déterminer la provenance des tirs.
« C’est à toi, maintenant, annonça Jack à Roland. Plus question de reculer.
-    Tu seras là si j’ai besoin d’aide, einh ?
-    Ouais. Mais je n’interviendrai qu’en dernier recours. Si tu flanches, tu seras mordu. Mais ne pense pas à ça. Ne pense à rien, à part à pourfendre ton adversaire. D’ailleurs, le voilà… »
La goule avait en effet repéré les deux humains et fonçait vers eux à vive allure. Roland n’hésita qu’une seconde, et se débusqua après avoir inspiré un bon coup. Il sentait le sang battre à ses tempes, son cœur tambouriner dans sa poitrine. Mais il ne se dégonfla pas, ne laissant pas la peur s’emparer de lui comme cela avait été le cas lors de son premier duel contre un zombie. Il étouffa ses craintes sous une couche de détermination, vida son esprit de toute sensation. Seul son adversaire existait. Et son katana, organe d’acier qui prolongeait son corps, qui incarnait sa volonté de tuer.
Il resta fermement campé sur ses jambes alors que la créature se ruait sur lui, et dégaina son sabre au dernier instant. Accompagnant sa frappe d’une puissante expiration, comme le lui avait appris son maître, il se jeta en avant, sa lame fusant dans l’air.
Les griffes du monstre passèrent à un centimètre de sa gorge, mais l’enfant savait qu’elles ne l’atteindraient pas. Son wakizashi mordit la poitrine de la goule, la tranchant presque en deux. Cela suffit à perturber l’équilibre du monstre, qui oscilla sur ses jambes un instant. Roland ne perdit pas une seconde, se déplaçant d’un bond sur le côté. Poussant un cri guerrier, il abattit son arme sur le crâne de la goule et la retira immédiatement, évitant que la lame ne reste figée dans l’os.
De la visque perla de la tête fendue avant que le zombie ne tombe à genoux. Préférant ne pas laisser planer de doute, l’enfant l’acheva d’un coup sec, décrochant avec adresse le crâne monstrueux.
Il resta quelques secondes à considérer le visage difforme de la créature, figé à jamais dans une expression rappelant l’étonnement. Jack se rapprocha de son disciple, satisfait et sincèrement impressionné par le sang froid dont il avait fait preuve. Il entendit distinctement l’enfant murmurer un « merci » à sa victime.
« C’était parfait, annonça-t-il en posant une main sur l’épaule de Roland. Tu manques encore un peu de puissance, mais au niveau de la détermination et de la rapidité d’exécution, rien à redire. Je crois que tu es prêt à combattre à nos côtés. Désormais, tu es un vrai guerrier. Je suis fier de toi. »
Le visage du gosse perdit immédiatement tout son sérieux et il éclata de rire, laisser affluer sa joie. Il s’en était sorti. Il avait vaincu une goule à la seule force de ses bras, sans perdre son calme ou laisser la terreur le dominer. Lui-même était impressionné par sa propre vélocité, la vivacité de ses muscles. Ses heures d’exercices avaient  porté leurs fruits. Il était un homme, méritait enfin l’honneur de porter un sabre à la ceinture.
Aussi content que lui, Jack lui offrit un nouveau joint pour fêter ça. Les deux guerriers s’assirent à même le sol, plaisantant et discutant de la performance de l’enfant. Son maître lui rappela qu’il ne devait pas se reposer sur les lauriers pour autant. Il devait continuer à s’entraîner sans relâche, rester constamment sur ses gardes et faire preuve de modestie. Ce n’était pas parce qu’il savait se servir d’un katana qu’il était invincible. Même les meilleurs combattants pouvaient un jour commettre une erreur fatale.
Leur échange fut soudain interrompu par un grincement de métal rouillé. Le maître et l’élève furent instantanément sur leurs pieds, sabres dégainés et prêt à faire face à une menace éventuelle. Mais heureusement, ceux qui sortirent de la trappe d’acier étaient aussi humains qu’eux. Et avaient l’air bien plus apeurés qu’agressifs.
Des femmes. Une vingtaine de nanas courtement vêtues, propres et visiblement bien nourries, mais dont la peau pâle et les yeux plissés prouvaient qu’elles n’avaient pas dû voir le soleil depuis un bon bout de temps. Des survivantes, cachées au beau milieu de la plaine du Fraquin, dans ce qui semblait être un abri sous-terrain.
Seul un homme était avec elles. Un homme que Jack avait craint et détesté, des mois auparavant, quand ce pays n’avait pas encore basculé dans le chaos. Un homme égocentrique et méprisable, qui avait joui de grands pouvoirs, mais qui était devenu un humain impuissant et pitoyable, comme tous les survivants des terres infectées.
« Bon dieu, c’est pas vrai… grommela jack en contemplant la dernière personne qu’il aurait aimé rencontrer. Manquait plus que ça… »
Car il avait bien sous les yeux Niels Krayzos, ex-président de ce pays moribond.

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Tistoulacasa 15/02/2010 11:27


énorme l'épreuve du roulage :)