Chapitre 129 : entraînement

Publié le par RoN

Samuel resta seul de longues minutes, prostré et essayant vainement de digérer son échec. La quasi-totalité des adamsiens étaient absents, répartis autour du camp et luttant contre les goules attirées par leur feu. Combien en sortiraient blessés, mutilés ? Ils n’avaient pas hésité à mettre leur vie en jeu pour donner au médecin toutes les chances de sauver le jeune Yann. Tout ça pour rien. Il n’en était que plus dégoûté encore.
Seul Lloyd Bronson était resté sur place, trop patraque et pas assez habitué à sa nouvelle situation pour combattre. Il rejoignit Samuel et lui offrit un joint, s’abstenant pour l’instant de lui demander des explications. Pas besoin d’être devin pour savoir ce qui s’était passé. Les yeux rougis du chirurgien et son dos voûté étaient assez éloquents.
Après avoir tiré quelques lattes, Samuel trouva tout de même la force de lui raconter comment s’était déroulé l’intervention. Le jeune homme n’eut aucune pitié envers lui-même, ne cachant pas à son ami qu’il avait manqué de vigilance, que la mort de Yann était entièrement sa faute. S’il avait agit de façon professionnelle, s’il n’avait pas baissé sa garde avant la fin de l’opération, l’enfant serait toujours en vie. Il alla même jusqu’à dire qu’il ne méritait pas le titre de médecin, qu’il était indigne de soigner des gens, et qu’il ne prendrait plus jamais de telles responsabilités.
Lloyd lui répondit durement, le priant de cesser sur le champ de raconter de telles âneries. Il avait échoué, s’était révélé incapable de sauver un enfant innocent. Et alors quoi ? Personne n’était infaillible, chacun avait le droit à l’erreur. Même un chirurgien expérimenté aurait eu du mal à faire des miracles dans cette situation très précaire. La plupart des médecins étaient des assassins avant de devenir des sauveurs. Les erreurs de diagnostic ou mauvaises manipulations étaient très courantes chez les étudiants. Dans un hôpital, il y avait généralement quelqu’un pour rattraper les dégâts, et heureusement. Si les apprentis étaient livrés à eux-mêmes dès la première opération, la plupart d’entre eux commettraient des bévues irréparables.
Samuel n’avait aucun reproche à se faire. Il s’était donné à fond, avait fait son maximum. A l’avenir, il savait qu’il ne referait jamais la même erreur. La mort de Yann, aussi tragique soit-elle, lui avait permis d’acquérir une grande expérience. Si d’autres personnes faisaient une crise d’appendicite, le médecin réussirait à les sauver, cela ne faisait aucun doute. Les progrès  de la médecine s’étaient faits précisément de cette manière : d’innombrables morts permettaient d’apprendre, de progresser petit à petit pour finalement sauver un nombre infini de vies. C’est uniquement en essuyant un grand nombre d’échecs cuisants que la science pouvait se perfectionner au fil des siècles. Se décourager après une seule erreur relevait de la stupidité pure et simple.
« Merde, je ne serais même pas en vie sans toi ! conclut Lloyd. Tu n’as pas le droit de baisser les bras. On a besoin de toi ! A mon avis, tu vas bientôt avoir un tas de gens à soigner. Alors reprends-toi, mon vieux. »
Ses paroles touchèrent profondément le jeune homme. Lloyd avait raison, tous ces survivants comptaient sur lui. Un médecin de doit pas être découragé par la mort, car de toute manière, celle-ci gagne à chaque fois. Le boulot d’un docteur est de lutter de toutes ses tripes, de faire son maximum pour la repousser le plus longtemps possible tout en sachant qu’elle est inéluctable. Même si le combat est perdu d’avance, il ne doit jamais renoncer. La première qualité d’un bon chirurgien est probablement de savoir encaisser la défaite. Ah, comment Samuel avait-il pu ne jamais réfléchir à cela ?
Il se maudit d’avoir été aussi idiot. Sa peine n’était pas moins intense, mais il se sentait maintenant la force de l’accepter, de la garder en lui sans qu’elle ne le détruise. Il remercia sincèrement Lloyd, avant de retourner dans le bus pour présenter des excuses à Jane et Marie. Les deux femmes s’en voulaient au moins autant que lui et il les réconforta de son mieux, leur assurant que leur conduite avait été exemplaire. S’il y avait quelqu’un à blâmer, c’était lui, pas ses charmantes assistantes.
Elles avaient entrepris de recoudre le corps sans vie de Yann, mais Samuel les pria de le laisser faire. C’était à lui de se charger de ça. Il répara donc l’abdomen de l’enfant, nettoya le sang et les saletés qui maculaient sa peau, avant de l’enrouler dans un drap propre et de ranger tout le matériel.
Puis il alla lui-même annoncer aux adamsiens qui revenaient qu’il avait échoué. Comme prévu, nombre d’entre eux arboraient blessures et ecchymoses diverses. Le feu avait attiré les hordes de goules de loin, et les humains avaient dû batailler ferme pour protéger le périmètre. Samuel se confondit encore une fois en excuses, désolé de les avoir mis en danger pour rien. Mais étonnement, personne ne lui fit le moindre reproche, bien au contraire. Le visage exténué de leur médecin leur prouvait bien que celui-ci avait donné tout ce qu’il avait. La plupart lui adressèrent des paroles compatissantes, allant parfois jusqu’à le serrer dans leur bras pour lui témoigner leur sollicitude. Cela lui fit un bien fou, et il entreprit de soigner tout le monde sans même prendre le temps de se reposer.
Après deux heures et plusieurs dizaines de points de suture, il sombra enfin dans un sommeil salvateur. Il dormit jusqu’au soir, et avant de repartir, tous se réunirent autour du corps du petit Yann avant de l’ensevelir dans une fosse peu profonde. Samuel savait qu’il garderait à jamais le souvenir de cet enfant dans son cœur.
A partir de ce jour, il se montra toujours extrêmement attentif à tous ses patients, ne négligeant aucun détail, accordant de l’importance à n’importe quel symptôme. Il allait régulièrement rendre des visites aux gamins, histoire de s’assurer qu’ils ne feraient pas la même erreur que leur camarade disparu. S’ils avaient la moindre problème de santé, une douleur inhabituelle, même minime, ils devaient venir lui en faire part.
De toute manière, Jack s’était déjà chargé de leur faire la leçon. Il avait été très attristé d’apprendre le décès de Yann. Mais ce n’était pas le premier gamin qu’il perdait, loin de là, et il commençait malgré lui à s’y faire. Tant de gens auxquels il tenait étaient déjà passés de l’autre côté. C’était malheureux, mais il était devenu bien moins sensible à la mort qu’il ne l’était il y a quelques mois. Au fond, c’était sans doute le cas de tout le monde. Et cela ne signifiait aucunement qu’il ne tenait pas à ses camarades.
Il se démenait toujours pour prendre soin de ses petits protégés et leur apprendre à survivre dans ce monde sanglant et cruel. Ses leçons étaient sévères, et il ne les autorisait pas encore à combattre au corps à corps à ses côtés. Quand les gosses voulaient prendre part aux batailles, ils restaient à l’écart, travaillant à l’arc ou à l’arbalète. Jack estimait néanmoins que le jeune Roland serait bientôt prêt. Il donnait régulièrement des « cours particuliers » à son disciple favori, lui enseignant à manier le sabre avec maîtrise et vélocité, même sous l’effet de la super-weed.
Il s’attirait souvent les reproches de ses camarades, quand ceux-ci le prenaient à faire fumer un gosse entrant à peine dans la puberté. Au fond, ceux-ci avaient parfaitement raison. Ce genre de conduite aurait été parfaitement irresponsable, si cette drogue ne restait pas leur seul moyen de se protéger de la Ghoulobacter.
L’un des exercices favoris de Jack consistait à lancer des projectiles à son disciple, que celui-ci devait s’évertuer à trancher au vol. Bien évidemment, les résultats avaient été calamiteux au départ. Euphorisé par la super-weed, le jeune Roland avait déjà bien du mal à marcher droit. Alors couper une boule de terre en plein vol… Incapable de se concentrer, l’enfant riait de ses échecs successifs et protestait quand son maître lui faisait des reproches, prétextant que ce genre d’exercice n’avait aucun sens, aucun rapport avec le fait d’affronter des monstres sanguinaires.
« Bien au contraire, gamin, rétorquait Jack. L’important dans un combat, quel qu’il soit, c’est d’être déterminé. De pouvoir se concentrer, focaliser son attention sur un but unique, à savoir pourfendre ton adversaire. Tu ne dois pas penser à l’attaque ou à la défense, à la façon dont tu dois faire bouger ton sabre ou tes jambes. Ton corps se charge tout seul de ce genre de choses si tu es capable de te concentrer sur ta cible, d’avoir une détermination à toute épreuve. Tes bras doivent apprendre à se mouvoir de leur propre chef, à atteindre un point précis sans que tu aies besoin de viser. Tes sens doivent être capables d’envoyer directement les informations à tes muscles, sans avoir besoin d’être interprétées par ton cerveau. Cet exercice te permettra d’atteindre peu à peu cet état d’esprit.
-    Mais c’est impossible de se concentrer à ce point quand on est défoncé, maître !
-    Au contraire. Le THC ne t’empêche aucunement de te contrôler. Quand j’ai fumé, je suis capable de me concentrer très efficacement, de focaliser mes sens sur un objectif de façon bien plus puissante que dans mon état normal. C’est juste une question de volonté, de détermination. Tu ne dois pas laisser la drogue te dominer. Ton esprit doit devenir assez fort pour ne bénéficier que des avantages sans subir les inconvénients. »
Ce que Jack avançait là était pourtant parfaitement sensé. Nombre d’artistes, de créateurs sont capables de tirer parti positivement de ce que les drogues peuvent apporter. Pourquoi les guerriers n’en feraient-ils pas autant ?
Pour sa part, Roland était bien incapable d’appréhender un tel principe. Pour lui, comme pour la plupart des gens, la super-weed avait avant tout un intérêt récréatif. Difficile d’utiliser de façon constructive la sensation d’euphorie, de bien-être, de détente. Surtout quand deux ou trois lattes seulement suffisaient à le percher plus haut que la lune. Dans son cas, il lui fallait surtout travailler pour être capable de garder le contrôle de lui-même sous influence du cannabis. Ce qui n’était pas chose aisée.
Néanmoins, avec de l’entraînement et de la persévérance, il fut bientôt capable d’améliorer ses résultats. Il parvint peu à peu à atteindre près de neuf fois sur dix les objets lancés en cloche par son maître. Celui-ci compliqua donc la tâche, lui projetant des pierres ou boules de glaise de façon plus rectiligne, avec plus de force et de vitesse.
Mais une fois le principe acquis, Roland perfectionna sa technique de façon exponentielle, et en quelques jours, il était capable de faire voler son wakizashi avec autant de précision et d’aisance qu’un jeune samouraï. Même avec un demi-joint dans le sang, il réussissait à trancher tout ce qui passait à sa portée avec puissance et efficacité. Son endurance et sa force musculaire s’étaient rapidement développées, il devint évident que ses capacités valaient tout à fait celles d’un adulte. Jack était effaré par ses progrès.
Aussi ne tarda-t-il pas à soumettre son disciple à l’épreuve finale, à son véritable baptême de guerrier.

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