Chapitre 128 : opération

Publié le par RoN

Malgré la trouille qui lui tordait les tripes, Samuel n’hésita pas à prendre les choses en main. Il fallait agir le plus rapidement possible. Cela faisait déjà près de douze heures que les symptômes de Yann avaient débuté, il ne devait plus être très loin de la péritonite. Le médecin exigea qu’un des bus soit vidé de tout matériel et récuré à l’alcool. Lui-même entreprit de se désinfecter consciencieusement, encourageant Marie et l’infirmière Jane à faire de même. Il allait avoir besoin d’elles durant l’opération.
« Stérilisez quelques draps dans l’eau bouillante, ordonna-t-il aux autres. Grouillez-vous !
-    On ne peut pas faire du feu en pleine journée ! objecta quelqu’un. Les goules vont nous tomber dessus immédiatement.
-    J’en ai rien à foutre ! Vous n’avez qu’à organiser un périmètre de défense. »
Les adamsiens obtempérèrent, Jack et quelques autres se positionnant tout autour du camp pour prévenir toute attaque de zombie, tandis qu’un grand bûcher était dressé. Une demi-heure plus tard, une tente à peu près stérile avait été aménagée dans un bus. Yann y fut installé après avoir été lavé, alors que Samuel relisait une énième fois la procédure à suivre dans son livre de chirurgie. Cela ne lui apporta qu’un maigre réconfort, et il entreprit de vérifier chacun des outils qui seraient nécessaires à l’intervention
« S’il te plait, dis-moi qu’on va pouvoir endormir ce pauvre gosse… supplia-t-il Jane.
-    On a une bouteille d’éther. C’est pas génial, mais on devra s’on contenter.
-    Bon. Et tu as trouvé quelque chose qui puisse servir à aspirer le sang ? »
L’infirmière acquiesça. A l’aide d’une bouteille et d’une paille, quelqu’un avait bricolé un outil qui pourrait assurer cette tâche. Mais c’était bien loin des appareils dont ils auraient pu disposer dans une salle d’opération digne de ce nom. Cela ne rassurait en rien le chirurgien improvisé. Mais il n’avait pas le choix.
Il vérifia que l’intégralité du matériel était fiable et stérilisé, puis lui et ses assistantes rejoignirent le malade.
« Ca va, Yann ? interrogea Marie en se couvrant le visage d’un bandana, qui ferait office de masque chirurgical.
-    Oui. Mais z’ai un peu peur…
-    Ne t’inquiète pas, mon petit chéri. Tout va bien se passer. Je vais te faire respirer dans ce coton et tu vas t’endormir tranquillement. Quand tu te réveilleras, tout sera fini. »
L’enfant opina courageusement, avant de fermer les yeux tandis que Marie lui appliquait le coton imbibé d’éther sur le visage. Jane désinfecta soigneusement son ventre avant de lui pincer le téton. Aucune réaction. Il était profondément endormi.
« Quand tu veux, doc » annonça-t-elle d’une voix blanche.
Samuel serra fortement les poings, essayant de maîtriser les tremblements de ses doigts, puis s’empara d’un scalpel.
« Je vais inciser, prévint-il. Marie, il faut que tu surveilles attentivement sa respiration et son pouls. Préviens-moi immédiatement de tout changement. Jane, j’aurais besoin de toi, c’est certain. Tu dois faire tout ce que je te dis sans hésiter. Ca marche ? On y va. »
Et après avoir inspiré un bon coup, il se lança. Son scalpel traça une ligne sanglante de quelques centimètres sur l’abdomen de Yann, qui resta parfaitement immobile, respirant tranquillement même quand le médecin écarta les bords de l’incision.
« Merde… grommela-t-il. Putain, ça commence bien. Je crois que j’ai abîmé un de ces muscles.
-    Ca n’a pas l’air bien méchant, commenta Jane en observant la bévue. Ne te déconcentre pas, doc. »
Le peu de confiance en lui avait été sérieusement ébranlé, mais il suivit les conseils de l’infirmière et ignora son erreur pour le moment, restant focalisé sur son but principal : localiser l’appendice et procéder à son extraction. Il utilisa deux paires de pinces pour fouiller dans le ventre de l’enfant, dont la respiration commença à s’accélérer et le pouls à augmenter. Réaction normale de l’organisme à une telle intrusion. Samuel poussa un nouveau juron et suspendit immédiatement ses mouvements.
« Qu’est-ce qui se passe ? interrogea Jane, qui ne pouvait pas bien voir sans gêner le chirurgien. Tu as touché quelque chose ?
-    Non, non. J’ai trouvé l’appendice. Mais merde, il est à deux doigts de la péritonite. Ce pauvre gosse devait souffrir le martyre. Pourquoi il ne nous en a pas parlé avant ? »
Le front du médecin était déjà dégoulinant de sueur. Marie se chargea de le lui éponger.
« C’est quoi, une péritonite ? interrogea-t-elle, inquiète.
-    Ca arrive quand on attend trop longtemps pour opérer, répondit Samuel, reprenant un peu son sang-froid en lui donnant ces explications. L’infection empire et un abcès se forme. Dans le pire des cas, il peut exploser. Là, ça devient vraiment grave.
-    Rassure-moi, on n’en est pas encore là ?
-    Non. Mais si je manipule l’appendice avec les pinces, je risque de percer l’abcès. Je vais essayer d’y aller avec les doigts. Il faut que j‘agrandisse l’incision. »
Ce qu’il effectua avec son scalpel, tandis que Jane utilisait aspiration et coton pour évacuer le sang. Le pouls de Yann était élevé, signe d’une baisse de la pression sanguine. Il fallait agir vite et limiter les dégâts au maximum. Samuel sentait la peur l’envahir. Il aurait tout donné pour s’enfuir d’ici, ne plus avoir la responsabilité écrasante du sort de cet enfant sur ses épaules. Il fit de son mieux pour se reprendre. Il était médecin, bon dieu ! C’était précisément pour ce genre de situation qu’il avait été formé. Pour sauver ses semblables, avoir leur vie entre ses mains. Mais il n’imaginait pas qu’il serait un jour amené à sauter directement dans le grand bain, à opérer un enfant avec des moyens ridicules, bloqué en pleine campagne dans un bus qui n’avait rien d’une salle d’opération.
Il plongea doucement ses doigts dans les tripes de Yann, qui eut une sorte de sursaut, de frémissement. Immédiatement, Marie lui appliqua une nouvelle dose d’éther sur les narines. C’était risqué, il ne fallait pas plonger ce gosse dans le coma. Mais ils préféraient cela à l’idée atroce que l’enfant se réveille pendant l’intervention.
Avec mille précautions, Samuel exhiba délicatement l’appendice à l’air libre. Un petit bout de chair de quelque centimètres, gonflé et blanchi par l’abcès purulent. Le chirurgien retint son souffle, avant de demander assistance à Jane. Celle-ci devait faire passer le fil à suture sous l’appendice. Elle y parvint sans problème, et Samuel reposa l’organe avant de s’emparer du fil. Il fit un nœud qu’il serra lentement, ligaturant soigneusement l’artère et la base appendiculaire. Il réitéra ensuite l’opération à quelques millimètres de la première ligature.
« On y est… soupira-t-il. Ciseaux, s’il te plait. »
Le soulagement était perceptible dans sa voix. Le plus dur était fait. Restait à procéder à l’appendicectomie proprement dite, à couper ce petit morceau d’intestin inutile qui plongeait le malade dans de telles souffrances. Il ne fallait pas relâcher sa vigilance pour autant. Ce que n’aurait pas manqué de lui rappeler un chirurgien expérimenté. Mais le jeune médecin était seul, il n’y avait personne pour le surveiller et lui offrir ces précieux conseils.
Quand il voulut trancher la section entre les deux ligatures, la lame de ses ciseaux ripa sur la première. Le lien se défit instantanément et un flot de sang et de matière fécale commença à couler du trou dans l’intestin, se répandant dans les entrailles du jeune enfant.
« Putain de merde ! s’écria le chirurgien. Aspiration ! Clamp ! »
Il se servit des pinces pour essayer de refermer la perforation, mais les bords étaient gluants et insaisissables. Yann était en train de se vider de son sang, son pouls accélérait dramatiquement. Jane se bornait à essayer d’évacuer le liquide et les selles, mais l’efficacité de leur pompe de fortune laissait à désirer. L’enfant haletait, sont teint blanchissait tandis que la panique envahissait le cœur de Samuel.
Il parvint finalement à arrêter la fuite intestinale, mais les dégâts étaient faits. Les draps, son tablier, ses mains, tout était couvert de sang. Il entreprit de refaire une ligature, s’assurant qu’elle serait bien solide cette fois, avant d’essayer de nettoyer l’intérieur du ventre du malade.
« Samuel… dit doucement Marie.
-    Me dérange pas ! J’essaie de le sauver, putain ! Jane ! Aspire ! Aspire, bordel ! J’ai besoin de plus de coton ! Et de l’alcool, faut désinfecter tout ça ! »
Il se donnait à fond, écartant les bords de l’incision pour atteindre les particules de sang et de matière fécale qui s’étaient répandues dans les intestins du pauvre garçon. Une véritable boucherie. Mais il ne laissa pas le désespoir l’envahir, concentré pour sauver la vie de cet enfant. Il fallait tout laver, tout désinfecter, sans quoi il n’en réchapperait pas.
Complètement absorbé par sa tâche, inconscient du temps qui s’écoulait, il ne se rendit même pas compte que l’infirmière avait cessé de l’aider.
« Samuel… insista Marie.
-    QUOI ?? Quoi, nom de dieu ? »
Il leva enfin les yeux vers ses assistantes, pour constater leur mine déconfite.
« C’est fini… murmura Jane. Il ne respire plus…
-    Vous pouviez pas le dire, avant, merde ? »
Ne perdant pas une seconde, Samuel entreprit de faire un massage cardiaque à l’enfant, ordonnant à ses assistantes de commencer la respiration artificielle. Mais celles-ci restèrent immobiles.
« Bougez-vous le cul ! gueula-t-il.
-    Ca ne sert plus à rien… objecta Marie. Il a perdu trop de sang. On ne pourra pas le sauver.
-    SI !! Si, il le faut ! On n’abandonne pas !
-    Arrête. On a fait le maximum. Yann est mort. »
Samuel stoppa immédiatement ses manœuvres désespérés, et resta sans bouger pendant plusieurs dizaines de secondes. Il ne pouvait détacher son regard du visage de l’enfant, calme, serein et définitivement inanimé. Puis le chirurgien parcourut des yeux leur ersatz de pièce stérile, les draps rougis, ses propres mains tachées de sang et de merde, et finalement le corps nu et sans vie du petit Yann. 
Ses nerfs lâchèrent et il poussa un hurlement, tapant des poings sur les parois, insultant ses assistantes pour leur incompétence tout en sachant que tout était entièrement de sa faute. Jane et Marie ne firent rien pour le calmer, préférant le laisser exprimer sa rage, sa tristesse, sa frustration d’avoir échoué. Samuel finit par s’épuiser tout seul et tomba à genoux en pleurant, avant de se traîner à l’extérieur et de vomir pendant plusieurs minutes.
Il se haïssait, se méprisait lui-même. A quoi bon avoir fait ces années d’étude ? A quoi bon se prétendre médecin ? Il avait laissé sa propre femme se changer en monstre, et maintenant, il était responsable de la mort d’un enfant innocent. Un gosse qui avait cru en lui, à qui il avait promis de le sauver. Mais il réalisait maintenant qu’il n’était pas capable de sauver qui que ce soit.

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