Chapitre 126 : la zone morte

Publié le par RoN

« Faites quelque chose, je vous en supplie ! »
Les mains pressées sur la blessure, Samuel tentait vainement de sauver sa femme, de l’empêcher de se vider complètement de son sang. Le groupe avait réussi à rejoindre les adamsiens en quelques minutes, mais c’étaient des minutes de trop. Il semblait bien que leur mission avait lamentablement échoué. Lydia était inconsciente, allongé sur le dos, sous les regards désolés des autres humains.
« Apportez-moi un joint ! ordonna Jack, bien décidé à ne pas abandonner. Grouillez-vous ! »
Mickie Moncle lui donna celui qu’elle était en train de fumer, mais la blessée était bien incapable de le prendre en bouche. Samuel s’évertua à la réveiller, sans succès. En désespoir de cause, il tira une grosse latte avant de l’insuffler directement dans la bouche de sa femme. Il réitéra l’opération plusieurs fois, jusqu’à ce que Marie pose sa main sur son épaule.
« C’est fini, Sam… dit-elle d’une voix douce. Ce que tu fais ne sert à rien. Elle ne respire plus, les substances ne passent pas dans son sang. Elle est morte.
-    Non ! cria le jeune médecin. Non, Non ! Lydia, Lydia, bats-toi, ma chérie ! Je t’en supplie, ne m’abandonne pas ! »
Il se mit à lui faire un massage cardiaque et de la respiration artificielle, avant d’être tiré en arrière par Jack et Béate. Samuel se débattit, hurlant qu’il y avait encore une chance de la sauver, qu’elle pouvait reprendre conscience s’ils le laissaient faire.
« Arrête… lui dit Jack. Elle va se réveiller, oui, mais elle ne sera plus humaine. Il faut que tu t’éloignes d’elle avant. Tu n’as pas envie de voir ça, crois-moi. »
Ca, c’était certain. Le spectacle d’un jeune infecté en train de se lever pour la première fois était déjà suffisamment terrible, mieux valait ne pas imaginer ce que cela donnerait avec une femme à moitié paralysée. Cela serait certainement grotesque, insoutenable pour le malheureux Samuel. Le médecin refusait pourtant d’abandonner.
« Il y a bien quelque chose à faire ? supplia-t-il. Votre drogue peut sans doute la sauver !
-    Je… je ne pense pas, non, répondit Jack après un instant d’hésitation. C’est  trop tard, elle est partie…
-    La seule chose qu’on peut faire, c’est l’empêcher de devenir un de ces monstres sanguinaires, annonça Béate en dégainant son sabre.
-    Non ! Non, c’est hors de question ! répliqua Samuel. Il y a forcément une solution ! Merde, je suis médecin, je peux bien trouver quelque chose ! Laissez-moi réfléchir ! »
Le pauvre homme était dévoré par le désespoir, par le chagrin. En guise de réflexion, il s’écroula sur sa femme, agité de sanglots. Nombreux étaient les adamsiens qui avaient les larmes aux yeux devant ce spectacle pitoyable. Mais tous étaient passés par là un jour, et ils savaient qu’il était trop tard. La super-weed pouvait protéger de la contamination si elle était consommée juste après la morsure. Mais au bout de quelques minutes, quand la bactérie prenait le contrôle du cerveau ou que la victime succombait à ses blessures, c’était inutile.
Tout à coup, Samuel se redressa, bouche bée. Puis son oreille se colla à la poitrine de Lydia, et il sembla écouter attentivement ce qui s’y passait. Jack vit l’espoir et le soulagement briller dans ses yeux.
« Son cœur s’est remis à battre ! s’exclama le médecin. Elle respire ! Elle est vivante !
-    Non, lui expliqua le leader des adamsiens. Ca veut seulement dire qu’elle va se réanimer d’un instant à l’autre ! Ecarte-toi vite, Sam ! »
Grâce aux recherches du docteur Church, lui et Marie connaissaient bien le processus de transformation en zombie. Durant les premières semaines suivant la contamination, le corps de la victime continuait à fonctionner presque normalement, assurant une transition progressive vers la physiologie typique des goules, basée sur l’énergie lumineuse. Tant que la peau ne s’était pas transformée en capteur photosynthétique et les organes liquéfiés en visque, la fonction de ceux-ci perdurait pour permettre au zombie de se mouvoir. En somme, les créatures restaient quasiment humaines pendant quelques semaines, si ce n’est que leur unique but devenait de transmettre l’infection. En cela, le terme de « goule » semblait parfaitement adapté, bien plus que celui de « mort-vivant » : on avait bien affaire à des cadavres ressuscités, à nouveau en vie après une courte période d’inactivité. Il y avait fort à parier que de nombreux médecins urgentistes s’étaient fait contaminer à cause de cela, croyant que leurs patients décédés étaient miraculeusement revenus à la vie.
Samuel n’allait pas tarder à se faire avoir de la même façon si personne ne l’écartait du corps de sa femme. Jack et Béate firent de leur mieux pour le tirer à l’écart, mais sa peau encore gluante de visque ne facilitait pas la tâche. Et il se débattait sauvagement, oubliant sa nudité et n’hésitant pas à les frapper pour qu’ils le laissent s’allonger auprès de sa femme, la caresser et lui chuchoter des mots doux alors qu’elle était en train de se changer en monstre.
Et tout à coup, Lydia ouvrit les yeux. Cette fois, il n’était plus temps d’y aller doucement. Charles Moncle ceintura Samuel et le tira à bonne distance, faisant fi de ses hurlements, suppliques et coups de coude pour ne pas le laisser voir ce qui allait se produire. Béate se positionna au-dessus de Lydia et leva son katana, prête à lui offrir le repos éternel. Mais suspendit son geste.
« C’est bizarre… murmura-t-elle en sondant le regard de la goule. Il y a quelque chose d’anormal. »
En effet, la femme avait beau s’être réanimée, elle ne faisait pas mine d’attaquer les humains présents autour d’elle, chose qu’aurait immédiatement tenté n’importe quel infecté dès sa résurrection. Lydia se contentait de rester sur le dos, s’agitant faiblement mais n’essayant aucunement d’agripper ou de mordre son exécutrice. Pas la moindre pulsion sauvage dans son attitude, pas d’agressivité dans ses yeux.
Les survivants l’observèrent longuement, attendant qu’elle se décide à les attaquer. Même à moitié paralysée, elle aurait dû se traîner vers eux, s’évertuer à mordre leurs chevilles.
« C’est quoi ce délire… ? balbutia Jack.
-    Je vous l‘avais dit ! cria Samuel en se libérant de l’étreinte de Charles. Elle est vivante ! »
Il se précipita vers sa femme et s’agenouilla à côté d’elle, pleurant de soulagement et couvrant son visage inexpressif de baiser. Même avec une telle opportunité, Lydia de fit rien pour essayer de contaminer cette proie offerte. C’était à n’y rien comprendre. Elle n’avait pas pris de super-weed, il n’y avait aucune raison pour qu’elle résiste à la Ghoulobacter. Elle était infectée, c’était clair, sinon elle n’aurait jamais pu se réveiller après son décès. Samuel l’aida à se redresser et se décida enfin à la couvrir, cachant son intimité des ces dizaines d’yeux inquisiteurs. Les mains pressées sur ses tempes, Jack se torturait les méninges pour trouver une explication à ce comportement très inhabituel chez un zombie.
« Sam, tu nous a bien dis que Lydia n’avait JAMAIS faim, c’est bien ça ? interrogea-t-il.
-    Oui, oui… C’est une conséquence de son AVC. La zone de son cerveau qui produit la sensation d’appétit a été détruite.
-    Je crois que je comprends… Il me semble que c’est cette zone qui est sensée contrôler toutes les envies. La faim, les pulsions sexuelles, le manque… et probablement le désir de mordre chez les contaminés.
-    Alors c’est pour ça qu’elle ne nous attaque pas ! s’exclama Marie. C’est dingue ! Mais ça veut dire que Lydia est bel et bien devenue une goule… La seule chose qui l’empêche d’être agressive, c’est cette portion morte de son cerveau.
-    Alors ça ne change rien, décréta Charles Moncle. Cette fille est un zombie comme les autres.
-    Non ! répliqua Samuel. Pas comme les autres ! Elle n’est pas dangereuse. Elle est toujours ma femme.
-    Non mec, désolé. Ta femme est morte. Ce que tu tiens dans tes bras est une créature mangeuse de chair, comme les millions qui hantent ce pays. Il faut l’abattre. »
Samuel donna l’impression de s’être pris une gifle en pleine face. Il avait vécu l’horreur quand Lydia avait succombé à sa blessure. Puis un immense soulagement quand il avait constaté qu’elle n’était pas devenue un de ces prédateurs sanguinaires. Et maintenant, on lui annonçait qu’il fallait tout de même la tuer ? Il secoua la tête et gratifia Moncle d’un regard meurtrier.
« Essaie seulement, lui dit-il d’un ton glacé. Je ne te laisserai pas faire de mal à ma femme. Je ne laisserai personne lui faire de mal !
-    Mais ouvre les yeux, abruti ! Ce n’est PAS ta femme ! »
Visiblement, nombre d’adamsiens étaient de l’avis de l’ancien chef. Lydia avait beau ne pas ressembler aux goules classiques, elle en était une. Certains se rapprochèrent du couple, armes en main, bien décidés à se débarrasser de cette abomination. Le jeune médecin s’empara d’un wakizashi qui traînait au sol et s’interposa, l’œil farouche, déterminé à protéger celle qu’il aimait, quand bien même elle se fut transformée en zombie.
« Calmez-vous ! ordonna Jack. S’il y a bien une chose qu’on doit éviter, c’est de se monter les uns contre les autres ! Reculez, vous tous. Laissez Samuel tranquille. Il faut qu’on réfléchisse. Vous n’avez qu’à aller surveiller les environs. Il y a pas mal de goules, dans le coin. Et celles-là sont agressives. »
Les adamsiens se dispersèrent en maugréant tandis que le médecin se rasseyait auprès de Lydia et la prenait dans ses bras. La femme ne disait plus un mot, preuve qu’elle était bien passée dans le rang des goules. Le côté paralysé de son corps semblait plus détendu qu’auparavant, comme si la bactérie avait relâché la tension dans ses muscles hors de contrôle. Jack soupira et s’alluma un joint.
« Sam, tu te rends compte qu’on ne pourra pas la garder avec nous, dit-il. Même si Lydia ne nous attaque pas, elle est contagieuse.
-    Et alors ? Vous êtes tous immunisés, ici, non ? Quel est le risque ?
-    Le risque, c’est qu’elle finisse par nous attaquer quand-même, annonça Marie. Les zombies ont une excellente capacité de régénération. Il se peut que son cerveau soit en train de se réparer. Tôt ou tard, elle éprouvera peut-être les pulsions…
-    On peut peut-être la soigner… Votre drogue tue la bactérie, c’est ça ? Si on lui en injecte, elle pourrait redevenir humaine !
-    Je… j’en sais rien, répondit Jack. On n’a jamais essayé ça. On ne sait pas ce que fait la super-weed sur des goules. Ca pourrait tout aussi bien les tuer. C’est même probable, puisque le fonctionnement d’un zombie est entièrement dépendant de la Ghoulobacter. Le corps de ta femme marche seulement parce que la bactérie l’a réanimé… »
Ils restèrent silencieux. Malgré le risque, Jack avait de moins en moins envie d’exécuter la pauvre Lydia. Des tas d’hypothèses se formaient dans son esprit. Ils avaient là une grande opportunité d’étudier la Ghoulobacter. Jamais il n’aurait imaginé disposer d’une goule non-agressive. S’il existait une possibilité de sauver la femme de Samuel, il devait la saisir. La détresse, l’espoir dans les yeux de leur nouveau camarade le touchait profondément. Si c’était un de ses amis qui avait été contaminé, lui-aussi serait prêt à tout pour le soigner.
En bonne scientifique, Marie était également de son avis. Mais Béate, Mickie et les quelques autres restés avec eux semblaient bien plus réticents. Pouvaient-ils vraiment garder Lydia ? Continuer leur voyage vers la Chaîne Platte avec un danger potentiel assis à côté d’eux ?
Jack pensait que oui. Bien entendu, il fallait soumettre cette décision à l’ensemble de ses camarades. Aussi développa-t-il des douzaines d’arguments pour les en convaincre, mettant en avant le côté scientifique, l’éventualité de recherches qui pourraient conduire à un moyen de soigner les infectés, l’intérêt que pouvait représenter le fait d’avoir une goule « apprivoisée »… Il leur présenta des théories farfelues mais convaincantes, leur promit que Lydia serait constamment sous surveillance, qu’elle n’approcherait personne (elle en était de toute manière incapable), qu’elle serait attachée pendant que tout le monde dormait.
Malgré l’animosité certaine que les adamsiens manifestaient envers Samuel et sa femme, ils croyaient en leur leader, lui faisaient confiance. Après tout, il était l’inventeur de la super-weed, et les avaient maintes fois sortis d’un mauvais pas. Aussi se décidèrent-ils finalement à accéder à sa demande.

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