Chapitre 121 : Arvis

Publié le par RoN

D’Aerion jusqu’à Nemace, les adamsiens avaient vécu de nombreuses péripéties. L’une des plus terribles – et dramatiques – leur arriva trois jours après avoir quitté Gook à regret, alors qu’ils étaient arrêtés pour la journée dans un coin assez perdu, éloigné de toute civilisation. Le groupe se croyait par conséquent en sécurité, n’ayant croisé qu’une seule meute pendant la nuit.
Forts de leurs nombreuses armes offertes par Saul, celle-ci ne leur avait posé strictement aucune difficulté. Chacun s’était choisi un outil de prédilection, du katana à l’arbalète, en passant par la lance ou la hallebarde. Si beaucoup s’étaient au départ montrés réticents à l’idée de se frotter aux goules au corps à corps, ils avaient vite oublié l’illusoire impression de puissance procurée par les fusils ou pistolets. Soit, les armes à feu présentaient l’avantage de laisser le combattant à distance respectable de sa cible, mais elles étaient au final bien moins fiables qu’une bonne lame maniée d’une main sûre. Plus de problèmes de munitions ou d’enraiement, plus de risque de se tirer une balle dans le pied par une mauvaise manipulation.
Sans parler de l’immersion dans le combat, de la jouissance que procurait le fait de décapiter un zombie à l’épée ou de lui enfoncer un pic dans l’œil. Les humains sortaient plus confiants de chaque affrontement, développaient une force et une détermination que n’auraient jamais permises la simple pression d’un doigt sur une gâchette. Une véritable bande de guerriers sans peur, voilà ce qu’ils devenaient. En conséquence, la bonne humeur était constante dans le groupe.
A l’exception d’Arvis Bronson, souvent morose malgré le soutien de ses compagnons et ses prouesses au combat, très honorables pour un homme amputé d’un bras. Durant les premiers mois qui avaient suivi sa blessure, il avait pourtant gardé le moral, s’entraînant d’arrache-pied pour rester au niveau de ses camarades. Même d’une seule main, il maniait la lance comme un professionnel, capable de la faire tournoyer, de la projeter à une distance impressionnante ou de transpercer la tête d’une goule sans fléchir.
Mais ces derniers temps, son humeur s’était assombrie. Sa petite amie Béate faisait de son mieux pour l’aider, pour le pousser à lui confier ce qui le tourmentait. Etait-ce son infirmité ? Les douleurs fantômes qui le réveillaient parfois la nuit, transpirant et geignant en essayant d’étreindre un bras qu’il n’avait plus depuis longtemps ? Arvis finit par craquer.
« Tu veux vraiment savoir ce qui me gêne ? se mit-il à crier. C’est toi, Béate ! Toi !
-    Quoi ? Mais qu’est-ce que je t’ai fait ? interrogea la jeune fille, interloquée.
-    Tu oses le demander ? A ton avis, c’est quoi mon problème ? »
Tous les regards s’étaient tournés vers eux. Quelle mouche piquait donc Arvis ? La sœur de Jack était toujours très attentionnée envers lui, l’aidant dans toutes les tâches dans lesquels il éprouvait des difficultés. Celles-ci étaient parfois d’une telle simplicité que le jeune Bronson ne pouvait s’empêcher de ressentir une certaine humiliation. Faire ses lacets, éplucher un légume… Sans parler de conduire ou rouler un joint. Malgré tout, Béate était la première à subir sa mauvaise humeur. Et ce jour là, un palier avait été franchi.
« Ca ! cria-t-il en frappant son moignon. C’est ça que tu m’as fait ! C’est de ta faute si je n’ai plus qu’un seul bras ! Si je suis un putain d’infirme ! »
La jeune fille baissa les yeux, coupable. Comme si elle ne le savait pas. C’était elle qui avait tranché le bras de son petit ami, des mois auparavant, quand celui-ci avait été mordu par une goule attirée dans leur refuge du moment. A l’époque, ils avaient pensé que c’était la meilleure solution. La seule alternative pour l’empêcher de devenir à son tour un monstre sanguinaire. Mais la suite des événements avait démontré que ce genre de manœuvre était inutile.
Lors de la mission vers Pavilion, ils avaient tenté la même chose sur le soldat Craig, mordu au bras par un dangereux évolué. Cela ne l’avait pas empêché de se transformer. Non, si Arvis avait survécu ce jour là, c’était grâce à la super-weed de Jack, ils le savaient maintenant. Les nombreux joints qu’ils avaient fumés dans la soirée avaient empêché la Ghoulobacter de prendre possession de lui. Ce n’était en aucun cas grâce à l’amputation désespérée du membre infecté.
Arvis en avait pris conscience récemment, réalisant que la perte de son bras n’avait été qu’un immense et douloureux gaspillage. Il passerait le reste de sa vie mutilé, son corps dissymétrique lui renvoyant un hideux reflet dans le miroir.
Mais en blâmer la pauvre Béate était aussi cruel qu’injuste. L’unique intention de la jeune fille avait été de sauver celui qu’elle aimait, de l’empêcher de devenir une de ces abominations parcourant le pays à la recherche d’une proie. Entre ça et se résoudre à estropier son petit ami, le choix avait été rapide. Son acte était avant tout une preuve d’amour. Et jamais, jamais elle ne l’avait laissé tomber, nullement gênée par le fait qu’Arvis n’ait qu’un seul bras pour l’étreindre, une seule main pour la caresser.
Béate était aussi valeureuse dans les affrontements avec les goules qu’elle se sentait maladroite dans les rapports avec ses semblables. Aussi se révéla-t-elle incapable de trouver les mots pour réconforter son bien-aimé, pour lui exprimer ses regrets et sa compassion. Elle se contenta de baisser honteusement la tête, les yeux humides de larmes. Jack prit sa défense, faisant de son mieux pour persuader Arvis que sa conduite était très déplacée.
« Calme-toi, mon vieux, lui recommanda-t-il. Ne dis pas des choses que tu pourrais regretter. Tiens, tire donc là-dessus, ça te fera du bien. »
Il lui tendit un joint et lui tapota gentiment l’épaule. Mais le ton conciliant de son ami ne fit que renforcer la colère du jeune Bronson.
« J’en veux pas, de ton pétard ! cria-t-il en repoussant la main de Jack. Ce que je veux, c’est mon putain de bras ! »
Incapable de supporter plus longtemps les reproches et la pitié dans les yeux des adamsiens, il s’empara de sa lance et tourna les talons. Craignant qu’il ne fasse une bêtise, son frère Lloyd lui emboîta le pas, le suivant à bonne distance alors qu’il s’éloignait du groupe, franchissant des clôtures écroulées pour se réfugier derrière des rochers qui n’avaient rien à faire là. Arvis s’effondra au sol, pleurant à gros sanglots tandis que son frère l’observait silencieusement, souffrant lui aussi de voir l’unique membre de sa famille dans un tel état.
Quand les larmes du jeune homme se tarirent, il vint s’asseoir à ses côtés sans dire un mot, préférant s’allumer un joint et laisser son frère faire le premier pas.
« Je suis dégueulasse… finit par gémir Arvis. Regarde-moi. Un putain d’handicapé, qui n’arrive même pas à se montrer reconnaissant envers ceux qui s’occupent de lui.
-    T’es pas un handicapé, frangin, le rassura son frère en lui tendant le spliff, que le jeune homme accepta cette fois avec gratitude. Tu es aussi fort que n’importe qui ici. Plus que pas mal de monde, même. Avec un bras ou deux, un homme est un homme, tu en es la preuve vivante. Tu sais, au fond je t’admire.
-    Tu devrais pas. Je suis un vrai connard. Bordel, pourquoi je m’en prends à Béate ?
-    Parce que tu as la haine, mec, et je te comprends parfaitement. Tu es frustré, en colère. Et il n’y a personne sur qui passer cette rage. Alors tu t’attaques à ceux qui sont indirectement responsables de ce qui t’est arrivé. Mais les vrais responsables, ce sont ces saloperies de zombies. Pas la pauvre Béate.
-    Je sais, évidemment que je le sais… répondit le jeune homme en reniflant. Bon dieu, mais qu’est-ce qui m’a pris ? Faut que je lui fasse des excuses tout de suite.
-    Enfin tu dis quelque chose d’intelligent. Et quand elle t’aura pardonné, on ira trouver quelques goules à décapiter. Ca te dit ? »
Pour ça, Arvis était plus que partant. Mais ils ignoraient que c’étaient les zombies qui allaient les trouver, et pas le contraire. Alors que les deux frères reprenaient la direction de leur groupe, un mouvement attira leur attention dans les fourrés. Ils se figèrent, aux aguets, apercevant deux yeux brillants qui les fixaient silencieusement. Lloyd sortit sa machette de son étui, tandis que son frère brandissait sa lance en avant. Mais l’attaque fut si rapide qu’aucun d’eux n’eut le temps d’esquisser un mouvement.
La créature bondit, franchissant en un éclair les trois mètres qui la séparaient de ses proies. Elle passa à un cheveu de la pointe de la lance, la puissance de sa charge renversant Arvis. Puis elle se tourna vers Lloyd qui, bouche bée, fit quelques pas en arrière.
Le monstre avait tout l’air d’un félin goulifié. Une sorte de chat siamois gigantesque, bestiole hideuse dépourvue de poil, à la peau gris sombre rayée de traits noirs. Ses griffes étaient aussi terrifiantes que ses dents luisantes de bave, ses muscles saillaient et frémissaient à chacun de ses mouvements. Trois cent kilos de férocité, un véritable monstre sorti des enfers.
La chimère se ramassa sur elle-même et resta immobile face à ce pitoyable humain armé d’une lame qui ne pourrait même pas lui trancher une patte. Le temps pour Arvis de se relever et de lui planter sa lance dans le dos. Elle poussa un feulement rappelant celui des grands fauves, se retourna vers cette proie qu’elle croyait assommée et lui bondit à la gorge.
Sortant de sa paralysie, Lloyd se rua sur le monstre et abattit sa lame sur sa nuque, ce qui n’eut quasiment aucun effet. Arvis faisait de son mieux pour se protéger, son bras sous la gorge de la chimère, se démenant pour empêcher l’hideuse tête de lui arracher le visage.
Voyant que son frère allait céder, Lloyd ne réfléchit pas un instant. Il abandonna sa machette et saisit la gueule du monstre à pleine main pour la tirer en arrière. La créature se débattit, rua, projetant le jeune homme sur le côté. Mais celui-ci revint à la charge et, cette fois, n’hésita pas à placer son propre bras entre les mâchoires du prédateur, protégeant in extremis la gorge de son frère.
Les dents tranchantes se refermèrent sur sa chair, la déchirant, la réduisant en charpie. Déterminé à sauver Arvis coûte que coûte, Lloyd ne lâcha pas un cri et frappa le museau du monstre de sa main libre. Ivre de rage, celui-ci se désintéressa enfin du jeune Bronson et envoya un coup de griffe à son assaillant, lui blessant méchamment la cuisse. Puis il mordit, mordit et mordit encore le bras qui se trouvait dans sa bouche, tirant, secouant le malheureux qui se mit finalement à hurler en sentant les crocs broyer ses muscles, briser ses os.
Lloyd su qu’il n'allait pas tarder à perdre conscience. Il s’abandonna complètement, laissant le monstre traîner son corps désarticulé dans la poussière. La douleur le submergeait, il sentait que la fin était toute proche. Quand un cri de rage retentit, et qu’une pointe d’acier apparut à travers l’œil de la créature. La lance d’Arvis venait de percer son crâne, de détruire son cerveau. Foudroyée, la chimère s’écroula sur Lloyd, le bras mutilé encore en bouche.
A la limite de l’hystérie, le jeune Bronson fit tout son possible pour dégager son frère. Celui-ci respirait toujours mais était à peine conscient. Arvis détacha sa ceinture et plaça maladroitement un garrot autour de l’épaule de Lloyd. Y pressant de tout son poids, il exhorta son frère à rester conscient, à ne pas se laisser sombrer.
« A L’AIDE !! hurla-t-il désespérément, espérant que ses camarades l’entendraient. AIDEZ-MOI ! »

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