Chapitre 117 : les super-goules

Publié le par RoN

Curieux bien plus qu’inquiet, Kenji rejoignit Strychnine au sommet de la tour de guet. L’air était frais et clair en ce matin d’été, et le jeune homme pouvait bénéficier d’une vue panoramique de la plaine du Fraquin baignée dans la lueur rougeâtre du soleil levant. Des dizaines de kilomètres de terrain plat découpé par les affluents du fleuve Uman, serpent argenté sinuant vers l’horizon. A la limite de sa perception, le tueur de goule distinguait une masse grise et gigantesque : la Chaîne Platte, presque palpable après ce voyage interminable.
La main au dessus du front, il plissa les yeux pour détecter ce qui inquiétait les prisonnières. Du mouvement, à quelques kilomètres de là. Une meute de zombies, qui se dirigeait vers le pénitencier à vive allure. Mais étant donnée la taille du nuage de poussière soulevé, elle ne devait pas être très conséquente. Pas plus de dix ou quinze monstres. Aucune raison de se faire du souci.
Il en fit la remarque à Strychnine. La femme était moins optimiste que lui. Elle lui tendit une paire de jumelles, que le jeune homme braqua sur la horde. Il ne pu retenir un cri de stupeur.
« J’ai jamais rien vu de pareil ! s’exclama-t-il. Et pourtant, j’en ai rencontré, des goules. Impossible que ces trucs là aient été des hommes un jour ! »
Le contraire semblait pourtant difficile. Les zombies se trouvaient encore trop loin pour en avoir une vue détaillée, mais leur allure semblait bien humanoïde. Ils étaient pourvus de quatre membres, se déplaçaient sur deux jambes, et leur morphologie était très proche des zombies évolués. Mais leur transformation était si avancée qu’on avait peine à croire qu’ils soient réellement issus de la contamination d’un être humain. Sans parler de leurs capacités physiques. Leur vitesse de course était tout bonnement hallucinante, et Kenji en vit un effectuer un bond digne d’un kangourou dopé aux hormones. Il ne leur faudrait pas plus de quelques minutes pour arriver jusqu’à la prison.
La nervosité de Strychnine était palpable. Elle et quelques autres allèrent s’équiper de fusils et armes à feu diverses prélevés dans le bus, avec la bénédiction de leurs invités. Kenji, pour sa part, comptait bien user de ses sabres. Il n’avait fait que se reposer ces derniers jours, et il n’allait pas manquer l’occasion de se faire plaisir. Ses côtes étaient encore un peu douloureuses, mais il réussissait à se mouvoir aisément et, plus important, à brandir ses katanas. Il se sentait parfaitement capable de se battre, et ne demandait que ça. Ses instincts guerriers se réveillaient à l’approche de ces monstres redoutables. Il était serein, déterminé, prêt à retrouver ses anciennes habitudes.
Ses camarades ne partageaient pas son enthousiasme. Ce n’était bien entendu pas la première fois qu’elles affrontaient des zombies. En temps normal, elles ne disposaient même pas d’armes à feu et étaient contraintes d’entrouvrir les portes de la prison, laissant entrer un monstre à la fois pour s’en débarrasser en limitant le risque de contamination. Cela nécessitait rapidité et sang-froid. Dans ces circonstances, les prisonnières avaient pris l’habitude de consommer de la strychnine, poudre extraite des graines d’un arbrisseau que la chef avait eut la bonne idée de cultiver dans le pénitencier, et qui lui avait valu son surnom. Cette substance agissait comme un stimulant du système nerveux, accroissant la perception, les réflexes et les capacités physiques. Un renfort bienvenu pour ces femmes mortes de trouille à l’idée de se trouver face aux monstres sanguinaires.
Grâce aux armes dérobées à l’ARH et généreusement prêtées par le groupe d’Aya, le combat au corps à corps serait cette fois-ci obsolète. Ce qui n’empêcha pas les femmes de s’envoyer un peu de strychnine dans les narines, plus pour se rassurer que par réelle nécessité. La chef en proposa à leurs invités, qui déclinèrent poliment, préférant se partager un joint de super-weed.
« De la marijuana ? interrogea Strychnine en humant l’odeur de la drogue. Vous arrivez à combattre en étant défoncés ?
-    On est habitués, lui répondit Gina. Et puis ça nous aide à garder notre calme dans le feu de l’action.
-    Et ce n’est pas le principal avantage… » compléta Aya.
Elles informèrent leur hôtesse que cette drogue protégeait de la contamination. Une telle énormité était bien difficile à croire, et ne convainquit pas Strychnine de s’y essayer. Mais qu’importe. Si tout se passait bien, les monstres seraient éliminés bien avant d’entrer en contact avec les humains. Kenji pria les prisonnières d’épargner au moins une goule, qu’il puisse avoir l’occasion de pratiquer un peu. Il ignorait que les événements allaient dépasser ses espérances.
Une des femmes siffla, signalant l’arrivée imminente des zombies. Tous ceux qui étaient présents escaladèrent les remparts, armés et prêts à se défendre. Nombreuses furent les femmes qui faillirent flancher devant les monstres abominables. Kenji, pour sa part, ne pu empêcher un sourire de satisfaction d’éclairer son visage.
Les créatures n’étaient qu’une douzaine mais paraissaient redoutables. Avec le soleil de l’été, elles faisaient le plein d’énergie. En conséquence, elles se transformaient vite, très vite. Celles qui s’arrêtèrent devant la prison ne devaient pas être bien loin de leur stade final d’évolution. De véritables horreurs sur pattes. Des démons sans peur, uniquement motivés par l’envie de mordre.
Une silhouette élancée, haute de plus de deux mètres, en grande partie due à leurs membres démesurés. Des mâchoires proéminentes, qui pouvaient s’ouvrir très largement, fixées sur un tête épaisse et boursouflée, comme si leur cerveau devenait trop important pour leur boîte crânienne. Des bras et des jambes large et aplatis, dont l’ossature sortait de leur peau pour constituer des lames tranchantes comme des rasoirs. Des muscles souples et secs, qui se tendaient à chacun de leurs mouvements. Des créatures faites pour la chasse, pour le combat, dont les instincts meurtriers n’avaient d’égaux que l’efficacité de leurs sens et leur intelligence.
Car oui, si ces monstres avaient été capables de détecter le pénitencier à des kilomètres de distance, c’était bien la preuve que leurs capacités sensitives dépassaient tout ce que l’on pouvait imaginer. Strychnine pensait que les goules étaient capables de détecter les sources de chaleur, d’une manière ou d’une autre. Une sorte de vision infrarouge, ce qui expliquerait leur incapacité à se repérer dans l’eau. Ainsi, la prison peuplée d’humains au milieu de la plaine déserte devait être aussi visible qu’une flamme dans une nuit obscure.
Et ces monstres étaient intelligents, impossible de le nier. Ils restaient pour le moment à bonne distance, observant patiemment leurs proies s’agiter sur les remparts. Difficile de les atteindre dans ces conditions. Strychnine tenta tout de même le coup. En bonne érudite, elle avait une certaine expérience des armes à feu. Bloquant sa respiration, elle aligna une des créatures et pressa la détente. Sa balle fusa, atteignant l’un des zombies en pleine tête. La goule fut renversée en arrière et resta immobile au sol. Pendant quelques secondes seulement. Elle se remit d’un bond sur ses pieds et claqua des mâchoires en direction de la tour, une traînée noire sur le côté du crâne.
« Bon dieu, c’est pas vrai ! s’écria Strychnine. C’est pourtant du gros calibre, ce flingue ! »
Même en l’effleurant, cela aurait en effet dû suffire à arracher la tête du monstre. Mais leur front massif n’était visiblement pas là pour décorer. Les os semblaient s’être renforcés, assurant une bonne protection au fragile cerveau. D’où la taille surprenante de leur crâne. Une constatation dramatique. Si l’unique point faible des goules disparaissait, elles deviendraient des prédateurs quasiment invincibles.
Luttant contre la panique qui montait en elle, Strychnine visa à nouveau, essayant d’atteindre l‘œil de sa cible. Impossible d’avoir une telle précision à cette distance. D’autant plus que cette fois, le zombie ne resta pas gentiment en place. Se protégeant le corps de ses bras élargis, il se mit à foncer droit sur la prison, tandis que ses comparses se séparaient pour faire le tour de l’enceinte.
« Allumez-les ! » gueula la chef, comprenant la manœuvre des monstres.
Une grêle de plomb s’abattit sur les créatures. Mais celles-ci étaient rapides, extrêmement rapides, et particulièrement éveillées. Sans doute avaient-elles déjà une bonne expérience du combat face à des armes à feu. Elles zigzaguaient en se rapprochant inexorablement, usant des leurs bras plats pour dévier les projectiles qui les atteignaient miraculeusement. Elles furent bientôt au pied des murailles, sans qu’une seule ne soit tombée sous le feu. Plantant leurs griffes dures comme du diamant dans les mûrs de béton, les goules n’eurent aucun mal à les escalader. En quelques secondes, elles étaient entrées dans la prison.
Bien que les prisonnières soient en supériorité numérique, la terreur les submergea telle un tsunami. Leur chef eut beau crier des ordres, essayant d’organiser leur défense, la majorité de ses camarades l’ignora pour courir se réfugier à l’intérieur des bâtiments. Manœuvre parfaitement inutile, qui ne faisait que retarder l’inévitable. Mais compréhensible. Les pauvres n’avaient jamais été confrontées à un pareil assaut.
Pour le moment en tout cas, les zombies n’essayèrent pas de les débusquer, s’intéressant tout d’abord à ceux qui étaient restés à découvert. Les quelques braves qui avaient préféré se battre ne tinrent pas très longtemps, éliminant à grand peine quatre ou cinq monstres avant de subir la morsure et de s’écrouler en geignant. Même à bout portant, il s’avérait très difficile d’exploser la tête de ces saloperies. Les seules solutions consistaient à viser leur yeux ou leur bouche, ou de parvenir à leur loger une balle sous un angle favorable. Mais les goules en étaient parfaitement conscientes et se protégeaient, esquivaient à une vitesse faramineuse.
Bientôt, il ne resta plus qu’une poignée de combattants, réunis autour du bus renforcé. Aya, Gina, Faye et Kenji, qui avaient réussi à garder leur sang-froid et s’étaient couverts mutuellement, et Strychnine, déjà mordue mais qui n’avait pas baissé les bras pour autant, résolue à utiliser ses dernières forces pour défendre ses camarades. Autour d’eux, un étau de sept créatures cauchemardesques, se resserrant lentement pour empêcher ces proies de s’enfuir.
Equipés de leurs katanas, Aya et Kenji restaient courageusement en première ligne, tandis que leurs camarades attendaient une ouverture, une occasion de se servir efficacement de leurs flingues. Griffes en avant, une goule se rua sur Aya. L’arme de Gina rugit et le monstre s’écroula, un trou fumant dans l’œil gauche. Les bras des autres créatures vinrent instantanément se placer devant leur visage. Kenji en profita pour bondir, et son sabre long trancha les jambes de l’une d’elles, l’incapacitant partiellement. Ah, ce que ça faisait du bien ! Le jeune homme aurait presque souri, si la tension n’avait pas été aussi pesante. La sensation de danger, l’impression de se trouver sur le fil du rasoir, savoir que la moindre erreur pourrait être fatale… Il avait rarement ressenti tout cela avec une telle force, une telle intensité.
Aya tenta de l’imiter, son katana jaillissant vers les jambes d’un monstre. Pas assez rapidement hélas. La goule qu’elle visait se défendit, parant l’arme du plat de ses os, avant de se lancer en avant et d’entailler le bras de la jeune femme. Aya poussa un cri de douleur et en lâcha son arme. Le zombie la fit tomber à la renverse, sa bouche gigantesque s’ouvrit au-dessus de son visage. Des dents tranchantes, espacées, qui faillirent bien emporter le nez et les lèvres de la malheureuse. Mais une détonation claqua, une balle grosse comme un doigt pulvérisant le gosier et l’arrière du crâne de la monstruosité. Le fusil de Strychnine avait parlé.
Mais la chef des prisonnières n’en pouvait plus, et se laissa glisser à terre, ses dernières forces l’abandonnant. Agitant ses deux sabres, Kenji fit reculer les zombies et ordonna à Gina d’emmener Aya à l’intérieur du bus.
« Vas-y toi aussi, Faye ! cria-t-il. Essaie d’envoyer un joint à Strych’ !
-    Non ! Je ne vais pas te laisser les affronter seul !
-    Obéis, femme ! Je vous demande pas de m’abandonner ! Continuez à leur tirer dessus ! Vous y arriverez mieux si vous êtes en sécurité ! »
En sécurité très relative. Car il ne faudrait pas plus de quelques secondes à ces monstres pour ouvrir le véhicule plus facilement qu’une boîte de conserve. Mais le conseil de Kenji était judicieux. En concentrant l’attention des monstres sur lui, il serait plus facile aux femmes de les avoir par surprise. Qui plus est, le tueur de goules se sentirait bien plus à l’aise pour combattre en sachant ses femmes à l’abri. Aussi Faye obtempéra-t-elle, fermant la porte du bus et se procurant un pétard pré-roulé qu’elle jeta près de Strychnine.
« Fume ça si tu veux vivre ! » lui conseilla Kenji.
Il aurait mieux fait de se concentrer sur ses adversaires. Les goules se désintéressaient totalement de la chef blessée, mais guettaient la moindre ouverture dans la garde du samouraï. Deux d’entre elles se ruèrent sur lui en parfaite simultanéité, l’une usant de ses bras coupants pour le déstabiliser, l’autre tentant de l’agripper avec ses longues griffes. Kenji plongea, frappa d’instinct, sentit une lame glacée frôler sa nuque, se releva et contre-attaqua immédiatement. Son sabre mordit la gorge d’un des monstres, pas assez profondément pour le décapiter. Décidemment, ces super-évolués étaient coriaces. Cela ne perturba aucunement le tueur de goule. Après ces quelques jours de congé, il était temps de voir s’il méritait toujours son surnom.

Publié dans Chapitres

Commenter cet article