Chapitre 108 : Mitch

Publié le par RoN

Allongée à même le sol, Faye sentait ses forces l’abandonner peu à peu. Elle avait repris conscience lorsque les militaires l’avaient soignée, et était jusque là parvenue à garder les yeux ouverts. Mais ça ne durerait plus très longtemps. Elle se sentait faible, fiévreuse, ses pensées se faisaient de plus en plus floues.
« Tu n’as vraiment pas l’air bien… » déclara le jeune homme auquel elle était attachée, l’air sincèrement soucieux.
Il lui passa une main sur le front, constata qu’elle était brûlante, grimaça puis lui appliqua une serviette humide sur le visage. Faye le remercia d’un faible sourire.
Il s’appelait Mitch, était relativement jeune, et beaucoup plus sympathique que ses camarades soldats. Il parlait peu, baissait les yeux lorsqu’on s’adressait à lui, souffrait visiblement d’un complexe d’infériorité. Ce qui ne l’empêchait pas d’être doux comme un agneaux, et attentionné même envers une inconnue.
« Je ne comprends pas, grommela-t-il en examinant le dos blessé de Faye. Tu ne saignes plus, mais ton état continue à se dégrader.
-    C’est l’infection, souffla la jeune femme. La super-weed m’a empêché de me transformer immédiatement en zombie, mais la bactérie gagne peu à peu du terrain. Je n’en ai plus pour longtemps… à moins que vous ne me rameniez auprès de mes amis. »
Cela faisait plusieurs fois qu’elle le demandait. Au départ avec conviction, puis avec de moins en moins de volonté. Les militaires l’avaient écoutée attentivement quand elle s’était présentée et avait expliqué la raison de sa résistance à la Ghoulobacter, mais l’avaient ignorée superbement à partir du moment où elle avait demandé à partir. Touché par sa détresse et sans doute inquiet pour lui-même, Mitch osa interpeller le chef de la troupe, un certain colonel Magnus.
« Elle va de plus en plus mal, expliqua-t-il de sa voix fluette. Il faut qu’on fasse quelque chose. Aller chercher ses amis, ou au moins trouver son médicament.
-    Te fais pas de souci, la tarlouze, rétorqua Magnus avec un sourire sardonique. On va aller leur rendre visite, à ses potes. Pour l’instant, on attend Crane et Portman.
-    Mais elle risque de se changer en goule ! Vous pourriez au moins me détacher d’elle ! J’ai pas envie de me faire bouffer !
-    T’es chargé de sa surveillance, alors tu fais avec. Et ne t’avise pas d’élever la voix avec moi, petite tapette ! »
Ses compagnons s’esclaffèrent. Mitch baissa la tête, jetant un regard soucieux et effrayé à la femme à laquelle il était lié par des menottes d’acier. Comme si cela était nécessaire… Leur captive n’était certainement pas en état de se déplacer, encore moins de les attaquer. C’était uniquement pour s’amuser que les militaires l’avaient menottée au pauvre Mitch.
Ses camarades savaient qu’il était un trouillard, un faible, et prenaient toujours un malin plaisir à le persécuter. Que pouvait-il y faire ? Se rebeller ? Non, il avait bien trop peur des corrections infligées par le colonel. S’enfuir ? Il y songeait sérieusement. Mais pour faire quoi, pour aller où ? Seul, il n’avait aucune chance de survivre. Au sein de l’ARH, il était nourri et protégé, un luxe dans ce territoire dévasté. Aussi s’était-il résolu à encaisser leurs blagues douteuses, insultes et taquineries méchantes.
« Toute façon, qu’est-ce qu’on en a à foutre, qu’il se fasse contaminer ? dit Magnus à ses hommes, s’assurant bien que Mitch l’entendait. Ca fera un pédé de moins dans ce pays. Pour l’instant il est à peu près utile, mais quand l’ennemi goule sera vaincu, les mecs comme lui seront un poids pour la société. L’important, ce sera de se reproduire, de faire des gosses. Un type qui ne peut pas bander pour les nanas ferait aussi bien de crever.
-    Connard… grommela Mitch à voix basse.
-    T’as dit quelque chose, sodomite ? Donne-nous une connexion avec le général, au lieu de te soucier de cette gonzesse. »
Mitch secoua la tête, le regard cloué au sol. Faye vit que ses yeux brillaient de larmes contenues. Il inspira un bon coup, tira un ordinateur portable vers lui en prenant le soin de ne pas faire bouger le bras de Faye, et se mit à pianoter pensivement sur le clavier.
« Qu’est-ce que tu fais avec des enfoirés pareils ? interrogea la jeune femme à voix basse. Tu ressemble vraiment pas à un soldat.
-    Je n’en suis pas un. Mais comme une bonne partie des troupes, j’ai été recruté de force.
-    Pourquoi est-ce que les gens acceptent ?
-    Y en a certains qui aiment ça. Qui prennent leur pied à flinguer de la goule, à risquer leur vie pour se faire un trip à l’adrénaline. D’autres veulent seulement garder l’espoir, croire qu’on a une chance d’éradiquer les zombies. Mais la plupart du temps, les survivants préfèrent qu’on les laisse tranquilles. Alors les soldats passent au recrutement forcé.
-    C'est-à-dire ?
-    Ils tuent une ou deux personnes. En général, les autres finissent par obtempérer. C’est ce qui s’est passé avec moi. Richard, mon copain, a essayé de résister. De me protéger. C’est ce qu’il a toujours fait depuis le début de l’épidémie. Moi je suis faible, je suis un lâche. Sans lui, j’aurais jamais pu survivre… On est restés plusieurs moi planqués dans une ferme. Rick chassait du gibier, jardinait, fortifiait notre cabane… Il a toujours été gentil et attentionné avec moi, alors que j’étais un vrai poids mort. Je lui dois tout. Je… je l’aimais… »
Il s’interrompit quelques instants, déglutit avec difficulté, usant de toute sa maigre volonté pour réprimer les sanglots qui lui montaient à la gorge. Compatissante, Faye ignora la douleur dans son épaule pour poser une main apaisante sur la cuisse du jeune homme. Mitch renifla.
« Ils lui ont collé une balle dans le crâne, annonça-t-il d’une voix blanche. Le général lui a dit qu’il le tuerait si on ne venait pas avec eux, et c’est ce qu’il a fait. Ils ont bien failli me flinguer aussi quand ils se sont rendus compte que j’étais bon à rien. Même pas capable de tirer correctement ou d’utiliser une lame. Un zombie me foncerait dessus que je pourrais rien y faire. Je n’arrive pas à être violent. A part virtuellement, bien sûr. J’étais champion de FPS, avant l’épidémie. Un vrai geek. »
Un maigre sourire s’afficha sur ses lèvres alors qu’il repensait à cette époque calme et tranquille, où ses principales préoccupations étaient de pirater les derniers jeux-vidéos et d’enseigner la programmation aux jeunes noobs. Qui aurait pu croire que ses facilités à se servir d’un ordinateur lui sauveraient la vie un jour ? Son talent lui avait permis de mettre en place un système de communication satellite, extrêmement utile pour l’ARH. Les troupes pouvaient ainsi  se scinder tout en restant en contact quasi-constant, du moment qu’ils disposaient d’un véhicule équipé d’une parabole et d’un système d’émission. C’était ce qui avait décidé les militaires à le garder. Des compétences miraculeuses, qui ne préservaient pas le pauvre Mitch des brimades homophobes de ses compagnons.
Il pianota quelques instants encore sur son clavier et une jauge apparut sur l’écran, se remplissant progressivement.
« Le satellite sera bientôt dans l’axe, colonel, annonça-t-il. Connexion dans deux minutes.
-    Bien, répondit Magnus, se passant pour une fois d’insultes. Mais qu’est-ce qu’ils foutent, Crane et Portman ?
-    On devrait peut-être envoyer quelqu’un à leur recherche, proposa un soldat.
-    Ouais. Elvis, Boobs, ramenez-vous par ici ! »
Un homme d’une trentaine d’années apparut au pas de course, mais la dénommée « Boobs » restait absente. Tout comme deux autres soldats, constata le colonel.
« Qu’est-ce que c’est que ce bordel ? grommela-t-il en parcourant les alentours du regard. Ils sont tous partis chier ou quoi ? »
Il n’eut pas l’occasion de pousser plus loin ses investigations, car une détonation d’arme à feu claqua à quelques dizaines de mètres. Un soldat s’écroula immédiatement, un trou sanglant dans la tempe. Une flèche siffla presque simultanément et vint se loger dans la gorge d’Elvis, qui tomba à genoux en s’étouffant.
« On nous attaque ! » hurla Magnus en se plaquant à terre, immédiatement imité par ses hommes.
Mais il n’y eut pas de nouveau coup de feu, du moins pas sur le moment. En revanche, un étrange objet vola au milieu du camp, roulant au sol en laissant une traînée sanglante. L’un des soldats rampa vers ce curieux ballon, l’observa un instant avant de pousser un cri d’effroi.
« C’est Boobs ! gueula-t-il. La tête de Boobs ! Oh, merde ! »
Le pauvre venait de remarquer que la bouche de la soldate décapitée était obstruée par une ogive métallique.
« GRENADE !! » hurla-t-il en prenant ses jambes à son cou.
Il n’eut malheureusement pas le temps de s’éloigner. L’explosif détonna dans son dos, arrosant les alentours de sang, de morceaux d’os, de chair et d’éclats mortels. Le soldat s’écroula, la peau déchiquetée, tandis que ses camarades criaient d’effroi et se mettaient à tirer au hasard, complètement paniqués. Une deuxième grenade atterrit à proximité, réduisant en charpie deux autres militaires.
Mitch et Faye avaient rampé derrière une table renversée, se traînant maladroitement hors de ce chaos. Sur l’écran de l’ordinateur, la jauge avait fini de se remplir, et le visage d’un homme d’âge mûr était apparu. Des yeux de bombardier, une moustache grisonnante, deux cicatrices croisées au milieu du front. Le général Hadida, chef de l’Armée du Renouveau Humain.
« Au rapport ! ordonna-t-il. Magnus ! Mitch ! Que se passe-t-il ? »
Lui répondre était bien le cadet des soucis du colonel, qui défouraillait à l’aveuglette, incapable de déterminer la source de la menace. Un soldat hystérique prit la fuite, renversant le PC et offrant ainsi à son général une vue partielle de la bataille.
Complètement terrifié, Mitch avait fermé les yeux et plaqué les mains sur ses oreilles, oubliant que ce faisant, il tirait méchamment sur la main menottée de Faye. Mais la jeune femme n’en avait cure, et observait le spectacle en faisant de son mieux pour rester à couvert. Et bientôt, un sourire vint éclairer son visage. Car l’homme en tenue de samouraï qui venait d’apparaître derrière un mur délabré n’avait pour elle rien de menaçant. 
« Kenji… » murmura-t-elle, l’amour et l’admiration brillant dans ses yeux.

Publié dans Chapitres

Commenter cet article

tistoulacasa 31/01/2010 15:02


Boobs, j'adore ce mot :D