Chapitre 104 : continuer à avancer

Publié le par RoN

« Alors qu’est-ce qu’il a de spécial, ce sabre ? C’est une sorte d’épée-laser ? »
Absorbés dans la contemplation du Tenchûken, Saul et Kenji sursautèrent au son de la voix de Vicious. L’ex-leader des Raiders les observait du pas de la porte, appuyé nonchalamment contre le montant et un joint aux lèvres, attitude contrastant nettement avec la concentration solennelle deux hommes. Saul renifla, s’essuya les yeux et se redressa finalement, un faible sourire s’affichant sur ses lèvres.
« Non, quand-même pas, répondit-il. Mais on n’en est pas très loin… Kenji, prend-le le temps que je prépare une petite démonstration. »
Les doigts tremblants, le tueur de goule s’empara de l’arme tandis que Gook allait chercher des objets divers et les disposait dans la pièce. Quand sa main se referma sur le Tenchûken, il eut l’impression d’être foudroyé sur place, paralysé par une lumière divine. Incapable de parler ou même de percevoir ce qui se passait autour de lui, il passa un temps infini à détailler ce sabre redoutable.
Le manche et la garde étaient assez sobres, dépourvus de toute décoration ou ornement. Ce n’était de toute façon pas nécessaire pour faire de l’épée une véritable œuvre d’art. Il n’existait pas de mot pour décrire la lame. Grandiose, fantastique, surnaturelle : des euphémismes par rapport à la réalité. 
Longue d’à peu près un mètre, elle était très légèrement courbée, sans doute un peu moins que les katanas typiques. Le métal luisait à la lumière, capturant et renvoyant des rayons légèrement déformés du fait des motifs irréguliers qui parcouraient l’acier. Comme un réseau des veines fines et à peines perceptibles, conférant à l’épée une beauté et un style unique. Kenji apprendrait plus tard que cela était le résultat d’une technique de forge ancestrale, basée sur l’utilisation et la fusion de dizaines de métaux différents, et qui donnait à la lame une solidité et une souplesse hors du commun.
Mais Gook ne s’était pas contenté d’appliquer les anciens principes pour fabriquer ce katana. Non, le Tenchûken était le résultat d’une alliance entre les techniques traditionnelles et la haute technologie. Car la principale caractéristique de cette arme résidait dans la bande de deux millimètres de large qui recouvrait le tranchant du sabre. Une sorte de revêtement d’un noir absolu, qui s’étendait de la garde à la pointe et qui semblait à peine réel. Kenji plissa les yeux pour essayer de mieux le distinguer. Cette petite couche sombre avait quelque chose de très troublant, comme s’il était impossible de fixer précisément la limite de la lame. Le métal semblait se perdre dans l’infinité du vide, disparaissant au bout de quelques micromètres, mais pourtant toujours aussi présent.
Obéissant à une impulsion, Kenji approcha son index de cette limite floue, comme si le toucher pouvait le renseigner mieux que la vue.
« Ola ! s’écria Saul, le tirant de sa rêverie. Je ne ferais pas ça, si j’étais toi !
-    Désolé, s’excusa Kenji en suspendant son geste. Ca risque de l’abîmer ?
-    Aucunement. C’est ton doigt, que tu vas amocher… »
L’armurier tendit la main pour reprendre son arme, et le tueur de goule mit quelques secondes avant de lui rendre, quittant à regret le contact de ce katana fantastique. Dans sa tête était apparue une image aussi terrible  qu’insistante : qu’est-ce qui l’empêchait de voler ce sabre ? L’abattre sur le crâne de Gook à la vitesse de l’éclair, faire de même avec ses compagnons si ceux-ci s’opposaient à lui, puis repartir seul et passer le reste de son existence à pourfendre de la goule, tel un dieu équipé d’une arme dépassant l’entendement humain ?
Mais il se reprit, secoua la tête et passa le Tenchûken à son propriétaire légitime. Tout un tas d’objets avaient été disposés dans la pièce : bambous, tiges de métal, bois, cartons et même un katana assez précieux, fixé à la verticale. Toute cette agitation avait rameuté les filles, qui s’assirent à distance respectueuse pour assister au test de coupe. Mais avant d’entrer dans le vif du sujet, Saul daigna enfin leur accorder une explication.
« Dans le domaine de la coutellerie, les technologies actuelles permettent de mettre au point des lames plus coupantes que tout ce qui a jamais été créé. Certains ingénieurs – dont je fais partie – réussissent à créer des lames mono-moléculaires. C'est-à-dire que le tranchant est tellement affûté qu’il se termine par une rangée d’atomes uniques. En théorie, de telles lames peuvent trancher absolument n’importe quoi, du diamant pur à l’acier hyper-dense.
-    C’est de la science-fiction ! s’exclama Faye, sincèrement impressionnée (mais bien moins que son petit ami, qui buvait littéralement les paroles de l’ingénieur). Un truc pareil est vraiment possible ?
-    Absolument. Mais ça ne s’est jamais vraiment développé, car le coût de fabrication est énorme. Qui plus est, cette technique à un désavantage majeur : un tranchant si parfait s’use presque instantanément, dès la première coupe. Ce qui n’empêche pas les chirurgiens renommés de se faire fabriquer leurs propres scalpels mono-moléculaires. Mais les dirigeants de mon entreprise n’ont jamais accepté de financer un tel projet. Pourtant, il existe un moyen de régler ce problème d’usure.
-    Les nanotubes de carbone, comprit Kenji.
-    Exactement. Ceux-ci sont à la fois souples et extrêmement durs. Ils peuvent encaisser des chocs, des torsions, et garder leur structure. Le tranchant du Tenchûken en est constitué. Une rangée mono-atomique de nanotubes, qui peut pénétrer et détruire n’importe quelle liaison moléculaire. Rien ne peut y résister. »
Toujours pas la moindre joie dans les yeux de l’ingénieur. Mais de la fierté, ça oui. Un bijou technologique était né de ses mains, exploit d’autant plus impressionnant qu’il avait été réalisé dans des conditions très difficiles. Les jeunes comprirent que Gook n’était pas qu’un vieux cinglé obsédé par les sabres : c’était aussi un génie, un véritable artiste.
Saul compléta son speech par une petite démonstration. Il prit tout d’abord une feuille servant à rouler les joints, qu’il lâcha au dessus de la lame. Le petit rectangle de papier tomba lentement, et fut instantanément tranché lorsqu’il entra en contact avec le Tenchûken. Les deux moitiés continuèrent à planer doucement vers le sol, aucunement freinés par la coupe. Satisfait, Gook s’attaqua aux autres objets disposés dans la pièce. Tous furent découpés sans le moindre effort. Même le katana, pourtant d’une grande qualité, ne résista pas au Tenchûken.
C’était surnaturel, presque magique. Kenji n’avait qu’une envie : voir ce que l’arme donnait sur un être vivant. Il aurait presque été prêt à sacrifier un de ses chats pour l’expérimenter. Mais il allait falloir attendre de se trouver face à une goule. C’était également ce que Saul Gook avait en tête.
« Eh bien, je crois qu’il est temps de nous dire adieu, annonça-t-il aux jeunes d’une voix chargée d’émotion.
-    Comment ça ? s’écria Gina. Vous nous foutez dehors ? Le jour va se lever d’ici une ou deux heures ! »
L’armurier la rassura. Ils pouvaient rester ici aussi longtemps qu’ils le souhaitaient.
« C’est moi qui vais partir, expliqua-t-il. Je vais aller affronter les goules d’Aerion. Seul. »
Un lourd silence accueillit son annonce. Finalement rompu par Aya, qui commençait à comprendre ce que l’ingénieur avait en tête. C’était triste et effrayant, mais Gook semblait déterminé. Pas la moindre peur sur son visage. Uniquement la résolution et la tristesse. 
« Vous allez vous suicider, n’est-ce pas ? » interrogea la philosophe.
Tous les regards se braquèrent sur Saul, qui baissa les yeux et finit par hocher la tête. Le vieil homme exhalait le chagrin par tous les pores de sa peau. Personne ne trouvait quoi dire. La situation était trop étrange, trop triste. Même Vicious, pourtant peu sujet à la compassion, ne pouvait empêcher son cœur de se serrer.
« Je ne comprends pas, intervint finalement Gina. Vous avez passé des semaines à fabriquer votre Tenchûken. Et maintenant qu’il est terminé, vous allez mettre fin à votre vie ? »
En guise de réponse, Gook piocha dans sa poche pour y récupérer une photographie abîmée. On y voyait un bel homme de l’âge de Kenji, dont les cheveux et les yeux ne pouvaient pas porter à confusion : il s’agissait très probablement du fils de l’armurier.
« Comment s’appelait-il ? demanda Aya d’une voix douce, n’ayant aucun mal à imaginer ce qui lui était arrivé.
-    Lee, répondit Saul faiblement, la gorge nouée. Il est… mort. A cause de moi. Sa mère et moi étions séparés depuis pas mal d’années, et il a voulu aller la chercher dans la ville voisine, déjà touchée par les premiers cas. Moi, j’en avais rien à foutre. Je ne l’ai pas accompagné, je n’ai pas cherché à l’en empêcher. Il n’est jamais revenu. »
Les jeunes auraient voulu le réconforter, lui dire que tout espoir n’était pas perdu. Après tout, Lee Gook était peut-être toujours en vie. Non, lui offrir des illusions n’aurait servi à rien. Saul avait dépassé depuis longtemps le stade du doute.
Que dire dans ces circonstances ? Aucun d’entre eux n’avait expérimenté un tel drame. Bien-sûr, tous avaient perdu des proches : parents, frères, sœurs, amis… Mais ils étaient incapables d’imaginer ce que l’on pouvait éprouver à la mort de son enfant.
« Quand un homme perd son fils, il n’a plus rien à perdre, continua Saul, se livrant à son ultime confession. J’ai créé ce sabre pour venger le mien. Avec le Tenchûcken, je pourrai tuer des dizaines, peut-être des centaines de goules. Ce sera ma dernière mission : débarrasser le monde du maximum de ces pourritures. Et quand elles seront trop nombreuses, quand elles me submergeront, alors je pourrai me reposer. Rejoindre mon fils. Dire adieu à ce cauchemar, à cette souffrance… »
Les larmes coulaient de ses yeux. Les jeunes n’avaient aucun moyen de le réconforter. Au fond, ils comprenaient Saul ; et l’approuvaient. Sa mort serait belle, magistrale, et mettrait fin à l’enfer dans lequel il vivait depuis des mois. Ils ne pouvaient que respecter son choix.
Seule Aya n’était pas d’accord.
« Vous avez tort, déclara-t-elle durement, sans se soucier du chagrin insoutenable dans les yeux du vieil homme. La mort ne vous apportera aucun repos, aucun soulagement. Vous cesserez simplement d’exister.
-    Ca me va très bien. Je ne peux plus vivre, je ne peux plus supporter cette douleur. Il faut que ça s’arrête, d’une manière ou d’une autre.
-    La souffrance d’avoir perdu un être cher ne s’arrête jamais. Le suicide est un acte de lâcheté, qui ne se légitime jamais. Vous avez beau le déguiser avec de la bravoure, ça ne change rien au fait que vous êtes un couard.
-    Comment oses-tu ? Tu n’as aucune idée de ma peine, de mon désespoir !
-    Effectivement. Mais je sais une chose : il reste des gens en vie, là-dehors. Des gens que vous pourriez aider. Des fils, des filles, des pères et des mères, qui souffrent tout autant que vous. Ne rien faire pour eux est égoïste, point barre.
-    Mais je suis si fatigué… J’ai si mal.
-    Encore une fois, choisir la mort ne vous aidera pas. Même dans la souffrance, il vaut mieux vivre que ne pas exister du tout. Cela demande du courage et de la force. Une force qui peut paraître au-delà de vos moyens. Mais croyez-moi, ce n’est pas SI difficile. Il vous suffit de continuer à respirer. »
Saul resta silencieux, prostré, les épaules agitées de violents sanglots. Cette gamine de la moitié de son âge pouvait-elle avoir raison ? Au fond de lui, il le savait. Mais sa peine était si intense, son chagrin le dévorait de l’intérieur tel un monstre insatiable. Comment continuer à vivre avec ça ?
« Qu’est-ce qu’on peut faire contre le désespoir ? demanda-t-il à la philosophe d’une voix de gamin ingénu.
-    Rien, Saul, répondit Aya tristement. Contre le désespoir, on ne peut rien. A part continuer à avancer. Aller de l’avant, encore et toujours. Mais rappelez-vous que vous n’êtes pas seul sur la route. Partagez votre fardeau. Venez avec nous à la Chaîne Platte. »
Gook tomba à genoux et lâcha son Tenchûken, qui entailla méchamment le parquet. Aya s’agenouilla à côté de lui et le prit par les épaules, pleurant elle aussi. Elle ne pouvait rien faire pour alléger sa peine, mais était au moins capable de lui montrer de la compassion.
Les larmes et la morve dégoulinaient sur les joues ravagées du vieil homme, glissant sur la photo du jeune Lee. L’armurier resta de longues minutes à la regarder, accablé par toute la souffrance de l’univers. Mais ses pleurs finirent par se tarir et ses sanglots se raréfièrent. Il s’essuya le visage, prit une profonde inspiration, avant de relever la tête pour de bon.
« D’accord » lâcha-t-il dans un souffle.

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Tistou Lacasa 11/01/2010 23:55


Oai Gook avec nous !