Chapitre 103 : le Tenchûken

Publié le par RoN

« Alors vous êtes resté ici uniquement pour terminer votre katana ? conclut Faye une fois que Gook eut fini de parler. Ah, les mecs et leurs obsessions… »
Pour toute réponse, Saul se contenta d’esquisser un demi-sourire. Discuter lui avait fait du bien, mais la tristesse et le chagrin semblaient faire partie intégrante de son être. Il avait les traits tirés après ce long récit et les heures passées à travailler, ce qui n’arrangeait rien. Le visage lisse et inexpressif d’une goule aurait presque pu paraître moins inquiétant.
Ses camarades l’avaient écouté attentivement, Aya et Gina buvant quasiment ses paroles, trop heureuses de savoir que leurs amis se portaient bien. Elles auraient pu continuer à le bombarder de questions pendant tout le reste de la journée, mais l’armurier était exténué. Il préféra donc se retirer pour prendre un peu de repos, d’autant plus qu’une fois la nuit tombée, il allait devoir repartir à la pèche aux processeurs. La fatigue et les nombreux joints de super-weed le firent dormir comme un bébé, mais pas bien longtemps hélas. Il avait toujours l’air aussi usé quand il sortit du sommeil.
De leur côté, Aya et Gina souhaitaient repartir dès que possible, impatientes de rattraper les adamsiens. Kenji insista pour qu’ils restent à Aerion un jour de plus. Il était très curieux de savoir ce que le katana forgé par l’ingénieur avait de si formidable. Qui plus est, il sentait que Saul Gook leur cachait quelque chose. Alors que sa quête touchait à sa fin, son mystérieux sabre quasiment achevé, l’armurier ne montrait aucune joie, pas le moindre signe de bonheur. A l’entendre, cette création allait pourtant constituer le chef d’œuvre de sa vie. A peine pouvait-on lire un léger soulagement dans ses yeux, noyé derrière la tristesse qui l’imprégnait comme une odeur tenace. Kenji voulait en savoir plus, aussi décida-t-il d’accompagner une nouvelle fois Gook lors de sa sortie nocturne. Celui-ci accepta son aide avec gratitude.
Une fois le soleil couché, les deux hommes s’équipèrent pour l’expédition. Gook resta fidèle à sa cotte de maille et sa tenue de cuir, mais Kenji avait envie de s’amuser. Aussi s’était-il vêtu d’une antique armure de samouraï, ou tout du moins une reproduction, constituée de plaques de bois et de métal judicieusement disposées pour permettre des mouvements rapides et amples. Il n’avait rien oublié, allant jusqu’à se coiffer d’un casque légèrement conique et orné de deux grandes cornes. Son visage était recouvert d’un masque traditionnel, sensé impressionner les ennemis.

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« Eh bien, quelle allure ! commenta Faye en le voyant sortir de la salle japonaise. Mais je ne pense pas que ça suffira à faire peur aux goules.
-    Je vois que tu as trouvé ton bonheur… ajouta Saul en récupérant ses armes. Ce n’est pas trop lourd à porter ?
-    Pas tant que ça, répondit le jeune homme. Etonnement, je me sens à l’aise, là-dedans. Je vous emprunte aussi ces sabres.
-    Le daisho Makoto… la sincérité. Très bon choix. Ces katanas ne te trahiront pas. Mais sache que je ne prête rien. Tout ça est à toi, désormais. »
Kenji faillit lui sauter dans les bras, éperdu de gratitude. Il se sentait comme un gamin auquel on viendrait d’offrir le jouet de ses rêves. Il n’avait qu’une envie : faire passer le baptême du feu à ses nouveaux sabres. Et durant les longues heures pendant lesquelles ils visitèrent les maisons abandonnées pour y faucher des ordinateurs, les occasions furent nombreuses. Pas moins d’une centaine de goules trépassèrent sous leurs lames cette nuit là.
Kenji était sur un petit nuage. Le daisho Makoto dépassait de loin le sabre offert par Jack lors de leur unique rencontre. Bien que très lourdes, les lames lui donnaient l’impression de voler avec grâce et légèreté, d’avoir une volonté propre et unique, à savoir découper tout ce qu’on leur présentait. Katana dans une main, wakizashi dans l’autre, Kenji s’en donna à cœur joie, pourfendant les goules avec une efficacité diabolique. Pas un zombie ne réussit à l’approcher à moins d’un mètre ce soir-là, instantanément foudroyés lorsqu’ils pénétraient dans le périmètre du guerrier.
L’armure de samouraï avait beau être plaisante à porter, Kenji réalisa cependant qu’il préférait s’en passer. Il se sentait trop protégé, la jouissance du combat atténuée par ce sentiment de sécurité relative. Ce qu’il aimait, c’était se trouver sur la brèche, regarder la mort dans les yeux, et pas à travers un casque qui l’empêchait de s’imprégner pleinement de la réalité. Il s’en passerait à l’avenir, à part peut-être s’il lui fallait affronter une armée comme celle de Pavilion.
Gook en revanche eut bien besoin ses protections. Des zombies réussirent plusieurs fois à l’atteindre, leurs coups de griffe ou morsures arrêtés de justesse par la fine cotte de maille. L’armurier ne semblait pourtant pas en mauvaise forme. Ses mouvements étaient vifs et rapides, ses flèches d’arbalète toujours aussi précises. Sa haine des goules restait intacte et il était le premier à se ruer sur les meutes endormies. Mais il semblait las, comme au bout d’un voyage trop long et trop pénible. Ses réflexes et sa vigilance s’en trouvaient amoindris et sans Kenji pour couvrir ses arrières, la nuit aurait pu très mal se terminer, immunité ou non.
Après l’avoir sauvé une fois de trop, le tueur de goule insista pour qu’ils prennent le chemin du retour. Gook accepta à contrecoeur, mais estimait de toute façon avoir récupéré suffisamment de nanotubes. Le marché avait été fructueux dans les quartiers luxueux qu’ils avaient commencé à explorer la veille, les deux hommes ayant récolté une bonne dizaine de processeurs.
« Est-ce que vous allez enfin m’expliquer à quoi ça va vous servir ? interrogea son compagnon alors qu’ils revenaient à l’Armurerie. Vous allez incorporer ces trucs à votre katana, c’est ça ?
-    Tu verras… Si tout se passe bien, j’aurais fini dans quelques heures.
-    Avant ça, vous allez me faire le plaisir de vous reposer. Vous avez une tête à faire peur.
-    Ca, je m’en doute. Je suis fatigué, si fatigué… Mais je sais que je n’arriverai pas à dormir. Je dois en finir, en finir pour de bon. »
Kenji n’aimait pas du tout le ton de cette phrase. Il ne pouvait cependant pas forcer son camarade à prendre du repos, aussi se résolut-il à le laisser se noyer dans le travail. Gook passa un temps interminable à désosser les processeurs pour récupérer les précieux nanotubes, avant de s’enfermer dans la forge pendant une bonne partie de la journée, ne s’octroyant même pas une pause de cinq minutes.
Les jeunes tentèrent de lui faire entendre raison, lui proposèrent des joints et de l’aide, mais l’armurier s’absorbait dans son travail avec un zèle fiévreux, ses seules réponses consistant en des « Dehors ! » ou « Laissez-moi bosser tranquille ! ». Il semblait possédé, incapable d’accorder de l’attention à autre chose qu’au croissant rougeoyant sur lequel s’activaient d’étranges machines. Gook pianotait sur des claviers, observait des courbes, réfléchissait, se livrait à des manipulations mystérieuses, tout ça sous le regard soucieux de ses invités.
Quand enfin il eut l’air satisfait, il tituba vers la cuisine et s’affala sur une chaise. Ses doigts fébriles eurent bien du mal à rouler un joint correct, et Aya crut qu’il allait s’évanouir après avoir tiré une unique taffe.
« Alors ça y est ? s’enquit Kenji en lui passant une assiette. C’est terminé ?
-    Ouais… souffla Gook, incarnation même de la lassitude et de la fatigue. Plus qu’à attendre que ça refroidisse. Je crois que je vais m’allonger un peu… »
Il avait à peine avalé deux bouchées. Il se traîna péniblement dans le bureau faisant office de chambre, avant de s’écrouler sur un matelas et sombrer dans un sommeil agité. Les jeunes avaient beau ne connaître Gook que depuis un jour à peine, ils ne pouvaient s’empêcher d’être touchés par la détresse et la souffrance manifeste de leur hôte. Kenji en particulier, qui éprouvait un respect et une compassion instinctive pour ce vieil homme. Même les chats, bestioles égoïstes par excellence, semblaient ressentir une sorte d’empathie envers lui. Ils choisirent de se lover contre Gook pour l’accompagner dans ses rêves torturés, tandis que les humains se résolvaient à passer une nouvelle nuit sur place, incapables de repartir en laissant le pauvre Saul à sa solitude. 
Kenji pouvait parfaitement comprendre la passion de l’ingénieur pour la fabrication des sabres. Mais s’y plonger au point de ne plus manger ou dormir était tout de même inquiétant. C’était comme si le mystérieux katana était tout ce qui lui restait, comme si plus rien n’avait d’importance mis à part achever cette arme. Que pouvait-elle bien avoir de si particulier ? Peut-être n’était-ce pas le sabre lui-même qui représentait un tel intérêt, mais plutôt ce qu’il représentait pour Gook.
Le tueur de goule tenta d’aller jeter un œil à la lame mais celle-ci se trouvait encore à l’intérieur d’une machine. Aussi se contenta-t-il de s’entraîner un peu avec ses nouveaux katanas, puis se fuma un bon pétard en compagnie de sa petite amie. Gina critiquait souvent Faye pour son manque de sérieux : avec ses vomissements matinaux et ses humeurs fluctuantes, la jeune femme ne pouvait cacher sa grossesse à personne.
« Quand on est enceinte, on ne fume pas ! lui répétait l’institutrice à chaque fois qu’elle l’attrapait avec un joint en bouche. Tu fais du mal à ton bébé !
-    Au contraire, je le protège ! répliquait Faye. Imagine que je me fasse mordre. Un fœtus est sûrement plus sensible que nous à la bactérie. Je n’ai pas envie de me retrouver avec un monstre dans le bide !
-    C’est pourtant ce qui t’attend si tu continues à exposer ton bébé à des drogues ! »
Les deux points de vue se défendant, Kenji se rangeait généralement du côté de son amoureuse. Comme tout homme en passe d’être père pour la première fois, il ne réalisait de toute façon pas encore qu’un enfant issu de sa chair viendrait bientôt au monde. Pour le moment, sa principale préoccupation restait la sécurité de sa femme, et celle-ci passait par la super-weed.
Il se reposa quelques heures, blotti contre Faye, avant d’être réveillé par des coups répétés en provenance de la salle japonaise. Il y trouva Saul Gook, agenouillé à même le sol, en train d’adapter une poignée et une garde à une lame magnifique. Assis devant l’armurier, les deux chats l’observaient travailler avec une curiosité certaine. Kenji les imita sans dire un mot, captivé par les mouvements précis de l’ingénieur. Trois petites calles de bois suffirent pour fixer la poignée du katana, puis Saul entoura celle-ci d’une fine lanière de cuir.
Il resta de longues minutes à jauger son œuvre, s’assurant que l’arme était exempte de tout défaut. Le tueur de goule lui-même ne pouvait détacher ses yeux de la lame fraîchement forgée. Le croissant de métal exerçait sur lui une attraction viscérale. Tout comme un être vivant, l’arme avait une présence, il l’aurait juré. Il aurait aimé la toucher, la sentir, la manier. Tout dans la pièce semblait tourner autour du katana.
« Voici donc le sabre ultime… » osa-t-il dire finalement, rompant un silence aussi épais que du brouillard.
Gook ne leva même pas les yeux vers lui, ses doigts caressant doucement l’acier rutilant. Kenji était incapable de voir l’expression de son visage, mais il émanait du vieil homme une telle tristesse, un tel chagrin, que le tueur de goules savait qu’il était en train de pleurer.
« Oui… murmura Saul au bout d’un temps indéfinissable. Voici le katana de la vengeance divine. Le Tenchûken. »


(source de l'image : http://www.rankwarrior.co.uk/limitedoffer/samurai_warrior.jpg)

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Tistou Lacasa 30/12/2009 23:15


Et Vicious dans tout ça ?


RoN 31/12/2009 00:37


Il est toujours là, et il trouve que ça manque de cul...