Chapitre 102 : ravitaillement

Publié le par RoN

« Hey ! Pas question que les contaminés entrent à l’intérieur ! »
Bien que Saul Gook ait aidé les adamsiens durant l’affrontement avec les goules, on ne pouvait pas dire qu’il était ravi d’accueillir les réfugiés. Il avait bien faillit leur ordonner de foutre le camp quand il avait constaté que certains avaient entrepris de forcer la porte, mais s’était finalement résolu à laisser le groupe squatter dans son usine pour la journée. De toute façon, que pouvait-il faire pour les en empêcher ?
Jack avait fait de son mieux pour se montrer conciliant et s’était excusé de leur intrusion, mais Gook s’était contenté de grommeler dans sa barbe en lui faisant bien comprendre qu’ils n’étaient pas les bienvenus. Encore moins s’ils comptaient introduire de futurs zombies dans le refuge.
« Ne vous faites pas de souci, le rassura le jeune homme. Ces gens sont immunisés. On a une sorte de… médicament qui protège de la contamination.
-    Te fous pas de moi. Si un tel truc existait, le gouvernement l’aurait sorti avant que les choses ne dégénèrent.
-    Le gouvernement n’a rien à voir là-dedans. C’est moi qui ai mis ça au point. A la base, c’était une drogue génétiquement modifiée. Mais on a découvert que ça détruisait la bactérie responsable de la transformation en goule. »
Saul avait bien du mal à le croire. Mais il se rendit vite compte par lui-même que mis à part se vider de leur sang, les blessés ne manifestaient aucun signe de goulification. Il daigna donc faire pénétrer tout le monde dans sa planque et referma les lourdes portes derrière eux. Il était temps, car ils purent voir par les fenêtres teintées que de nombreux monstres commençaient à errer dans les alentours. Gook recommanda à tout le monde de faire le moins de bruit possible pour ne pas attirer leur attention.
Marie et l’infirmière Jane eurent fort à faire pour soigner les blessés. Leur vie n’était pas menacée, mais nombreux étaient ceux qui avaient été mordus, griffés ou entaillés lors de la bataille. Carolane était la plus mal en point, mais les chirurgiennes improvisées réussirent à soigner ses blessures. Exténués, les combattants bénéficièrent de gros joints de super-weed, d’un bon repas et d’un coin tranquille où se reposer, tandis que leurs camarades exploraient l’abri.
Jack avait vu juste. L’Armurerie des Frères de l’Acier regorgeait d’armes blanches en tout genre. Epées, sabres, lances, haches, arcs et arbalètes, ils ne pouvaient rêver mieux. Roland et son maître s’extasièrent longuement devant la salle consacrée aux armes japonaises. Avec tout ça, finis les problèmes de munitions. En équipant chaque adamsien d’une lame digne de ce nom, tous pourraient participer aux inévitables affrontements. Encore fallait-il que Saul Gook accepte de les laisser se servir.
Jack préféra attendre un peu avant de lui en faire la requête. Visiblement, Gook était assez perturbé par l’arrivée de tout ce monde. Il avait passé ces derniers mois dans la solitude la plus complète et n’était plus habitué à côtoyer ses semblables. Le leader des adamsiens craignait qu’il ne soit un peu dérangé. Ce qui était peut-être bien le cas, mais mise à part une animosité certaine, rien dans son attitude ne le faisait paraître vraiment dangereux. Il passa une bonne partie de la journée seul, à plancher sur un projet étrange sans adresser un mot à qui que ce soit. Si ce n’est aux enfants, leur ordonnant de dégager quand ceux-ci vinrent visiter son lieu de travail.
Quand finalement il daigna sortir de sa pièce pour se restaurer et se reposer, Jack lui proposa un joint de super-weed, que Gook accepta après un instant d’hésitation. Il n’avait pas consommé de marijuana depuis ses années de fac, une éternité auparavant. Autant dire que la drogue magique du jeune homme lui fit l’effet d’une bombe atomique, ce qui eut l’avantage d’améliorer considérablement son humeur.
« Alors, c’est toi qui t’occupe de tout ce petit monde ? interrogea-t-il en se goinfrant de raviolis en boîte.
-    Ouais, on peut dire ça. Ils me considèrent comme leur chef, même si je n’ai rien d’un leader.
-    Tu as réussi à faire survivre soixante-dix personnes dans les terres infectées. C’est tout de même un sacré boulot. T’es fait pour diriger, petit, que tu le veuille ou non. Mais dis-moi, qu’est-ce que vous venez faire dans cette ville infestée de cadavres ambulants ? »
Jack lui expliqua qu’ils voyageaient vers la Chaîne Platte dans l’espoir de trouver un lieu tranquille et à l’abri des meutes de goules. Une route longue, pénible, dangereuse, d’autant plus qu’ils n’avaient presque aucune arme efficace.
« Eh bien, vous avez tout ce qu’il vous faut ici, annonça Gook à son grand plaisir. Prenez ce que vous voulez. Pas mal d’armes sont destinées à la décoration et ne sont pas vraiment faites pour combattre, mais il y en a quand même une bonne partie qu’on peut utiliser.
-    On peut vraiment se servir ? Je veux dire… ça ne vous dérange pas qu’on pille votre abri ?
-    Hey, je ne risque pas de vous faire un procès ! Ca vous sera bien plus utile qu’à moi. A mon avis, les goules à pourfendre pour arriver jusqu’à la Chaîne Platte vont être nombreuses.
-    Merci mille fois. Et vous, vous savez sacrément bien vous battre. Ca ne vous dirait pas de nous accompagner ? Un renfort tel que vous serait le bienvenu. »
Un sourire triste apparut sur le visage de Saul, et il secoua lentement la tête.
« C’est gentil, mais non merci. J’ai une mission à accomplir ici, je ne partirai pas avant d’en avoir terminé.
-    Quel genre de mission ? On peut vous aider ? Ce serait la moindre des choses.
-    Si tu veux. Je sors pendant la nuit pour trouver du matos. Si vous ne partez pas tout de suite, un peu d’aide sera la bienvenue. »
Les adamsiens n’étaient pas pressés par le temps. Qui plus est, ils avaient bien besoin de reconstituer leurs stocks de vivres. Aussi, le soir venu une équipe fut constituée afin d’explorer les environs et de récupérer de la nourriture dans les superettes du coin, tandis que Jack et quelques autres accompagnaient Saul dans son marché aux processeurs.
Tous s’étaient équipés avec entrain, ravis de pouvoir s’approprier des armes aussi fun qu’efficaces. Restant fidèles aux sabres japonais, Jack et sa sœur avaient troqué leurs katanas de basse gamme pour des lames de grande qualité, solides et capables de trancher les os durs et denses des évolués. Toujours imprégné des leçons du grand Miyamoto Musashi, Jack avait également récupéré un sabre court, tout samouraï se devant de porter deux armes à la ceinture.
D’autres s’étaient laissés aller à plus de fantaisie, choisissant de lourdes haches, de longues hallebardes ou s’essayant aux armes à flèches. Tout comme la plupart des gamins, le jeune Roland avait trouvé son bonheur grâce aux wakizashis, sabres légers adaptés à leurs forces limitées. Leur maître leur avait promis de les entraîner, de leur apprendre à se servir efficacement de ces armes redoutables afin qu’ils soient capables de se défendre s’ils devaient faire face à un zombie.
« Mais pas question de jouer au Ghoul-Buster ! » avait-il insisté, mi-rieur, mi sérieux.
Les adamsiens restèrent trois jours et deux nuits dans la ville d’Aerion, chargeant leurs bus de vivres et d’armes supplémentaires. Saul Gook se montrait de moins en moins bourru, mais refusait toujours qu’on le dérange pendant qu’il travaillait. Malgré les nombreuses questions de Jack, il se montrait réticent à lui expliquer exactement ce qu’il fabriquait. La seule chose qu’il daigna lui dire était qu’il fabriquait une arme. Plus précisément, un katana.
« Le meilleur qui ait jamais été forgé par un humain, se vanta-t-il. Une lame qui pourrait découper les dieux eux-même !
-    Génial ! s’exclama le jeune homme, sincèrement intéressé. Mais pourquoi vous avez besoin de ces… nanotubes de carbone ? »
Là-dessus, Gook ne disait mot. En bon scientifique, Jack savait à peu près ce qu’étaient les nanotubes. Tout comme le diamant, ceux-ci possédaient une dureté phénoménale, ainsi que de nombreuses autres propriétés très pratiques dans le domaine de l’industrie. Dans les ordinateurs, ils étaient utilisés pour leur conductivité supérieure à la plupart des composants habituels. Mais en quantités très faibles, du fait de leur coût de production très important. En revanche, le jeune homme ne voyait vraiment pas quel pourrait être leur rôle dans la fabrication d’un katana.
Il ne comprenait pas non plus pourquoi Saul souhaitait rester à Aerion. Soit, son travail le captivait peut-être. Mais seul, ses chances de survie étaient très faibles. A quoi cela lui servirait-il de fabriquer un sabre grandiose, s’il se faisait dévorer par les goules en essayant de l’utiliser ? Quand Jack le lui fit remarquer, l’ingénieur se contenta d’arborer son triste sourire.
« Tu as des enfants ? l’interrogea-t-il.
-    Non. Enfin, je tiens à tous les gosses de mon groupe comme si c’étaient les miens. J’imagine que je suis leur père spirituel, en quelque sorte.
-    Tu n’en as jamais perdu aucun ?
-    Si, c’est arrivé. Ca a été horrible, mais il était hors de question de se laisser abattre. Les autres comptent sur moi. Je les protégerai jusqu’à ce qu’il ne me reste plus une goutte de sang dans les veines.
-    C’est bien. »
Le sourire de Gook était plus triste que jamais. Jack crut même voir une larme perler au coin de son œil. Il allait demander à l’ingénieur si lui-aussi avait des enfants, mais s’en abstint. Une photo encadrée sur le plan de travail le renseigna suffisamment. On y voyait Saul, plus jeune d’une vingtaine d’années, en compagnie d’une très jolie femme tenant dans ses bras un bébé. Le couple semblait radieux, éperdu d’amour, le cliché même du bonheur. Ce qui contrastait sévèrement avec les traits maintenant creusés et ravagés de l’ingénieur.
Jack n’eut pas besoin de lui poser des questions pour savoir ce qu’il était advenu de sa famille. Tout à coup, les motivations de Saul Gook semblaient beaucoup moins obscures…
A la fin du troisième jour, les adamsiens étaient prêts à repartir. Ils avaient trouvé assez de nourriture pour une bonne semaine et disposaient d’un véritable arsenal d’armes blanches. Ils avaient également profité du temps passé ici et du matériel de l’Armurerie pour retaper leurs bus du mieux possible. Plus rien ne les retenait, il était temps de reprendre leur voyage. La Chaîne Platte n’était plus si loin. Sans trop s’avancer dans les spéculations, ils pouvaient y être d’ici deux à trois semaines, peut-être moins.
Tous saluèrent et remercièrent Saul Gook pour son hospitalité et son aide, regrettant que ce puissant guerrier ne se joigne à eux. Les enfants en particulier, qui considéraient toujours l’ingénieur avec une crainte respectueuse et osaient parfois l’appeler Ghoul-Buster, le souvenir de leur première rencontre ayant pris une dimension quasi-mythique dans leur esprit.
Avant d’embarquer dans son bus, Jack réitéra son offre.
« Vous ne devriez pas rester ici, Saul. Je sais ce que vous avez en tête, mais ce n’est pas la solution. Il y a de l’espoir, croyez-moi. Partez avec nous.
-    Je ne peux pas, répondit Gook en secouant la tête. Je dois terminer mon katana. Et après, je partirai, oui. Mais pas vers la Chaîne Platte. »
Jack n’eut pas la force de sourire, bouleversé par la tristesse qu’il voyait dans les yeux de ce vieil homme. Il aurait aimé faire quelque chose pour lui, l’aider à surmonter son chagrin, lui montrer que l’avenir existait. Mais il ne pouvait pas forcer Saul à venir avec lui, l’obliger à relever la tête si celui-ci souhaitait s’abandonner à son désespoir. Aussi se contenta-t-il de lui donner quelques grammes de super-weed, l’étreindre et lui souhaiter bonne chance.
« C’est moi qui te dis bonne chance, Jack, répondit-il. Tu en auras certainement plus besoin que moi. Continue à veiller sur ces gens. Protège tes enfants. Ils sont ce qu’il y a de plus important dans ce monde. »
Le jeune homme hocha la tête, les yeux brûlants. Saul Gook lui serra vigoureusement la main avant de lui faire ses adieux. Sans un regard en arrière, Jack grimpa à bord de son bus, et lui et les adamsiens reprirent leur longue route vers un paradis présumé, laissant l’ingénieur à sa solitude. Jusqu’à l’arrivée de Kenji et son groupe, une semaine plus tard.

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